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Le regard du professeur (3)
Publié dans Aujourd'hui le Maroc le 12 - 11 - 2002

«Un demi siècle dans les arcanes de la politique», est le livre du professeur et ancien conseiller royal, Abdelhadi Boutaleb. Dans cette épisode le grand témoin revient longuement sur la personnalité de Mehdi BenBarka et les conséquences de sa disparition.
Hatim Betioui : Le 28 Octobre 1965, Mehdi Benbarka a été enlevé à Paris. Vous étiez alors ministre de la justice. Quelle a été l'attitude du gouvernement vis-à-vis de ce rapt qui a provoqué une crise entre le Maroc et la France et a crispé davantage la situation intérieure ?
Abdelhadi Boutaleb : La justice marocaine n'est pas intervenue dans l'affaire de l'enlèvement de Mehdi Benbarka, et le ministre de la Justice ne s'est pas saisi de ce dossier. L'affaire était entre les mains des agents de sécurité marocains et français. Comme je vous l'ai déjà dit, la sécurité nationale est de la compétence des services officiels et parallèles spécialisés. Pour ces raisons, le dossier de Mehdi Benbarka ne m'a pas été présenté. De plus, le ministre de la Justice n'intervient pas dans les jugements des tribunaux qui , de toute façon, n'étaient pas concernés, puisque le procès dans l'affaire Benbarka s'est déroulé à Paris. Je saisis cette occasion pour vous affirmer que jamais, pendant que j'étais ministre de la Justice, et cela de l'aveu des magistrats euxmêmes, il ne m'est arrivé de prendre le téléphone pour donner des instructions à un juge ou le convoquer dans mon bureau pour lui ordonner de prononcer un jugement donné dans telle ou telle affaire.
Bien entendu, lorsqu'il s'agit de la sécurité de l'Etat ou du ministère Public, les choses sont différentes . Les Procureurs, tout en étant administrativement dépendant du ministère de la Justice, sont autonomes dans l'exercice quotidien de leurs fonctions, sauf dans les situations importantes où ils reçoivent – et cela n'est pas une règle générale – des instructions des services compétents du ministère de la Justice, comme la Direction des Affaires Civiles et celle des Affaires Pénales. Même dans ces cas, il n'est pas nécessaire que le ministre de la Justice intervienne en personne.
Qu'avez- vous ressenti en apprenant la nouvelle de l'enlèvement d'un de vous camarade de
l'UNFP ?
L'enlèvement de Mehdi Benbarka ne s'est pas produit au Maroc, mais à Paris où des hommes des services français de renseignements ou de la police l'ont conduit à un endroit inconnu. Depuis lors, des informations contradictoires se sont succédés au sujet de cet acte criminel, de même que des hypothèses multiples ont été avancées sur l'identité de ses instigateurs. D'ailleurs, et jusqu'à ce jour, l'instruction n'a pas encore abouti à un arrêt de justice.
Naturellement, en tant que militant national et ancien co-fondateur , avec Mehdi Benbarka, de l'UNFP, j'ai été peiné d'apprendre la troublante nouvelle.
On a raconté beaucoup de choses sur Mehdi Benbarka et on lui a attribué la paternité de différentes actions. Vous avez connu cet homme comme adversaire politique, puis comme militant dans le parti a la création duquel vous avez contribué. Qui est donc cet homme, en toute impartialité et objectivité ?
J'ai connu Mehdi Benbarka pendant trois mois seulement lorsque nous étions des collègues, enseignants au Collège Royal à Rabat. Nous avons collaboré dans le cadre du front des partis nationaux où nous étions, lui et moi, membres de la délégation partie en France pour revendiquer l'indépendance du Maroc et réclamer le retour du Sultan Mohamed Ben Youssef ( Mohamed V ). Je l'ai mieux connu, par la suite, mais pendant une courte durée , celle qu'il a fallu pour fonder l'UNFP. Nous y avons travaillé ensemble pendant près d'une année au cours de laquelle il était le plus souvent hors du Maroc. C'était un dirigeant politique et un militant nationaliste d'une trempe spéciale. Il était fier, très prudent et n'accordait pas facilement sa confiance. On a raconté qu'une fois , alors qu'il se promenait à Rabat en compagnie d'une personne , il a rencontré un autre membre du Parti de l'Istiqlal à qui il a présenté son compagnon : «Ce monsieur a de la sympathie pour notre parti ; il nous comprend et nous aime» . Puis il s'est tourné à gauche et a chuchoté à l'oreille de son camarade de parti : «Mais nous devons le surveiller de près !» . Il savait anticiper les événements et mettait toujours en garde contre les mauvaises surprises qu'il voyait venir à l'avance. Aux dires de plusieurs de ses amis, il n'avait pas la fibre démocratique. Il tenait à l'exercice de l'autorité, et était un de ceux qui voulaient que leur parti assume seul le pouvoir et réclamaient un gouvernement homogène. Mais le destin n'a pas voulu qu'il dirige un ministère après l'indépendance. Alors quil travaillait à la fondation de l'UNFP, il m'a dit : “Le nouveau rassemblement œuvrera pour établir un régime démocratique, il s'opposera à toutes les formes de dictature tant au niveau de la société qu'au niveau duparti”. «J'étais surpris par ces propos. Malgré cela, j'y ai perçu un grand acquis politique, ce qui a changé la vision que j'avais de cet homme. Puis, quand nous étions dans l'UNFP et que la direction du parti, avec ses 11 secrétaires généraux, formait une administration collégiale, Mehdi ne nous imposait pas ses vues. Il était plutôt intégré dans le groupe comme s'il en était l'un des secrétaires généraux.
Partagez-vous le point de vue du Roi Hassan II, le qualifiant d'agitateur dans son livre «La Mémoire d'un Roi» ?
Le Roi Hassan II connaissait Benbarka mieux que moi.Ce dernier était son professeur de mathématiques au Collège Royal . Il était aussi parmi les professuers que le prince héritier fréquentait le plus. Le Prince l'estimait et l'admirait en tant que professeur, mais aussi comme militant dans le mouvement national . S'il le décrit comme un agitateur dans son livre, cela veut peut-être dire qu'il a découvert cet aspect de sa personnalité quand il avait affaire à lui dans le domaine de la politique et de l'exercice du pouvoir. Ils ont travaillé et collaboré ensemble surtout dans la construction de la Route de l'Unité au lendemain de l'indépendance.
Un conséquence de l'enlèvement de Mehdi Benbarka a été le déclenchement d'une crise diplomatique avec la Syrie. Comment cela s'est-il passé ?
Lorsque Benbarka a été enlevé, le Parlement syrien s'est réuni pour dénoncer le régime marocain, l'accusant d'être derrière l'enlèvement et le traitant des pires qualificatifs. J'étais à l'époque ministre de la Justice et de l'Information, et assurais l'intérim du ministre des Affaires étrangères en son absence. S.M. le Roi m'a demandé de convoquer l'embassadeur de Syrie, Haytham Al-Lilaani, dans mon bureau pour lui signifier qu'il était désormais persona non grata et qu'il devait quitter le pays. Sa Majesté m'a aussi fait part des raisons qui ont motivé cette décision.
Un des parlementaires syriens avait -à la suite de l'annonce de l'enlèvement de Benbarka- posé une question orale au gouvernement dans une séance du Conseil du peuple en ces termes : «Puisque vous dénoncez le régime monarchique marocain et assurez qu'il est l'instigateur de l'enlèvement de Benbarka, pourquoi n'avez-vous pas rappelé notre ambassadeur à Rabat ?» . Le ministre responsable a répondu : «Notre ambassadeur est accrédité auprès du peuple marocain et non de hassan II» . C'est la raison que j'ai invoquée pour convoquer l'ambassadeur syrien dans mon bureau du ministère de la Justice. J'ai commencé l'entretien par cette boutade : “Monsieur l'ambassadeur, je connais vos lettres de créance, dont vous aviez remis une copie au ministère des Affaires étrangères et l'original à S.M. le Roi. Pouvez-vous me montrer, Excellence, vos lettres de créance auprès du peuple marocain, puisque votre ministre a déclaré devant le Parlement syrien que vous étiez accrédité auprès de ce peuple à Rrabat? Je n'en ai pas connaissance et le gouvernement marocain n'est pas au courant non plus”.
L'ambassadeur Al-Killani s'est trouvé dans l'embarras, je me suis empressé de lui montrer les coupures des quotidiens syriens ayant publié la réponse du ministre.
vous n'avez pas de lettres de créance écrites pour le peuple marocain, et que vous êtes accrédité auprès du Roi Hassan II et du régime monarchique, ce régime vous informe que vous êtes devenu pour Rabat un ambassadeur non grata dont le devoir est de quitter le Maroc par le premier avion».
L'ambassadeur est sorti de mon bureau et, moins d'une demie heure plus tard, il m'a appelé au téléphone pour me dire : “Il n'y a que l'avion de mardi ( le surlendemain). C'est le seul qui va directement à Damas”. «En effet, un seul avion assurait un vol direct à destination de la capitale syrienne, une fois par semaine. Il m'a demandé : “Dois-je aller à Damas par un vol indirect, ou est-ce que je peux attendre mardi prochain ?». Alors j'ai répondu : « Vous pouvez attendre, rien ne presse».
En 1965, la Conférence arabe au sommet s'est réunie pour la première fois au Maroc. Quel en était le contexte ?
Le Roi Hassan II s'intéressait aux questions arabes et accordait la plus haute importance à la cause palestinienne. Cela, l'histoire doit le lui reconnaître en toute objectivité. Il aspirait à voir le Maroc jouer un rôle d'avant-garde dans l'unification des rangs arabes .


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