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Le makhzen, de l'effondrement à l'agonie
Publié dans Lakome le 22 - 07 - 2011

A milieu des années 1990 le roi Hassan II du Maroc avait annoncé que le Maroc était au bord de la crise cardiaque. Sur le coup, nous n'avions pas bien saisi s'il pensait à la politique, à l'économie ou au système du Makhzen qui coiffait de sa tutelle le Maroc et les Marocains. Pour comprendre le fond de sa pensée, il fallait bien connaitre la scène politique marocaine. Quinze ans après, le makhzen est confronté directement à une crise sans précédent : Sa tête est mise à prix par la rue qui manifeste depuis six mois à travers tout le pays. « Makhzen dégage » n'est pas seulement un slogan politique, mais une traduction fidèle de son pitoyable état !
Approche de l'effondrement du Makhzen
Cette approche repose le constat que le makhzen est une entité politique, ce qui autorise à faire appel à la logique de l'effondrement des Etats et des entités politiques, phénomène analysé en profondeur par Ibn Khaldoun qui a conçu l'analogie avec les stades de la vie de l'être biologique: petite enfance, jeunesse, âge adulte, et enfin la vieillesse qui précède la mort naturelle.
Ce déroulement passe par cinq phases :
-phase I: Emergence du jeune Etat sur les ruines d'un état antérieur.
-phase II : Monopole du pouvoir après élimination de ses concurrents, y compris ceux impliqués dans sa création (indépendance/révolution qui broie ses propres leaders)
-phase III : Confort et prospérité.
-phase IV: Baisse de l'alerte et somnolence.
-phase V : Spirale de crises et perte du prestige, effondrement enfin disparition.
Conformément à cette vision, le makhzen dont l'âge approche les quatre siècles, vit aujourd'hui sa cinquième phase Khaldounienne, celle de la décomposition et l'effondrement. Les symptômes de cette phase sont les suivants :
- La force du makhzen a toujours été la faiblesse de ses adversaires, surtout au niveau des ramifications populaires, où il a œuvré pour exclure ses opposants, que ce soit au niveau géographique (les zones non soumises sont qualifiées de zone siba) ou au niveau patriotique quand il faut les diaboliser en les accusant de vivre en dehors du consensus national. Actuellement, c'est le contraire qui se produit : la colère populaire est généralisée à toutes les régions du pays. impliquées.
-La crainte commune du makhzen s'est dissipée : l'idée du makhzen omnipotent, tout-puissant et capable de trouver des solutions à toutes le crises, est largement écornée.
-Le prestige s'est affaibli : l'image du makhzen invincible n'est pas nécessairement due à la force et à la puissance, elle est aussi morale et symbolique.
- L'incapacité du makhzen à produire une nouvelle élite à l'époque du tout numérique, du Facebook et de réseaux sociaux. Les élites traditionnelles essaient de rattraper leur retard mais avec la mentalité des années 1950 et 1960.
-L'incapacité du makhzen pour trouver les réponses à l'époque actuelle, encore moins pour le futur proche : il se concentre sur les réponses politiques et néglige les enjeux de société dans leur globalité.
-L'action du makhzen s'est déplacé de l'initiative à la réaction défensive, alors qu'auparavant il monopolisait les initiatives et façonnait à sa guise ainsi l'espace social et politique. Aujourd'hui, il est juste un acteur parmi tant d'autres. Pire, c'est un acteur détesté.
-L'opposition généralisée au makhzen n'est plus localisée : les villes, grandes et petites, les villages et les localités les plus reculées (on a atteint le chiffre de 110) répètent simultanément mêmes les slogans magasin « makhzen dégage ».
-L'incapacité du makhzen à contenir ses adversaires malgré sa machine de propagande qui perd de son efficacité. Les symboles de l'autorité (cheikh, moqaddem, pacha, caid) et les médias ( TV, radio, presse écrite publique et partisane) ne sont plus capables d'encadrer et orienter l'opinion publique en raison de l'émergence de médias alternatifs citoyens.
-La jeunesse, force motrice de la protestation, et aussi première victime de la crise et de l'absence de démocratie et de justice sociale et proie au chômage, se trouve face à un makhzen vieilli. Deux logiques antagonistes et deux vitesses de fonctionnement : la célérité numérique face à la machine traditionnelle makhzénienne. Le langage du présent et de l'avenir contre le vocabulaire périmé du passé.
Psychologie de l'agonie du Makhzen
L'approche de cette agonie se base sur l'hypothèse que le makhzen est un système social avec une facette politique et historique complexe, qui domestique la société et avorte toute vision alternative en dehors de la sienne. Il est erroné de croire qu'elle se limite au champ politique : sa puissance se trouve aussi dans le monopole de la véritable histoire du Maroc des quatre derniers siècles, et sa prétention à incarner la vraie religion et la condition pour la préservation du culte musulman au Maroc. Or, c'est une escroquerie, car l'Islam est avant tout une croyance et une partie de l'identité des marocains qui ne disparait quand un pouvoir dynastique remplace un autre ou si un régime fait place à un autre d'une nature différente. Après la chute des royaumes Idrisside, Almoravide et Almohade, l'islam ne s'est pas évaporé…
L'agonie est une phase de la vie de toute entité politique qui est passée par la petite enfance, la jeunesse, l'âge adulte et enfin la vieillesse. L'agonie n'est pas simplement une description politique superficielle ou une exagération, c'est un fait historico-biologique dont les symptômes sont les suivants :
-Absence de temps-makhzen: avant, le makhzen prenait l'initiative et l'autre absorbe et réagit. Aujourd'hui, c'est l'inverse car le makhzen se contente de réagir. Comme il n'a pas l'habitude, le fait de perdre l'initiative le pousse à commettre une série d'erreurs inhabituelles et parfois fatales.
-Expiration de la date de validité : le makhzen devenu stérile, ne produit plus de nouveau projet de société sans pouvoir maintenir l'unanimité forcée qui opérait par dichotomie : zone makhzen / zone siba, inclusion /exclusion par rapport au sein du consensus national. Or comme le makhzen ne sait vivre que dans un modèle de société qu'il a produit lui-même, se retrouver avec des projets en dehors de son agenda et de sa nature monopolisatrice et hégémonique signifie la mort naturelle.
La force du makhzen a toujours résidé dans sa capacité à maîtriser les opposants, les domestiquer et les exclure de la mobilisation populaire et neutraliser autant que possible. Cependant, fois-ci la mobilisation contre lui a été trop grande et s'est répandu à travers le pays entier, alors que les élites politiques traditionnelles sont devenues boudées du peuple et objet de méfiance. D'où le boycott populaire du référendum constitutionnel, malgré la mobilisation de moyens médiatiques officiels énormes, et malgré l'entrée en scène de l'institution royale elle-même qui a renoncé ainsi à sa vocation d'arbitrage ! En effet, dans les milieux précaires, le débat autour de la constitution a été réduit à l'obligation de voter Oui en faveur du roi lui-même! Ce qui en dit long sur la profondeur de la crise mortelle qui secoue le makhzen. Ce dernier, affaibli par la mobilisation populaire, a cherché du secours auprès de voyous et de mercenaires qu'il a recruté à la hâte pour tenter d'intimider les forces de changement qui aspirent à la vraie démocratie et à la justice sociale. Ceci n'a fait qu'exacerber les ressentiments anti-makhzen au sein du mouvement du 20 février et parmi ses sympathisants.
Une mort lente mais certaine
Chaque peuple a sa propre culture de la mort et de l'agonie. Le makhzen s'est distingué par un talent et une ruse exemplaires, en appliquant les techniques de la mort lente à ses adversaires. Il est champion des coups bas et des frappes sophistiquées qui ne laissent pas de trace. Il a aussi souvent joué cyniquement avec le facteur temps, étant doué pour appliquer le dicton anglais slow but sure ! Aujourd'hui, le destin lui fait déguster de la même coupe!
Il reçoit des coups humiliants et mortels sous forme de rejet populaire vis à vis de toutes ses initiatives, il perd son sang-froid en entendant les cris de protestation contre ses politiques et ses hommes, il ne peut plus se concentrer alors que le temps joue contre lui et sa répression ne suffit plus puisque chaque jour un nouveau front politique ou social est ouvert ici ou là. Il est vulnérable alors que la colère de la rue est sans précédent, d'où sa récente tendance à sous-traiter un peu de violence en payant des anciens condamnés et des mercenaires, ce qui s'est avéré contre-productif et a alimenté l'hostilité des manifestants.
Le magasin est en train de mourir tranquillement et en silence. Cela peut choquer car les gens s'attendent plutôt à un brouhaha ou vacarme assourdissant. Reste une question : quand va-t-il rendre l'âme ? Va-t-il se résigner ou va-t-il se débattre et s'agiter lors de ses derniers souffles ? Quoi qu'il en soit, la morale islamique nous apprend que nous devons rester dignes devant la mort, même s'il s'agit de celle d'un adversaire, et prier pour que ses derniers instants soient les plus paisibles possibles.
FIN.
Traduit de l'arabe par Ahmed Benseddik


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