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Reportage : Fès, la lente agonie d'une ville-état
Publié dans Aujourd'hui le Maroc le 26 - 12 - 2010

Partagée entre la frénésie du pouvoir de Hamid Chabat, l'appétit insatiable de Aziz Lebbar et le travail corrodant des cellules intégristes, Fès est en train de devenir une sorte de cité-fantôme qui vit en marge de l'histoire du reste du pays.
«Fès n'est plus. Que Dieu ait son âme ! Ici, cela fait longtemps que nous avons fait la prière du mort sur son âme». C'est en ces termes qu'un vieil artisan de la ruelle Sbitrienne de l'ancienne médina réagit à mon étonnement face à l'état lamentable de la plus ancienne ville du Royaume du Maroc. Quelques minutes auparavant, j'avais parcouru le chemin séparant la place Bab Errassif et l'atelier de cette mémoire vivante de l'artisanat marocain. Des minutes qui m'ont suffi pour me rendre compte de l'ampleur de la dégradation de la médina. Ma consternation est telle que je ne pus m'empêcher d'interroger ce grand Maâllam qui, à 86 ans, continue à superviser le fonctionnement de son atelier tout en assistant, impuissant, au déclin de la ville qu'il n'a jamais quittée si ce n'est pour ses traditionnelles nezahas aux différentes sources thermales dont regorge la région. C'est vrai qu'elle est exceptionnelle la ville de Fès. Personne ne peut dire le contraire. C'est une ville qui résume à elle seule toute l'histoire du Maroc. Le Royaume y est né, il y a douze siècles. Le nationalisme dans sa conception moderne y prit forme avec le Manifeste de l'Indépendance, il y a 66 ans. Le bipartisme y est apparu dans les années 1930 avec les conservateurs du parti de l'Istiqlal et les modernistes du parti de la Choura… Durant plusieurs siècles, elle a connu des hauts et des bas et elle a toujours réussi à renaître de ses cendres. Mais, hélas, aujourd'hui, elle peine à se remettre sur pied. Assiégée par ses bidonvilles, asphyxiée par sa pollution, fragilisée par la faiblesse de ses infrastructures, stigmatisée pour son insécurité, dépouillée par ses rentiers, écorchée par ses politicards et effacée de l'agenda de ses administrateurs. Partagée entre la frénésie du pouvoir de Hamid Chabat, l'appétit insatiable de Aziz Lebbar et le travail corrodant des cellules intégristes, elle est en train de devenir une sorte de cité-fantôme qui vit en marge de l'histoire du reste du pays. Pendant que les grandes cités du Royaume sont en train de se projeter dans l'avenir à travers des mégaprojets structurants, Fès, elle, voit ses dirigeants vider de leur sens, ou détourner de leurs objectifs, toutes les grandes initiatives visant son développement. Son maire, Hamid Chabat, est un homme qui a jailli du néant. Soudain ! Il a pu se glisser dans le paysage politique de la ville sans qu'aucune sonnette d'alarme n'annonce son intrusion. En l'espace de vingt ans, il passe du statut de l'homme le plus recherché par les autorités de la ville à celui de l'homme le plus sollicité et le plus ménagé, voire même le plus craint par ces mêmes autorités. Le 14 décembre 1990, on l'accusait d'avoir incendié la ville et le 21 juillet 2010, il est intronisé patron des patrons de la capitale spirituelle qu'il parcourt, entouré de sa garde rapprochée, à bord d'une carrosse tirée par deux étalons blancs et conduite par un cocher vêtu d'une djellaba blanche et coiffé d'un tarbouch makhzénien. Célébration de l'aboutissement d'un rêve ou signe révélateur d'une nouvelle ambition ? En fait, c'est le 14 décembre 2010 – date au symbolisme révélateur – que l'on découvrit que ce n'était qu'un avant-goût de ce que Hamid Chabat s'est tracé comme objectif. Cela s'est passé à Larache, le fief électoral de son patron à l'Istiqlal, Abbas El Fassi. Il y révéla que sa soif du pouvoir ne s'arrête pas aux portes de la cité impériale. Pendant des heures, il discourra devant ses adeptes venus de toutes les régions du Royaume pour leur expliquer son projet politique. Sa vision est simple. Pour lui, les émeutes du 14 décembre 1990 qui ont fait plusieurs morts et où les activistes qu'il menait avaient incendié des usines, des administrations publiques, des voitures et saccagé des biens privés et publics, n'est qu'une «révolution» grâce à laquelle le Maroc est entré dans l'ère des droits de l'Homme et de la démocratie. Réécrivant sa propre histoire, un art où il excelle, Hamid Chabat se transforme petit à petit en héros du peuple, une sorte de Lech Walesa à la marocaine qui peut apporter la solution à tous les «maux» du pays. Son idéologie est fondamentaliste et son livre sacré est «L'autocritique» de Allal El Fassi, sa légitimité est fondée sur «sa révolution du 14 décembre 1990», ses troupes sont formées par les militants de l'UGTM et de l'Istiqlal, etc. Mais, conquérir un pouvoir, le consolider et l'étendre, au XXIe siècle, nécessite la maîtrise du renseignement et le contrôle de la communication. Chose que Hamid Chabat a prise bien au sérieux. Pour la maîtrise du renseignement, il a tout prévu. Au niveau de la ville, il a pu monter tout un circuit qui lui fait remonter un flux interminable d'informations. Outre une toile de vigiles de quartiers et de gardiens de voitures qu'il a réorganisés dans le cadre d'une association qui bénéficie de sa subvention et de son parrainage collectivement et individuellement, il compte aussi sur la gratitude et l'engagement de milliers de chauffeurs de taxis – affiliés à l'UGTM – qui sillonnent la ville et sur la fidélité de centaines de membres d'ONG de bienfaisance, de petites corporations professionnelles ainsi que sur une multitude de fonctionnaires qu'il entoure de sa sollicitude. Pour un observateur des affaires locales, le maire est incontestablement mieux informé que le wali de la capitale spirituelle. C'est le cas aussi au niveau central. Au siège du parti, par exemple, ses bienfaits réguliers ou occasionnels lui ont permis d'être au fait de tout ce qui se fait ou se dit dans les coulisses du parti…
Pour ce qui est de la communication, sa maîtrise de l'art de la rhétorique est indéniable. Son parcours syndicaliste lui a permis d'acquérir une parfaite capacité de conquérir les masses par un discours populiste à l'effet certain sur les couches défavorisées. Mais cela ne peut être suffisant pour quelqu'un comme lui. Il avait besoin, pour réaliser ses ambitions politiques qui vont au-delà de la mairie de Fès, de conquérir les médias nationaux. A Al Alam, quotidien arabophone du parti de l'Istiqlal, Hamid Chabat est plus présent que le propre Abbas El Fassi. Ses idées s'imposent sur les colonnes du journal même lorsqu'elles sont en opposition totale avec la vision du patron du PI. Dans la presse écrite, il compte sur un bon réseau de journalistes qu'il a pu monter au fil des années. A Hiwar, par exemple, l'émission de notre confrère Mustapha El Alaoui que d'aucuns considèrent comme «la chaise électrique» des leaders politiques, on a vu avec étonnement comment le maire de Fès a été ménagé et traité docilement au point qu'il a pu passer tous ses messages sans qu'il soit bousculé par le modérateur de l'émission. La maîtrise du territoire, l'adhésion des masses, le contrôle du renseignement et l'habileté dans la communication ont fait de Chabat un homme aux ambitions incontrôlables… L'homme, pour ceux qui le connaissent de près, se voit déjà patron du PI, gagnant les élections législatives de 2012 en «écrasant» le Parti Authenticité et Modernité (PAM) et donc futur Premier ministre. C'est pour cela qu'il s'est lancé dans une guerre sans merci contre le PAM. Pour lui, c'est une question de vie ou de mort…politique bien sûr. Ayant déjà gagné la bataille contre les islamistes du PJD au point de pousser Lahcen Daoudi, son adversaire le plus crédible, à l'exil, il ne craint plus aucune autre force politique. Aziz Lebbar, que le PAM a choisi comme leader local, ne fait pas le poids. Certes, il dispose, lui aussi, d'un bon réseau local mais il reste limité à ses connexions à caractère touristique et sur le commerce du «bien-être» dans toutes ses dimensions mais qui n'arrive pas à faire le poids face au patron de la ville. D'ailleurs, son réseau a d'ores et déjà été infiltré par Chabat grâce à une percée réussie dans les milieux des artisans et des bazaristes. Toutefois, au milieu de toutes ses conquêtes, le maire de Fès oublie qu'il ne fait que retarder l'explosion de sa propre «capitale». Le taux de chômage élevé parmi les jeunes et aggravé par une migration de plus en plus forte de la population rurale vers la ville, la multiplication des habitations anarchiques et des bidonvilles ainsi que la montée de la grogne sociale sont un cocktail explosif dont nul ne contrôle le détonateur. Cela peut exploser à n'importe quel moment. Mais, Hamid Chabat croit que cette situation est en sa faveur puisqu'il considère que c'est une carte qu'il a entre les mains face aux autorités qui ne voudraient pas courir le risque d'avoir un 14 décembre bis. D'ailleurs, il ne cesse de brandir cette carte à chaque fois qu'il en a l'occasion puisqu'il ne fait plus de discours sans rappeler ces événements tragiques. Or, un observateur avisé rappelle qu'il existe un élément qui semble échapper à tout le monde dans cette affaire à savoir l'islamisme radical. Car, à force de décrédibiliser le PJD au niveau local, ce dernier a fini par se replier face à l'offensive de Chabat et à la passivité des autorités. Cette situation a fait en sorte qu'une partie des troupes du parti islamiste modéré est allée trouver refuge chez la mouvance de Abdessalam Yacine pendant qu'une autre est tombée dans les mains des réseaux salafistes. Une masse intégriste silencieuse, pour le moment, se renforce et s'organise en silence pendant que l'opinion publique et les autorités regardent ailleurs suivant le déroulement d'un match ridicule qui se joue entre un Hamid Chabat vorace et un Aziz Lebbar manquant de crédibilité. L'amertume du Vieil artisan, mon vieil ami octogénaire, de la ruelle Sbitrienne ne disparaît que quand il se met à évoquer le bon vieux temps lorsque la ville était le cœur battant de l'économie marocaine. «Si, à Casablanca, les commerçants viennent de découvrir le commerce avec la Chine, à Fès, nous avions des commerçants qui importaient le thé chinois avant le règne de Moulay El Hassan», rappelle-t-il l'air à la fois triste et fier avant d'ajouter : «Ici, les grands commerçants sénégalais venaient s'approvisionner en babouches, en tissus, etc. En 1940, Fès comptait plus de 6000 Ciseaux (artisans, NDLR)… Aujourd'hui, qu'est-ce qui reste de tout cela ? Rien, mon fils. Dans un avenir proche, Fès ne sera plus que quelques murs délabrés et des petits commerces de produits chinois. Il n'y aura plus d'artisanat car il n'y aura plus d'artisans… et il n'y aura plus de médina car ses murs sont en train de s'effondrer petit à petit».


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