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Sauver un patrimoine universel : La place Jamaâ El Fna en péril ?
Publié dans La Gazette du Maroc le 02 - 04 - 2007

La célèbre Place Jamaâ el fna mérite-t-elle encore sa qualification de patrimoine oral de l'humanité ? De patrimoine oral, il ne restera bientôt que deux charmeurs de serpents, trois gnawas et peut-être un ou deux gymnastes de sidi Ahmed ou Moussa. La place est devenue un immense restaurant à ciel ouvert. Autour de cet espace conquis par la bouffe, les magasins ceinturent une place qui perd chaque jour un peu plus de son identité.
La place Jamaâ el fna n'a pas été inventée par fantaisie. Les Almoravides en ont fait un espace incontournable destiné à la consolidation de la coexistence entre les berbères de l'Atlas et les habitants des plaines de Rhamnas, Seraghnas, Ahmars. Plus tard, des fournées successives d'Andalous rejoindront ce melting pot qui permettra à la ville de prospérer. L'identité marocaine – avant tout marrakchie – se forgeait autour des maîtres de la halqa. Contenir ceux-ci dans une perception exclusivement ludique, c'est méconnaître le rôle central de ces saltimbanques dans la construction d'un imaginaire commun à tous les Marrakchis. Toutes les dynasties marocaines ont préservé cette aire de liberté, parfois même de libertinage. Amortisseur social et territoire de la libre parole, cet espace magique de Jamaâ el fna, a permis à tous les sultans qui gouvernaient le Maroc à partir de Marrakech, de prendre le pouls, d'informer et de s'informer à loisir. À certaines époques, les hlaïqias étaient devenus les seuls vrais dépositaires de l'identité marocaine. Ces « élites du peuple » ont défendu notre dignité et mobilisé la population contre toutes sortes d'occupants. D'autant qu'à maintes époques, les oulémas avaient failli en se compromettant avec tel ou tel potentat marocain ou étranger. Dans les années quarante, Cheikh Boumqiss, un grand maître de la halqa, tournait l'occupant français en dérision, au point de le comparer à un pou tenace. Lors de la défaite des armées arabes face à Israël en 1948, Cheikh Belhassan pointait les maux de la sphère arabe. Au lendemain de la débâcle arabe de juin 1967, Malik Jalouq se servait de sa célèbre canne pour haranguer les foules. Durant la mainmise du Glaoui, des générations de hlaïqias pouvaient se servir de toutes sortes d'artifices théâtraux, pour dénoncer l'arbitraire de «Son Excellence» le Pacha. Les poètes de la dérija, appelés «qsaïdia» damasquinaient le verbe sur cette place où les vocations se révélaient copieusement. Ahmed Sekkouri, Allal lakfif, Lahcen ould Taleb, Cheikh Barghout, Abbès lâabdi, Mohamed Laouqaïdi etc. y cajolaient la métrique sur des thèmes aussi universels que la dignité, l'amour, la solidarité et la liberté. Il était très difficile pour les autorités de censurer ces saltimbanques qui tenaient leurs publics et qui pouvaient provoquer des émeutes. Mohamed Louqaïdi a été rétabli dans sa halqa après une tentative musclée de haj Idder, chambellan et bras séculier du pacha de Marrakech, de le faire taire.
La population a protesté face à Dar al Bacha et le poète revint à son public. Au faîte de sa gloire, Oufkir pouvait être ridiculisé par Cheikh Taymoumi, toujours vivant.
Produits culturels
La liste des chioukhs de la halqa est longue (voir encadré). Musiciens, conteurs, poètes, hagiographes, interprètes de rêves, transmetteurs de melhoun, ces chioukhs ont façonné le profil marrakchi si pittoresque aux yeux (et aux tympans) des marocains. Ils véhiculaient un patrimoine oral d'une richesse peu commune. Aucune place au monde n'a pu capitaliser autant de produits culturels authentiques. Pourtant, les institutions académiques n'ont jamais accepté de «descendre» à la place Jamaâ el fna pour y voir d'un peu plus près ce qui s'y crée. Les recherches en la matière sont rarissimes (signalons tout de même l'ouvrage en arabe de Abderrahmane Melhouni. «Mémoire de Marrakech, images et littérature de la halqa sur la place Jamaâ el Fna », Al Watania, 2007).
Hormis l'exposé contenu dans le dossier de demande de classement de la place en patrimoine oral universel, rien de notable n'a été écrit sur la longue histoire de Jamaâ el fna.
Depuis les Almoravides, cet espace a servi de défouloir à la population de la ville. C'est ici que les nouveaux arrivants se «marrakchisaient» avant de fondre dans la «citoyenneté» de la ville. Qu'ils fussent d'extraction berbère, arabe, arabisée ou juive, les nouveaux arrivants y apprenaient le parler, le savoir-vivre et le mode de fonctionnement de la société marrakchie.
Aujourd'hui, deux ou trois associations fédèrent les hlaïqias. Ils sont unanimes à dénoncer l'«invasion» des marchands de victuailles. Ils s'interrogent sur la destinée des subventions obtenues après le classement de la place en patrimoine oral universel par l'UNESCO. Trop d'autorisations d'occupation de l'espace public par les commerçants ont été délivrées par les autorités de la ville. À part les charmeurs de serpents, quelques gnaouis, un dompteur de singes et quelques troupes folkloriques meublent le peu d'espace réservé à la halqa. Les ténors n'osent plus s'y produire.
Spéculateurs
de tous bords
«Comment voulez-vous que j'exerce encore ce métier dans ce vacarme insoutenable et à proximité d'un tel volume de fumée émanant des barbecues? À dire que la halqa fait peur aux autorités. Ils ont cédé la place aux forces de l'argent. Pensez que le chiffre d'affaires réalisé par les vendeurs de bouffe est estimé à plusieurs millions de dirhams par semaine. Qui se soucie des pauvres hlaïqis que nous sommes ? », s'exclame Cheikh Timsah. Omar Jazouli, le maire de la ville, ne voit rien à redire à la configuration actuelle de la place. «D'abord la place Jamaâ el Fna a été agrandie et dallée. Il y a suffisamment d'espace pour les hlaïqis. Le commerce n'y occupe que le tiers de l'ensemble. Les dangers qui menacent la halqa viennent d'ailleurs. Ils ont pour noms : la radio, la télévision, Internet…etc. Rien de ce qui menace la halqa aujourd'hui n'a été entrepris par le Conseil de la ville», dit le président de ce dernier.
En vérité, plusieurs tentatives de «vénalisation» de la célèbre place ont échoué. Durant les années soixante-dix, M'hamed el Khalifa, alors maire de la ville, avait failli céder la Place aux spéculateurs. C'est feu Hassan II qui l'en empêcha vigoureusement. Plus tard, son successeur Mohamed el Oufa récidiva sans succès.
Beaucoup trop de pression sur un espace qui continue à faire couler la salive des spéculateurs de tous bords, étrangers compris.
Il est temps pour le gouvernement d'ouvrir sérieusement ce dossier afin de mettre définitivement cette place unique au monde à l'abri des appétits vénaux. Par la force de la loi.
La grande saga des hlaïqias
La liste des saltimbanques de la place Jamaâ el Fna est longue. À travers les âges, des milliers de hlaqias se sont succédés sur cet espace de liberté. Des centaines de saltimbanques de la place sont encore présents dans la mémoire marrakchie. Des dizaines d'entre eux ont été identifiés par l'écrivain Mohamed Melhouni dans un ouvrage récent. Cet espace éditorial ne peut suffire à les nommer. Nous en citons ci-dessous les plus connus (avec leur genre et leur âge) durant le siècle dernier et dont certains sont encore en vie.
-Ahmed Sekkouri, poète du melhoun, 76 ans
- Mohamed Sekkouri, Poète, 80 ans
- Allal lakfif, poète, 80 ans
- Ould Taleb Lahcen, poète, 70 ans
- Cheikh Abbès Lâabdi, poète, 70 ans
- Cheikh Barghoute, poète, 70 ans
- Haj Ben Bah, chanteur hassani
- Cheikh Ghoul Ahmed, comédien chanteur appelé « Mahraz assaha »
- Moulay Saïd Hamri, interprète de rêves
- Cheikh Kbiri, hagiographe et conteur, 70 ans
- Mjid Ban Omar, conteur des mille et une nuits, dit « Ould khaddar », années 30
- Oulad Khakhar Zemmouri, années 30, Issaoui.
- Cheikh Daâdouâ, comique, conteur
- Malik Jalouq, conteur et comédien, prisé des artisans
- Omar Mikhi, imitateur
3 Questions à Rachid Amillat (*)
La Gazette du Maroc : En votre double qualité de professeur universitaire et de journaliste, vous avez travaillé sur la culture orale de Jamaâ el Fna. Quel est l'état actuel des lieux ?
Rachid Amillat : La Place ne produit plus de culture populaire telle qu'elle le faisait depuis des siècles.
Cela revient à des raisons endogènes et exogènes. La structure sociologique de la ville change vertigineusement. Jamaâ el Fna a longtemps contribué à intégrer les ruraux et les berbères dans le tissu socioculturel de la ville.
Aujourd'hui, elle semble vouée à n'être qu'un espace marchand où le créneau de la halqa est de plus en plus réduit.
Quelles mesures préconisez-vous pour que la Place puisse redevenir l'espace d'intégration qu'elle a toujours été ?
Je fais partie de ceux qui en appellent à l'intervention vigoureuse de l'Etat pour stopper les forces de l'argent. Il est tout de même impensable que la place Jamaâ el Fna devienne une espèce d'immense restaurant à ciel ouvert doublé d'un supermarché hétérogène, et ce au moment même où la Place aura gagné sa reconnaissance universelle. L'Etat doit opérer par décret pour restituer cette place unique au monde à sa vocation première : un espace de création et de liberté.
Quelle mesure urgente, selon vous, pour atteindre ce but ?
Il faudrait tout de suite engager des fonds de recherche pour consigner la longue histoire de la halqa et interroger la mémoire collective sur le patrimoine que l'UNESCO a qualifié et qui risque de disparaître à jamais avec la disparition des derniers saltimbanques.
(*) Ancien professeur universitaire, actuellement
journaliste à la radio MFM Atlas de Marrakech. A fait des recherches anthropologiques sur le maraboutisme marocain. Vient de préparer une série d'émissions sur Jamaâ el Fna.


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