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InsurTech marocaine : la BAD livre son diagnostic
Publié dans Les ECO le 03 - 04 - 2026

Un régulateur qui décide de devenir acteur de l'innovation. Une subvention de 510.000 dollars pour transformer un secteur à 54 milliards de dirhams. Des objectifs ambitieux dans un délai de trois ans pour des populations dont 61% ne s'assurent pas faute de revenus. Le rapport que la BAD vient de publier sur le Programme marocain InsurTech est tout cela à la fois : un acte de foi institutionnelle, un diagnostic sans complaisance, et une question restée sans réponse sur ce que la technologie peut et ne peut pas accomplir là où le pouvoir d'achat manque. Détails.
Le Maroc a un secteur assurantiel qui croît à 7,8% par an. Il a aussi 86% d'agriculteurs qui n'utilisent pas les services financiers numériques. Ces deux réalités coexistent dans le même pays, et c'est précisément cet écart béant que la BAD vient de mettre sous projecteur dans son rapport d'évaluation du PM3I.
Le diagnostic est clair : le marché marocain de l'assurance grossit, mais il grossit sans les Marocains les plus vulnérables. Il y a dans ce rapport de la Banque africaine de développement (BAD) quelque chose qui mérite d'être lu deux fois : non pas pour la subvention de 510.000 dollars qu'il annonce, un montant relativement modeste à l'échelle d'une transformation sectorielle. Mais pour ce qu'il dit, entre ses lignes techniques et ses projections optimistes, sur l'état réel de l'inclusion financière au Maroc et sur les limites structurelles que même une régulation volontariste ne peut pas effacer d'un trait de plume institutionnelle. Commençons par les faits, ceux que le rapport énonce avec une franchise qui contraste avec le ton généralement euphémique des documents d'évaluation multilatéraux.
Le taux de pénétration de l'assurance au Maroc est de 3,9%. Moins de 4% des Marocains ont souscrit à des produits d'assurance non obligatoires comme la complémentaire santé, l'assurance habitation ou la micro-assurance. L'assurance agricole, l'assurance multirisque professionnelle et l'assurance loisirs affichent une pénétration inférieure à 1%.
Parmi les agriculteurs interrogés dans l'enquête Findex 2021, 86% déclarent ne pas utiliser les services financiers numériques. Et 25% des adultes ruraux ont reçu un prêt, mais seulement 2% par le biais d'institutions formelles. Des chiffres, mis bout à bout, qui dessinent le portrait d'une économie à double vitesse. Un secteur assurantiel qui croît à 7,8% par an, qui compte 26 opérateurs, 41,3 milliards de dirhams de capital social, et qui reste largement imperméable à la majorité de la population qu'il est censé protéger.
Le tremblement de terre de 2023, cité dans le rapport, a servi de révélateur brutal. Sans couverture d'assurance, les populations vulnérables ne se reconstruisent pas. Elles s'appauvrissent davantage. C'est dans ce contexte que le Programme marocain InsurTech, inclusion et innovation (PM3I) prend son sens. Pas comme une solution magique, mais comme un aveu institutionnel que le marché, laissé à lui-même, n'a pas su combler le fossé entre l'offre et la demande d'assurance pour les groupes les plus vulnérables.
Les faiblesses que le rapport admet, et celles qu'il ne dit pas
La première faiblesse est explicitement reconnue : le système de gestion des risques de l'ACAPS présente des lacunes. Le cabinet FIDAROC Grant Thornton a noté dans son rapport d'audit de février 2025 une capacité limitée de l'entité de contrôle interne et des défaillances dans le système de reporting des résultats de contrôle. Un projet de mise à jour du cadre de gestion des risques est en cours, mais il n'est pas clôturé au moment de l'approbation du PM3I. Le rapport qualifie le risque fiduciaire de «modéré». Ce qui dans le langage des institutions multilatérales est une formulation à prendre au sérieux. Pour un projet de 680.000 dollars avec des obligations de reporting semestriel à la BAD, une gestion des risques encore en construction chez l'agence d'exécution est un point de vigilance réel.
La deuxième faiblesse est l'écart entre l'ambition des cibles et la réalité du terrain. Le projet vise 200.000 nouveaux utilisateurs, 30.000 micro-entreprises et coopératives, 30 promoteurs de projets InsurTech. Tout cela d'ici fin 2028, soit en un peu plus de trois ans, pour un budget de 680.000 dollars. Des chiffres qui ne sont pas irréalistes en soi, mais ils supposent une chaîne d'exécution parfaite, une adoption rapide des nouvelles solutions par des populations dont le rapport lui-même reconnaît qu'elles ont une méfiance structurelle envers les services financiers formels (61% ne s'assurent pas faute de fonds, 31% préfèrent les espèces). L'expérience africaine des projets d'inclusion financière dit que les objectifs numériques sont rarement le problème : c'est la profondeur de l'usage qui est le vrai défi, et le rapport ne s'étend pas suffisamment sur la manière dont on passe d'un compte ouvert à un compte activement utilisé.
La troisième faiblesse est celle du financement lui-même. 510.000 dollars de subvention pour transformer l'écosystème InsurTech d'un pays de 37 millions d'habitants avec un secteur assurantiel à 54 milliards de de dirhams, c'est une ressource catalytique, pas une ressource transformationnelle. Le rapport en est conscient et assume explicitement que le PM3I est un investissement de déclenchement destiné à attirer des investissements catalytiques supplémentaires pour les cas d'usage qui émergeront du programme Emergence. Mais cette logique suppose que des investisseurs (publics ou privés) seront prêts à financer les phases ultérieures. Rien dans le rapport ne garantit cette mobilisation future, qui reste une hypothèse de travail non contractualisée.
La quatrième faiblesse, la plus structurelle, est celle de l'alphabétisation financière. Le rapport mentionne à plusieurs reprises le faible niveau d'éducation financière de la population marocaine, en particulier rurale, comme obstacle à l'adoption de l'assurance. Une boîte à outils éducative en ligne (l'un des engagements mesurables du projet) est une réponse utile mais insuffisante face à des populations dont 86% n'utilisent pas les services financiers numériques non par manque d'accès mais par manque de connaissance et de confiance. La transformation de la demande prend une génération, pas trois ans.
Ce qui change concrètement et pour qui
Pour l'ACAPS, le PM3I est une occasion de transformation autant institutionnelle que sectorielle. Vingt cadres supérieurs formés à la réglementation InsurTech, un tableau de bord de suivi de l'inclusion de l'assurance, un cadre de référence des startups InsurTech catégorisées par niveau de maturité et conformité réglementaire. Autant d'outils qui changeront concrètement la capacité de l'autorité à réguler un secteur qui innove plus vite que ses cadres normatifs ne peuvent suivre. Ce n'est pas anodin dans un contexte où l'ACAPS doit simultanément superviser 26 opérateurs traditionnels et accompagner l'émergence d'acteurs numériques dont les modèles d'affaires ne correspondent à aucune case existante de son Code des assurances.
Pour les assureurs traditionnels, le projet représente une opportunité et une pression simultanées. Une opportunité parce que le programme Emergence leur offrira un pipeline de cas d'usage co-construits avec les populations cibles. De quoi réduire le risque commercial de l'innovation. Une pression parce que la dynamique InsurTech, si elle réussit, transformera les attentes des clients sur la rapidité, la simplicité et le coût des produits d'assurance. Les 25 compagnies opérant au Maroc ne peuvent pas rester à l'écart de cette transformation sans perdre des parts de marché à des entrants plus agiles
. Pour les 30 startups InsurTech ciblées, le projet offre quelque chose que l'argent seul ne peut pas acheter : la légitimité réglementaire. Être identifiée, catégorisée et référencée dans un cadre approuvé par l'ACAPS, c'est obtenir le tampon de crédibilité qui rassure les assureurs traditionnels hésitants à co-investir avec des structures jeunes et non éprouvées. Un cadre de référence qui est potentiellement plus précieux que la subvention elle-même pour les startups qui cherchent à nouer des partenariats avec des acteurs établis.
Pour les femmes rurales et les micro-entreprises, le changement le plus concret et le plus incertain est celui de l'accès à des produits d'assurance enfin calibrés sur leurs réalités. Une femme agricultrice dans la région de Béni-Mellal ne souscrit pas une assurance multirisque agricole conçue pour un exploitant de taille moyenne avec un conseiller bancaire accessible. Elle souscrira une micro-assurance accessible via son téléphone mobile, compréhensible en darija, activable avec une prime mensuelle de 500 dirhams. Cette promesse est au cœur du PM3I. Elle reste, en mars 2026, une promesse de conception, pas encore une réalité de distribution.
Pour la BAD et l'ADFI (la Facilité pour l'inclusion financière numérique en Afrique), ce projet est un test de la pertinence de leur modèle d'intervention dans les pays à revenu intermédiaire comme le Maroc. Rappelons que l'ADFI a été conçue pour les marchés africains à faible inclusion financière. Ses premières opérations ciblaient le Kenya, le Nigeria, la Zambie, des marchés où le déficit d'accès est massif et où la technologie peut faire des bonds quantitatifs mesurables rapidement.
Le Maroc présente un profil différent : un secteur assurantiel formalisé, une régulation compétente, des réformes déjà en cours. La valeur ajoutée de l'ADFI ici est moins dans le financement que dans l'expertise méthodologique et les connexions avec les régulateurs africains. Si ce modèle fonctionne, le Maroc pourrait devenir une référence exportable vers d'autres pays du Maghreb et d'Afrique de l'Ouest francophone.
Les points positifs
Le rapport de la BAD ne pointe pas que des points négatifs. Le choix de l'ACAPS comme agence d'exécution est le premier point fort du projet. L'Autorité de contrôle des assurances et de la prévoyance sociale (ACAPS) n'est pas un organisme d'exécution de projets ordinaire, c'est le régulateur du secteur, opérationnel depuis 2016, doté d'une autonomie financière, d'un Bureau de gestion de projet structuré, d'une unité d'audit interne et d'une expérience documentée dans la gestion de projets financés par des partenaires comme la GIZ. Que ce soit le régulateur lui-même qui pilote la transformation InsurTech du secteur n'est pas une évidence dans la plupart des économies africaines. C'est un signal de cohérence institutionnelle qui mérite d'être salué.
La création de l'unité Innovation & InsurTech en 2023, rattachée directement au président de l'ACAPS, signifie que la démarche d'innovation réglementaire n'est pas une posture de communication. C'est un choix organisationnel ancré dans la gouvernance de l'autorité. Que ce soit cette unité qui supervise le PM3I est la garantie d'une continuité entre la régulation et l'innovation.
Or, c'est précisément ce qui manque à la plupart des initiatives InsurTech africaines. La méthode est la deuxième force du projet. Le programme Emergence, dont le PM3I finance la deuxième phase, repose sur une approche de diagnostic participatif et de co-construction de solutions avec l'ensemble des parties prenantes (assureurs, courtiers, fintechs, représentants des populations cibles).
Cette démarche bottom-up, rare dans les projets financés par les institutions multilatérales qui ont tendance à imposer des modèles conçus à distance, a été validée par l'expérience de l'ADFI avec Pula, l'entreprise InsurTech qui a fourni des services d'assurance aux agriculteurs au Nigeria, en Zambie et au Kenya, en dépassant ses objectifs de plus de 1.200% dans certaines régions. Ce précédent est significatif. Il indique que lorsque les solutions sont conçues avec les bénéficiaires plutôt que pour eux, les résultats ne sont pas seulement meilleurs, ils sont transformationnels.
La dimension genre est le troisième élément positif, et il est traité avec une précision qui va au-delà du saupoudrage habituel des projets de développement. Le PM3I vise 50% de bénéficiaires femmes, identifie au moins un cas d'usage ciblant spécifiquement les femmes rurales, s'engage à collecter des données désagrégées par sexe et prévoit de renforcer les capacités des startups technologiques féminines. La classification GEN 2 («intentionnel en matière de genre») n'est pas une case à cocher. C'est une obligation de résultats mesurables que la BAD suivra à travers ses missions de supervision annuelles.
La valeur catalytique de la subvention mérite également d'être soulignée. 510.000 dollars de l'ADFI, complétés par 170.000 dollars de l'ACAPS, pour un projet dont l'impact économique estimé pourrait atteindre 300 millions de dirhams de nouvelles primes et une croissance supplémentaire du secteur de 1% (50 millions USD). Le ratio investissement/impact potentiel est celui d'un investissement de levier, pas d'un financement d'opérations. C'est la logique même d'une facilité comme l'ADFI. Amorcer des transformations systémiques que les acteurs privés ne peuvent pas financer seuls.
Le verdict : un projet bien conçu pour un problème mal mesuré
Ce que ce rapport révèle, in fine, c'est que le Maroc dispose désormais d'un régulateur qui a décidé de ne plus attendre que le marché se corrige de lui-même. L'ACAPS a compris avant la plupart de ses homologues africains que la régulation de l'innovation n'est pas une posture défensive. C'est un levier de développement.
C'est un progrès institutionnel réel, et il mérite d'être reconnu comme tel. Mais le rapport laisse sans réponse une question que 680.000 dollars ne peuvent pas résoudre : comment transformer une population dont 61% ne souscrit pas à l'assurance faute de ressources ? L'InsurTech peut réduire les coûts de distribution, simplifier les produits, améliorer l'expérience client. Elle ne peut pas créer du pouvoir d'achat là où il n'existe pas. Le vrai déficit d'assurance au Maroc est autant économique que culturel ou technologique. Le PM3I s'attaque au deuxième et au troisième. Il ne peut rien contre le premier. C'est pourquoi ce projet, aussi bien conçu soit-il, doit être lu pour ce qu'il est : une étape nécessaire dans une transformation qui prendra une décennie, pas trois ans.
Les 200.000 nouveaux utilisateurs visés d'ici 2028 ne changeront pas fondamentalement le taux de pénétration de 3,9%. Mais les cas d'usage identifiés, les réformes réglementaires amorcées, les capacités renforcées et les startups labellisées qui en sortiront pourront, si les phases ultérieures sont financées et bien exécutées, changer le visage de l'assurance marocaine à l'horizon 2035. C'est là, précisément, que réside la vraie valeur de ce rapport : non pas dans les chiffres qu'il annonce, mais dans le mouvement institutionnel qu'il enregistre.
Bilal Cherraji / Les Inspirations ECO


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