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L'affaire Ali Anouzla et le casse-tête de la presse électronique au Maroc
Publié dans Lakome le 24 - 09 - 2013

Le terrorisme est une réalité avec laquelle vivent de nos jours plusieurs pays. Mais, cela ne devrait pas devenir un prétexte commode dont se servirait un Etat pour museler ou faire taire les journalistes. Non seulement cela signerait la fin du métier de journaliste tel que nous le connaissons aujourd'hui, mais également rendrait le public et donc par ricochet ce même Etat vulnérables face à cette menace terroriste.
Ali Anouzla est un célèbre journaliste marocain. Il est également directeur du site d'information arabophone Lakome.com. Le 17 septembre, la police judiciaire l'a arrêté et saisi son ordinateur portable ainsi que huit autres ordinateurs supplémentaires trouvés dans les locaux de sa publication. (1) Aussitôt la nouvelle connue, la blogosphère marocaine s'en est emparée pour en faire le buzz. La Toile est devenue un champ de bataille entre favorables et opposés à cette arrestation. Ce qui a donné encore plus de retentissement à cette affaire.
''Maroc: le royaume de la corruption et du despotisme''
Que reproche en fait le procureur général du Roi près la Cour d'appel de Rabat au journaliste de Lakome.com?
Selon un communiqué du procureur général, diffusé le mardi, on a appris que cette arrestation intervient ''suite à la diffusion par (Lakome.com) d'une vidéo attribuée au groupe Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), comprenant un appel clair et une incitation directe à commettre des actes terroristes dans le Royaume du Maroc''.
Cette vidéo attribuée à AQMI est d'une durée de 41 minutes. Elle a été diffusée le 12 septembre. Elle fustige le régime monarchique marocain, s'en prend directement à Mohamed VI, l'accusant de corruption, d'autoritarisme et d'être partie prenante de la ''guerre contre le terrorisme'' de George W. Bush, et appelle la jeunesse à ''émigrer vers Allah au lieu d'émigrer dans des pateras'' (de la mort, ndlr), autrement dit à commettre des attentats au Maroc.
Jusqu'à sa suppression, la vidéo d'AQMI en question était en fait hébergée sur le site El Pais. C'est pourquoi les lecteurs de Lakome.com quand ils cliquaient sur le lien partagé par la publication marocaine ils se retrouvaient sur le site du quotidien espagnol. Mais, le site de partage des vidéos Youtube a fini par la supprimer au nom du non-respect des règles en matière de "violence". Autrement dit, le site Lakome.com ne faisait que partager une information. Sans oublier un élément d'importance: la scandaleuse vidéo était accompagnée, sur Lakome.com, d'un article qui ne peut être qualifié d'apologie du terrorisme. Sans oublier la mention de la publication à l'effet que cette vidéo était un matériel de propagande.
En plus d'arrêter le journaliste, pour ''investigation'', le procureur général a averti: des ''procédures judiciaires adéquates seront appliquées à la lumière des résultats de l'investigation'' de la police judiciaire. Ce samedi, la garde à vue du journaliste a été prolongée de quatre jours supplémentaires. Ses avocats, Khalid Soufiani, Naïma El Guellaf et les anciens bâtonniers Abderrahim Jamaï et Abderrahman Benamor, espéraient le rencontrer le lendemain de son arrestation. Mais, il a fallu aux trois derniers de s'armer de patience et attendre jusqu'au vendredi 20 septembre pour pouvoir le faire. La rencontre a duré 30 minutes! Sa défense ne sait pas encore si le journaliste sera poursuivi dans le cadre de la loi anti-terroriste de 2003. Une législation controversée adoptée, rappelons-nous, dans le contexte traumatisant des attentats de Casablanca, des attaques kamikazes imputées par les autorités à une mouvance terroriste domestique, la ''Salafiya jihadia''. D'ailleurs, à l'époque, le Parti de la Justice et du Développement (PJD) était dans l'opposition. C'est contraint, sous la crainte de la dissolution, qu'il a appuyé un projet de loi qualifié par l'Association marocaine des droits humains (AMDH) de ''liberticide''.
Plusieurs médias internationaux, dont Le Monde, le Washington Post, ABCNews ou FoxNews ont relayé la nouvelle de l'arrestation du journaliste. Ces différents médias ont évoqué la position éditoriale critique du directeur de Lakome.com vis-à-vis de la monarchie et des autres acteurs de la scène politique marocaine. Ce qui est, comme on vient de le voir, loin de correspondre à la version officielle justifiant la démarche du parquet.
Avant même que les chefs d'accusation ne soient déposés contre M. Anouzla, quatre chefs de "parti" (PI, RNI, MP et PPS) et un titre de presse, L'Opinion (PI), ont ouvert le bal des hostilités. Le controversé chef du PI, Hamid Chabat, est par exemple allé jusqu'à accuser le journaliste d'avoir distribué le lien de la vidéo à différents sites à l'intérieur et à l'extérieur du Maroc. Ce qui revient à l'accuser d'incitation au terrorisme. Comme on l'a vu ci-dessus, les propos du chef conservateur ne correspondent pas à la réalité et montrent pour le moins combien il n'est pas familier du fonctionnement de la Toile. Le dirigeant du Syndicat national de la presse (SNPM), Younès Moujahid, n'était pas en reste. Au lieu de se porter à la défense de son collègue, il l'a enfoncé davantage. (2) Plusieurs plumes sont allées jusqu'à remettre en question ses qualités professionnelles de journaliste et même son patriotisme. C'est dire la tournure passionnelle et dangereuse prise par cette affaire.
Du côté des indignés de ce qui est arrivé au journaliste de Lakome.com, plusieurs initiatives ont vu le jour. Une page Facebook est créée le jour même de son arrestation. "Liberté pour Ali Anouzla! Liberté pour la presse indépendante" compte déjà 5972 membres. Plusieurs facebookiens ont également changé leurs images de profil à la faveur d'une de celles du journaliste. Une pétition Avaaz, "Liberté pour le journaliste Ali Anouzla", a été lancée pour demander sa libération. Elle compte déjà 2141 signataires. Un sit-in de solidarité avec lui a eu lieu le mercredi 18 septembre devant le siège de la Brigade nationale de la police judiciaire à Casablanca. Il a réuni des dizaines de personnes, dont des artistes, des figures des mondes politique, associatif et des droits humains. Un sit-in s'est tenu le lendemain devant le siège du Ministère de la justice à Rabat. Un autre, le samedi 20 septembre, devant l'ambassade du Maroc à Paris. Un comité national de soutien s'est créé pour demander sa libération.
La Fédération marocaine des droits de l'homme, le collectif Journalistes marocains indépendants, l'AMDH, Adala et le Collectif de défense des droits de l'homme (composé de 22 associations) ont eux aussi réclamé la libération immédiate du journaliste.
Ce mouvement de solidarité a traversé les frontières du Maroc pour toucher également le reste du monde. Plus de cinquante organisations internationales professionnelles et de défense des droits humains d'envergure ont réclamé sa libération immédiate. Elles comptent, entre autres, la Ligue internationale des journalistes, le Committee to Protect Journalists, le réseau IFEX, Human Rights Watch, Amnesty International, Reporters sans frontières, Article 19, le Canadian Journalists for Free Expression, l'Arabic Network for Human Rights Information, l'Electronic Frontier Foundation, le Center for Media Freedom and Responsibility, l'Index on Censorship, l'International Press Institute, Freedom House, le PEN International, le World Association of Newspapers and News Publishers, le World Press Freedom Committee, le Front Line Defenders. Ce mouvement de solidarité internationale avec M. Anouzla unit donc les plus grandes organisations professionnelles et de défense des droits humains dans le monde. Ce qui réjouit ses défenseurs au Maroc et met dans une position inconfortable les autorités marocaines.
''Lignes rouges'' et presse électronique
Ali Anouzla est un journaliste compétent et respecté dans son pays et à l'étranger. Son éthique professionnelle n'est pas à mettre en doute puisque chaque fois que sa publication se rendait compte de son erreur, elle rectifiait le tir. Sa liberté de ton est rafraichissante pour nombre de lecteurs. Elle détonne dans un milieu où la plupart des titres de presse se complaisent dans la partisannerie excessive, la langue de bois, les scandales ou l'autocensure. D'ailleurs, le tirage de plusieurs de ces canards ne cesse de chuter. Si ce n'était des subsides de l'Etat et autres encarts publicitaires des entreprises publiques et parapubliques, plusieurs de ces titres auraient cessé d'exister depuis longtemps.
La mise en ligne du lien de la vidéo d'AQMI sur le site de Lakome.com a été assimilée, comme on l'a vu ci-dessus, par plusieurs à l'incitation au terrorisme. Mais cette accusation ne pourra faire le test de passage devant un juge indépendant de l'exécutif. M. Anouzla n'a fait là que ce que ses collègues aux quatre coins du monde font régulièrement, à savoir partager une information d'intérêt public avec ses lecteurs. C'est la première règle du métier. C'est pourquoi on n'a jamais arrêté aux Etats-Unis, en Europe, au Japon, au Canada ou en Australie un directeur (ou un rédacteur en chef) qui avait diffusé sur le site de sa publication une vidéo d'une organisation terroriste. Les autorités dans cette partie du monde savent qu'une société bien informée de ce que trame un réseau terroriste serait mieux outillée pour y faire face de manière efficace. Les autorités policières de ces pays font donc à juste titre la différence entre diffuser une information relative aux visées terroristes et faire l'apologie du terrorisme.
Puisque l'accusation d'''incitation au terrorisme'' ne semble donc pas fondée dans le cas qui nous intéresse ici, la question du véritable motif de l'arrestation du journaliste marocain se pose. Qu'on le veuille ou non, on ne peut s'empêcher de penser à un possible lien entre cette arrestation et la ligne éditoriale critique du pouvoir en place de M. Anouzla. D'ailleurs, ce n'est pas la première fois qu'il a eu maille à partir avec les autorités. À ce propos, Naima El Guellaf, membre de son comité de défense, a expliqué à Tolerance.ca que ''d'un point de vue légal, il n'avait fait que son devoir et les Marocains devraient accéder à l'information et donc connaître ce qui se trame contre la sécurité de leur pays''. Et d'insister sur le fait que ''Ali est un journaliste indépendant qui fait son travail de manière professionnelle''.
C'est son indépendance éditoriale qui explique pourquoi, au moment où la quasi-totalité des médias et des dirigeants politiques marocains se taisaient sur ce qui allait devenir le plus grand scandale de l'ère Mohamed VI, son site d'information ne cessait de suivre les péripéties du Danielgate et en informer le public. L'enquête menée par son site (et celui d'AlifPost) a mis à mal la thèse officielle qui plaidait la totale innocence de Mohamed VI dans l'affaire toxique du pédophile espagnol Galvan qu'il avait pourtant gracié, de bonne foi, disait-on, au Cabinet royal.
La colère soulevée au pays par cette grâce était tel que le roi s'est senti obliger de reculer et de revenir sur sa décision de grâce et d'accueillir les familles des onze victimes du prédateur sexuel. Des gestes inimaginables jusque-là pour une monarchie omnipotente et omniprésente et qui n'étaient pas pour plaire aux milieux attachés à une conception traditionnelle du pouvoir et de son exercice.
Le Danielgate a d'un autre côté montré les limites du contrôle du pouvoir sur la presse électronique marocaine. Contrairement à une presse traditionnelle respectueuse des ''lignes rouges'' du pouvoir, dont le Roi, celle-là non seulement se refuse à toute soumission à ces tabous, mais contribue également à leur déboulonnement. Ce qui ne saurait être acceptable aux yeux de fidèles gardiens du ''Temple''.
***
Être journaliste, c'est informer de manière rigoureuse le public de ce qui se passe autour de lui et à l'étranger, surtout quand il s'agit de menaces à la sécurité nationale. Il ne peut donc retenir l'information et encore moins verser dans l'éloge du pouvoir. Sinon, il perdrait toute crédibilité et ferait mieux de changer de métier. Ceux qui mènent tambour battant la croisade contre le journaliste Anouzla ferait mieux de s'en rappeler et de réaliser aussi que le public marocain est loin d'être immature ou simple d'esprit ou que la jeunesse est naïve au point de succomber au premier appel au meurtre lancé par un réseau terroriste.
Aziz Enhaili
Rédacteur en chef adjoint, Tolerance.ca, membre de Tolerance.ca®


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