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Crise dans le BTP : pas de matériaux et peu d'engins
Publié dans La Vie éco le 13 - 04 - 2007

– La production de matériaux de construction de base comme le ciment, le sable, l'acier n'arrive pas à suivre la demande… Le Maroc
a besoin d'une nouvelle cimenterie chaque année.
– Depuis le début de l'année seulement, les prix du bois ont augmenté de 12%, ceux de l'acier de 6%.
– Insuffisance de grues, de niveleuses, de bulldozers et même de camions.
Sur les chantiers du pays, le ciment se fait rare ces derniers jours, créant un sérieux goulot d'étranglement. L'année ayant démarré en trombe, avec une hausse de 26% au cours du premier trimestre, on sentait la tension depuis quelques semaines déjà . Les deux grèves du transport, à 15 jours d'intervalle, n'auront fait qu'envenimer la situation à la veille des deux mois de l'année les plus intenses en activité. En effet, la haute saison du secteur du BTP, particulièrement dans la promotion immobilière, se situe entre les mois de mai et juin. «C'est durant ces quelques semaines que les chantiers fonctionnent de manière plus dense, d'abord parce que les journées commencent à être plus longues, ensuite du fait que tous les promoteurs doivent doubler leur rythme de production pour être prêts à partir de juillet et ne pas rater le rendez-vous estival que constitue le retour des MRE au pays», explique un promoteur casablancais.
Grève, haute saison mais surtout croissance de la consommation à deux chiffres, les fabricants arrivent difficilement à suivre la cadence. Ils ont vu ces dernières mois les queues devant leurs usines s'allonger. «Si nous arrivons bon an mal an à satisfaire toutes les commandes de nos clients, nous arrivons difficilement à gérer le temps d'attente au niveau de nos installations», déplore Mohamed Cherrak, directeur général de Ciments du Maroc. Ce dernier met en avant la bonne santé du secteur : +9% en 2005, +10,4% en 2006 et près de 26% pour le premier trimestre de 2007 par rapport à la même période de l'année précédente. C'est dire la demande accrue sur les fournisseurs de matériaux de construction.
Et le problème devrait persister. En 2006, le Maroc a consommé 11,4 millions de tonnes de ciment. En 2007, les professionnels s'attendent à une consommation mensuelle moyenne de l'ordre de 1,1 million de tonnes, soit 13,2 millions pour l'année. «Avec de tels chiffres de croissance, cela suppose l'ouverture d'une nouvelle cimenterie de capacité moyenne. Or, construire une nouvelle cimenterie suppose près de quatre années d'études et de travaux et près de 2,2 milliards de DH d'investissements», explique le DG de Ciments du Maroc.
Les promoteurs ont dû puiser dans leurs stocks de sécurité
Et pourtant, depuis 2001, le total des conventions signées entre les différents groupes cimentiers et le gouvernement porte sur plus de 10 milliards de DH représentant deux grandes extensions, une petite extension et la construction de trois nouvelles cimenteries (Settat, Agadir et Tétouan). A ceci s'ajoute, selon l'Association professionnelle des cimentiers, un budget de modernisation et d'entretien des installations de l'ordre de 200 MDH par an en moyenne. La nouvelle cimenterie du groupe Holcim, située à Settat, qui commencera la production l'été prochain, aura, par exemple, une capacité de 1,2 million de tonnes, ce qui atténuera nettement la tension sur le marché. «Les efforts sont consentis pour accompagner la croissance du secteur. Mais à l'heure oà1 ce marché est en pleine tension, une grève comme celle des transporteurs a été pour beaucoup dans cette psychose de la pénurie que nous connaissons actuellement», précise M. Cherrak.
Depuis le début de l'année, le prix de l'acier a grimpé de 6%
Rachid Jamaà ̄, directeur général du groupe éponyme, abonde dans le même sens. «C'est au niveau de nos chantiers à Marrakech et à Tanger que cette tension s'est le plus ressentie. Nous avons été obligés de consommer nos stocks pour ne pas arrêter le travail», explique-t-il. Et il faudra entre deux et trois semaines pour que ces stocks soient reconstitués. Si on ajoute à cela la menace d'une nouvelle grève et le retard déjà pris par la majorité des chantiers, cela nous donne une idée de la demande effrénée sur le ciment ces jours-ci. «Il ne faut pas oublier que la grève a touché les cimentiers également. Nous avons été dans l'obligation d'arrêter nos machines faute de matières premières. Il nous a fallu du temps pour reprendre notre rythme de production normal», ajoute le DG de Ciments du Maroc qui donne en exemple une demande quadruplée sur le site de Marrakech pour la semaine qui a suivi la grève.
Malgré tous les efforts, l'offre suit péniblement la demande entre nouveaux chantiers, autoroutes, nouvelles villes, nouveau port et extensions d'aéroports. Les promoteurs immobiliers interrogés sont unanimes : c'est la première semaine d'avril qui a été la plus problématique. «Il ne faut pas oublier aussi qu'à l'occasion de Aà ̄d Al Mawlid, les ouvriers s'arrêtent de travailler pendant une semaine», souligne Saà ̄d Sekkat, secrétaire général de la Fédération nationale de la promotion immobilière (FNPI).
Mais le ciment n'est pas le seul matériau à poser problème. Plus de chantiers signifie aussi plus de sable, d'acier, de bois, de gravette pour ne citer que ces composants. Et tous, à l'instar du ciment, connaissent une tension sans précédent. Pour autant, professionnels, fournisseurs et promoteurs n'osent pas parler de pénurie. Si, pour le ciment, la situation a été aggravée par la grève des transporteurs, l'origine de la cherté de la tonne d'acier sur le marché national est due à la conjoncture internationale. Nacer Bouimadaghene, directeur général adjoint de Sonasid, estime que le marché souffre d'une double problématique. «Il y a évidemment la demande interne, qui croà®t d'année en année, sans pour autant que de nouvelles infrastructures de production ne se mettent en place. Mais il y a aussi, et surtout, la rareté des matières premières et la hausse de la facture énergétique», explique-t-il. Résultat : une hausse des prix à l'international variant entre 20% et 30% (suivant la qualité du produit) depuis le début de l'année 2007. «Naturellement, nous ne pouvons pas répercuter directement et systématiquement cette hausse sur le prix de vente national. Depuis le début de l'année, le prix de la tonne a augmenté de 5 à 6%. Mais la hausse est inéluctable. Elle se fera juste avec un peu de retard», ajoute-t-il.
Les importateurs de bois incapables de répondre à la demande
Cette industrie est également très capitalistique, ce qui empêche l'ouverture de nouvelles unités de production à un rythme régulier. Actuellement, ils sont quatre producteurs sur un marché contrôlé à hauteur de 70% par la Sonasid. Entre 2008 et 2009, pas moins de trois nouvelles unités vont commencer leur production, ce qui portera la capacité de production locale à près de 1,7 million de tonnes par an contre 1,3 million en 2006.
Cette conjoncture internationale a également frappé le marché du bois, dont 500 000 m3 sont consommés chaque année au Maroc. Le problème est double : cherté et insuffisance quantitative à la fois, en raison de le demande de pays comme la Chine. «Il nous arrive d'être dans l'incapacité de répondre à une demande ou une commande pour la simple raison que nous ne trouvons pas de bois à importer». La déclaration est de Abdelilah Guerouali, directeur commercial de Socob, qui explique en substance que la situation au Maroc est à l'image de ce qui se passe à l'international. «On vit une grande crise de production de bois, que ce soit en Afrique, en Amérique ou en Asie. Depuis le début de l'année 2007, le prix moyen du mètre cube de bois a grimpé de 10% à 12%, taux moyen pour des bois comme le sapin rouge, importé principalement de Suède et de Finlande et qui demeure le plus consommé au Maroc, notamment pour la fabrication de fenêtres et de portes à usage domestique», commente-t-il. La gravité de la situation est telle que même les fournisseurs internationaux des opérateurs marocains n'hésitent pas à revenir sur une promesse de vente faite il y a quelques mois ou réduire les quantités prévues à la livraison. Et pour gérer cette rareté du bois sur les marchés internationaux, les importateurs nationaux, regroupés en Association des importateurs de bois au Maroc, recourent à des politiques d'importation régulière à travers notamment l'approvisionnement auprès d'un plus grand nombre de fournisseurs afin de diluer le risque de pénurie.
Enfin, le sable, lui, s'il est abondant dans le pays, n'est pas plus aisé d'accès. Raison : aussi bien le manque d'engins de transport qu'un plus grand contrôle sur les quantités chargées. Résultat : un prix en hausse (voir encadré).
Pour conclure, si les matériaux de construction font défaut, les engins de chantier sont également en nombre insuffisant. Grues, niveleuses, bulldozers et bétonnières sont quasiment introuvables sur le marché national. «Depuis le lancement du chantier de construction du port Tanger-Med, nous avons constaté une demande accrue sur ce type de matériel au point que nous arrivons difficilement à satisfaire la demande de nos clients», explique Farouk Mrabti, directeur commercial de Mediaco, qui compte 45 grues dans les différents chantiers à travers le Maroc. Pour faire face à la situation, cette société a mis au point un plan de développement portant sur l'acquisition de dix nouvelles grues pour un montant de 70 millions de DH, financés récemment par voie d'emprunt obligataire. «Nous enregistrons également un manque chronique en matériel de transport, les porte-chars notamment. Déplacer un engin sur chenille ou même sur pneus n'est pas une chose aisée et cette logistique nous manque terriblement», conclut le responsable de Mediaco.
Les appels d'offres ne trouvent pas de soumissionnaires
Cette croissance à deux chiffres que connaà®t le secteur d'année en année a un impact sur la disponibilité du matériel de manutention, celle des ouvriers qualifiés et même des entreprises de BTP pour mener tel ou tel projet. Il est en effet devenu courant que des appels d'offres lancés par des départements ministériels ne trouvent pas de soumissionnaires. Les ministères de l'éducation nationale et de la santé sont particulièrement touchés par la pénurie. Mais l'exemple le plus récent demeure l'appel d'offres lancé par le ministère de l'équipement pour la construction de neuf centres de formation et pour lequel aucune entreprise ne s'est portée candidate. Trop occupées, certainement !
Zoom
Sable : le contrôle fait grimper les prix
En une année, le prix du mètre cube de sable a grimpé du tiers, à 250 DH. Selon les professionnels, les raisons de cette hausse sont liées aux difficultés de s'approvisionner dans les carrières clandestines puisque le contrôle a été renforcé sur nombre de plages. De plus, et c'est ce qui est encore plus étonnant, cette hausse du prix a été causée par le contrôle renforcé, au niveau des barrages de la gendarmerie, des chargements du tonnage des camions. «Le camion qui livrait en moyenne 30 m3 à un chantier ne peut plus dépasser les 18 m3. Dans le cas contraire, il risque la confiscation de son chargement, la mise de son véhicule en fourrière et une grosse amende !», indique-t-on. En somme l'application plus stricte de la loi vient à un moment oà1 la demande explose, créant un énième goulot d'étranglement.


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