Un assouplissement monétaire est généralement censé déclencher une réaction en chaîne, des taux qui baissent, des crédits qui respirent, pour une économie qui repart in fine. Pourtant, cette équation simple refuse obstinément de se résoudre sur le marché marocain. Les économistes Younes Aït Ahmadouch et Aziz Bensabahou en dévoilent les raisons, en explorant les angles morts d'un système où les impulsions de Bank Al-Maghrib se perdent avant même d'atteindre le terrain. Cela fait désormais près de neuf mois que Bank Al-Maghrib a amorcé un tournant attendu de sa politique monétaire en décidant, pour la première fois depuis l'enchaînement des crises successives, d'abaisser son taux directeur. Cette décision, présentée comme un signal fort en faveur de la relance, devait théoriquement alléger le coût du crédit, stimuler l'investissement privé et redonner de l'élan à une économie essoufflée. Mais au-delà du geste symbolique et de la mécanique technique, cet assouplissement monétaire s'est-il réellement transmis à l'économie réelle ? Un marché toujours oligopolistique C'est précisément cette interrogation qui se trouve au cœur d'une grande partie consacrée à la portée concrète de la réduction du taux directeur sur l'économie réelle, dans la dernière publication du Centre marocain des recherches et analyse des politiques, élaborée par les économistes Younes Aït Ahmadouch et Aziz Bensabahou, de l'université Ibn Toufail. En effet, dans leur analyse approfondie sur la question, les auteurs mettent en lumière les raisons profondes d'une transmission défaillante, bien plus complexes qu'un simple ajustement technique mal calibré. Leur travail, fondé sur une lecture systémique du fonctionnement économique et financier marocain, révèle un ensemble de blocages structurels qui entravent la capacité des décisions de Bank Al-Maghrib à irriguer convenablement l'investissement, la consommation et, plus largement, la dynamique de croissance. Leur constat est sans détour. La faiblesse de cette transmission n'est pas le produit d'un simple dysfonctionnement technique, mais bien le résultat d'un enchevêtrement de contraintes structurelles qui traversent le système bancaire, l'organisation économique, l'environnement social et même la culture financière des citoyens. Les auteurs rappellent d'emblée que le système bancaire évolue toujours dans un marché où prédomine une forte concentration des acteurs. Cette configuration oligopolistique confère aux banques une marge de manœuvre importante dans la fixation des taux de crédit, indépendamment des signaux envoyés par la banque centrale. Selon eux, la réaction du secteur bancaire aux décisions monétaires reste asymétrique. Les banques ajustent promptement leurs conditions lorsqu'il s'agit d'accompagner une hausse du taux directeur, mais elles se montrent nettement plus lentes et prudentes lorsqu'une baisse est opérée. Ce comportement, qu'ils qualifient de recherche de marge «excessive», limite la capacité de la politique monétaire à jouer pleinement son rôle de levier de croissance. L'ouvrage souligne que l'efficacité d'une politique monétaire ne peut être isolée du contexte global dans lequel elle opère. Pour les auteurs, aucune baisse de taux, même rigoureusement calibrée, ne saurait produire les effets attendus tant que subsistent des contraintes liées à l'inclusion financière, à la rigidité des procédures de financement, à la lenteur des réformes fiscales ou à l'étendue du secteur informel. Les économistes rappellent que la transmission monétaire repose sur une chaîne complexe où interviennent les entreprises, les ménages, les banques, mais aussi les institutions publiques. Pour fonctionner, cette chaîne exige un environnement économique transparent, prévisible et suffisamment ouvert. Une affaire de culture La question de la culture financière occupe une place importante dans leur analyse. Les chercheurs insistent sur le fait qu'une large partie de la population demeure peu familière des mécanismes bancaires. Sans connaissance claire de leurs droits, de leurs obligations ou des outils de financement à leur disposition, les ménages ne peuvent réagir de manière optimale aux baisses des taux. «Une réduction du coût du crédit n'est pas suffisante si les citoyens ne disposent pas des compétences nécessaires pour en évaluer l'intérêt ou si la confiance envers les institutions financières reste limitée», dixit le rapport. Pour cette raison, les professionnels plaident pour un investissement massif dans l'éducation financière à un âge précoce. Les auteurs mettent également en avant la nécessité de diversifier les canaux de financement. Ils estiment que la dépendance excessive à l'égard du système bancaire limite la portée des décisions monétaires. Le développement de la finance participative, de la finance verte ou encore du financement numérique constitue, selon eux, une voie prometteuse pour renforcer la dynamique d'investissement et offrir aux porteurs de projets des alternatives plus flexibles. Cette diversification serait à même d'améliorer la transmission monétaire en créant des circuits plus spécialisés et ouverts, capables d'absorber et de diffuser plus efficacement les impulsions de la banque centrale. La question de la coordination entre la politique monétaire et la politique budgétaire apparaît comme un élément décisif. Une contradiction entre les deux peut neutraliser leurs effets. Ils proposent par ailleurs une révision du cadre juridique régissant l'activité bancaire afin de renforcer la concurrence et de garantir une transmission plus fluide du taux directeur vers les tarifs appliqués aux entreprises et aux ménages. Ils recommandent également la mise en place d'un mécanisme mesurant régulièrement la vitesse de transmission de la politique monétaire. À l'heure où la transformation numérique bouleverse le fonctionnement des marchés financiers, les auteurs appellent Bank Al-Maghrib à moderniser ses instruments et à se préparer à l'émergence de nouveaux outils, notamment ceux liés à la numérisation, à l'intelligence artificielle et aux monnaies digitales. Selon eux, la banque centrale devra bientôt évoluer vers un modèle de ciblage flexible de l'inflation capable d'intégrer non seulement la stabilité des prix, mais aussi la croissance, l'emploi et la stabilité financière. Maryem Ouazzani / Les Inspirations ECO