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Casablanca : Où dénicher l'artisanat vrai, loin des clichés touristiques
Publié dans La Vie éco le 02 - 04 - 2026

Dans l'ancienne médina de Casablanca, entre l'Espace de l'Artisan et le Fondouk de la Place Centrale, l'artisanat marocain se donne à voir (et s'achète) sans folklore ni décor figé. Un héritage en mouvement, transmis et façonné au présent, à distance des clichés touristiques. Déambulation.
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Au cœur de l'ancienne médina de Casablanca, loin des grandes avenues Art déco tape-à-l'œil et des malls sous perfusion de clim, il y a un endroit discret qui fait figure de bastion obstiné du patrimoine marocain. Un lieu qui ne vend pas du folklore, mais du réel. Au 65, rue Mohammed El Hansali, l'Espace de l'Artisan ressemble à un îlot de résistance. Moderne et sobre. Et pourtant, à l'intérieur, ça pulse. Ici, pas de mise en scène pour touristes pressés. On travaille. Vraiment.
Dès le rez-de-chaussée, le ton est donné. Abdellatif Daakilo creuse le bois avec une patience de moine et la lenteur obstinée de ceux qui savent que le geste vaut plus que le résultat. Les copeaux tombent, les motifs surgissent. À côté, Hajar Noureddin, de la coopérative Fakhar Bladi, sort du four des pièces encore brûlantes : plats, vases, glaçures qui accrochent la lumière. Plus loin, Aziz Ghannami peint au zouaq des motifs floraux et géométriques d'une finesse folle sur des plateaux et des cadres. Turquoise éclatant, safran chaud, indigo profond... les couleurs explosent face à la concentration silencieuse de l'artisan.
Zouhair et sa coopérative Ibdae wadicor nabati injectent du végétal, du contemporain, comme une respiration dans ce ballet d'héritages. Et puis il y a Younes Lkrafi, maître sellier, concentré sur une selle comme on règle un instrument. « Un millimètre de travers et tout est fichu », dit-il. L'odeur du cuir prend à la gorge. On est dedans. Totalement.
À l'étage, le tempo ralentit. L'espace se fait plus feutré. Houda Agounine aligne ses huiles, ses savons, ses flacons. « On ne vend pas du cosmétique, on vend du bien-être marocain », glisse-t-elle. Et ça sonne juste.
Le textile, lui, impose le respect. Jamila Dghoughi brode avec une précision d'orfèvre. Hasna ajuste ses patrons comme une architecte du tissu. Khadija Zahir ressuscite le vestiaire masculin traditionnel avec des pièces taillées au cordeau. Noura Aboutayeb déroule ses tapis berbères aux motifs géométriques hypnotiques. Dans un coin, Khalid Chihab fait vibrer un oud, un bendir – et soudain, le lieu respire autrement. Bouchaib Belkoualya cisèle l'argent avec une délicatesse presque silencieuse.
Au deuxième étage, la lumière filtre. Tout devient plus précis, plus méditatif. Rachid Zouhairi peint sur verre, transformant la lumière en matière. Safouan Hanin dompte le métal, faisant naître lustres ajourés et décors ouvragés. Abderahim Brik sculpte le bois comme on ravive une mémoire...
Lancé pour garder les artisans au cœur de la médina tout en leur offrant des conditions de travail dignes, l'Espace incarne une vraie volonté de préservation active. Ici, on achète à la source. Pas d'intermédiaire, pas de storytelling en toc. Juste des mains, du temps, et du savoir-faire. Les coopératives (Kounouz Hala, Fakhar Bladi, Tafaol al khayr al maghribi, Ibdae wadicor nabati) ajoutent une dimension solidaire qui ancre encore plus le lieu dans le réel. Le patrimoine, ici, ne se regarde pas. Il se fabrique.
Tradition et résistance
En sortant, encore chargé d'odeurs (cuir, sciure, huiles) un artisan lance : « Va à la Place Centrale. Là, tu vas voir autre chose». Vingt pas. Changement de décor.
La Place Centrale (ou Place Ahmed El Bidaoui pour les habitués) n'a rien de léché. C'est un chaos organisé. Scooters, voix, enfants, trajectoires imprévisibles. Ça vit, ça déborde, ça ne pose pas. Et juste à côté, le Fondouk Place Centrale.
Ancien caravansérail, aujourd'hui réhabilité en une série d'ateliers-boutiques minuscules. 16 à 20 m2. Pas plus. Ici, pas de distance entre produire et vendre. Tout se passe sous les yeux. Les tailleurs coupent, ajustent, discutent. Djellabas, burnous, caftans : du sur-mesure, du précis, du quotidien. La broderie (le tarz) court sur les tissus comme une écriture vivante. Les bijoutiers travaillent l'argent, les pièces scintillent. Pas de luxe figé, mais du brillant accessible, du détail qui attire l'œil.
Les babouches s'alignent en rangs serrés. La maroquinerie empile sacs et ceintures. L'odeur du cuir est omniprésente, presque invasive. Le zellige, le verre soufflé, le cuivre... chaque matière a sa voix, son bruit, son rythme. La dinanderie tinte. Le tissage hypnotise. Et les produits du terroir (argan, couscous, goufio) rappellent que l'artisanat, ici, ne se limite pas à l'esthétique ; il nourrit et accompagne.
Ce fondouk n'est pas contemplatif. Il est vivant, bruyant, direct. On discute, on négocie, on partage un thé. Pas de filtre, pas de pédagogie. Juste la vie, brute.
En ressortant sur la Place Centrale, on emporte cette sensation rare et précieuse, celle d'avoir touché, en une seule matinée, deux faces d'une même médaille. D'un côté, un artisanat structuré, accompagné, presque protégé. De l'autre, une énergie brute et spontanée. Deux fondouks, deux respirations. Mais une seule réalité, celle d'un savoir-faire qui refuse de devenir décor.
La médina de Casablanca continue simplement d'exister. Et ça suffit largement.


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