Directrice régionale pour le développement humain à la Banque mondiale, pour le Moyen-Orient, l'Afrique du Nord, l'Afghanistan et le Pakistan Fadia Saadah, directrice régionale pour le développement humain à la Banque mondiale, pour le Moyen-Orient, l'Afrique du Nord, l'Afghanistan et le Pakistan, décrypte les enseignements du rapport «Embracing and Shaping Change». Pour nous, elle analyse le positionnement du Maroc et détaille les priorités d'investissement et de réforme nécessaires pour bâtir un capital humain plus résilient, inclusif et adapté aux tendances mondiales. Comment le Maroc se positionne-t-il en termes de transitions démographiques, climatiques et technologiques au niveau de la région ? Notre rapport, intitulé «Embracing and shaping change», qui peut se traduire par «Accepter et façonner le changement», met en évidence plusieurs axes sur lesquels les pays doivent travailler afin d'être prêts à faire face aux grandes tendances mondiales. Le cadre présenté dans le rapport met l'accent sur une série de nouvelles politiques publiques visant à anticiper les besoins futurs et à atténuer les risques potentiels liés à l'évolution démographique, technologique et climatique. Parallèlement, il recommande de tirer le meilleur parti des ressources existantes, grâce à des systèmes de gouvernance et de responsabilité plus solides, et en élargissant la portée des services de base (éducation de base, soins de santé primaires et filets de sécurité sociale), ayant tous un retour sur investissement. Enfin, le rapport recommande différentes stratégies pour garantir un financement stable des politiques de capital humain dans le temps. Le Maroc se positionne comme un leader régional dans sa réponse à certains de ces défis. En effet, le Royaume a régulièrement augmenté ses investissements dans les domaines de la santé, de l'éducation et de la protection sociale, et a par ailleurs démontré sa capacité à développer des innovations en matière de services, telles que les filets de sécurité et les programmes destinés à la petite enfance. Malgré ces réalisations, il doit encore élaborer une stratégie globale pour faire face au vieillissement rapide de sa population. Le pays est également très vulnérable aux risques climatiques tels que les conditions météorologiques extrêmes, la pénurie d'eau et les chocs agricoles, soulignant ainsi la nécessité d'une protection sociale résiliente et d'une prestation de services adaptable. Que préconisez-vous dans ce cas de figure? Cette transition nécessite un ensemble de politiques tournées vers l'avenir. Le rapport suggère que des pays comme le Maroc pourraient envisager un ensemble de mesures visant à faire face aux changements démographiques et à favoriser un vieillissement actif et en bonne santé, et ce dans le but d'améliorer la contribution et la santé des personnes âgées. Ces politiques pourraient inclure le développement de services de soins de longue durée, des réformes visant à garantir la viabilité du système de retraite et des mesures favorisant le maintien des adultes seniors sur le marché du travail, telles que la formation tout au long de la vie et la flexibilité des conditions de travail. Pour faire face à l'allongement de la durée de vie, le Maroc devrait également renforcer la promotion de modes de vie sains et la prévention des maladies chroniques, qui touchent déjà un quart de la population avant l'âge de 60 ans, et rendre les systèmes d'assurance maladie pleinement opérationnels. Quid de l'impact de l'intelligence artificielle ? En ce qui concerne l'impact de l'intelligence artificielle (IA) et de la technologie, il est encore trop tôt pour déterminer comment cela affectera des pays tels que le Maroc. Ce qui ressort des données que nous avons recueillies à partir des offres d'emploi en ligne, c'est qu'il est possible d'améliorer le type de services numériques mais aussi les compétences numériques que les travailleurs indépendants et à distance marocains fournissent à l'échelle mondiale. Cela est nécessaire afin d'éviter les effets négatifs de l'IA sur la demande d'emplois numériques plus élémentaires. Les efforts déployés par le Maroc pour renforcer les compétences numériques et améliorer les systèmes de formation lui permettent d'être bien placé pour saisir les nouvelles opportunités offertes par l'économie numérique. Le secteur public du pays réalise également des progrès notables en matière de prestation de services numériques et d'innovation. Le Maroc est particulièrement vulnérable aux effets du changement climatique. Comment ces risques environnementaux influencent-ils la stratégie de développement humain ? Le Maroc est confronté à plusieurs risques liés aux changements climatiques, notamment l'augmentation de la sécheresse, la fréquence accrue des vagues de chaleur extrêmes et l'érosion du littoral, autant de menaces sur la croissance économique et le développement humain. Les chocs climatiques représentent déjà aujourd'hui une part importante de la volatilité du PIB liée à la production agricole. Ainsi tous les secteurs doivent s'adapter au changement climatique. Les infrastructures publiques, les transports et l'agriculture, par exemple, doivent tous devenir plus résilients face à la hausse des températures et aux conditions météorologiques. Cependant, on oublie parfois que les secteurs sociaux devront eux aussi se préparer au changement climatique. Pour soutenir les familles immédiatement touchées par les chocs, les pays peuvent renforcer leur système de protection sociale, notamment grâce à des programmes qui viennent rapidement en aide aux personnes après des chocs géographiquement concentrés. Deuxièmement, les secteurs de la santé et de l'éducation doivent veiller à ce que les systèmes de prestations puissent continuer à fonctionner dans des conditions différentes, telles que des températures élevées, des catastrophes naturelles et d'éventuelles pandémies futures. Nous avons vu à quel point la crise covid aura contraint les pays à innover en matière de systèmes de prestations. Ces enseignements sont essentiels et doivent être mis en application. A titre d'exemple, il est important que les bâtiments deviennent plus résistants à la chaleur et plus efficaces sur le plan énergétique. Une stratégie solide de lutte contre le changement climatique souligne également l'importance de développer des compétences écologiques afin de tirer parti de la demande croissante d'emplois verts. Ces approches sont détaillées dans un rapport complémentaire, dédié au rapport phare intitulé Resilient Human Development Institutions in the MENA Region . L'un des messages clés du rapport est que ces changements exigeront un tout nouveau niveau de compétences à travers les générations. Quelles priorités d'investissement dans les secteurs éducatif, santé et protection sociale la Banque mondiale recommande-t-elle pour le Maroc à court et moyen terme ? Les priorités à court et moyen terme du Maroc en matière d'éducation consistent à donner à chaque enfant un bon départ dans la vie, à garantir aux enseignants le soutien dont ils ont besoin et à veiller à une répartition équitable des ressources. En effet, nos recherches montrent qu'un développement de la petite enfance de haute qualité a des retombées significatives sur les résultats scolaires, la productivité de la main-d'œuvre et le bien-être général des individus. Le développement de services de garde d'enfants abordables et de haute qualité est également une mesure clé que les pays peuvent prendre. Cela peut impliquer une approche équilibrée, combinant des prestations publiques et privées et un soutien aux prestataires non publics par le biais de subventions, de bons et d'incitations financières. Afin d'améliorer les résultats scolaires, des ressources supplémentaires devraient être allouées aux réformes et aux programmes ayant fait leurs preuves. Le Maroc doit continuer à investir dans la formation des enseignants et dans leur accompagnement continu, en particulier dans les domaines qui connaissent des pénuries. Les méthodes pédagogiques éprouvées, telles que l'approche «Enseigner au bon niveau» (Teaching at the right level – TARL) utilisée dans les programmes «Ecoles pionnières» et «Collèges pionniers», ont permis d'améliorer considérablement les acquis scolaires dans les compétences fondamentales et devraient continuer à être développées afin de combler les lacunes en matière d'apprentissage, et de mettre en place un système éducatif plus résilient. Ces investissements dans l'éducation contribueront à renforcer les systèmes et aideront ainsi le Maroc dans ses efforts pour constituer un capital humain plus résilient et mieux préparé pour l'avenir. Nous devons également préparer les compétences nécessaires pour l'avenir afin de répondre à diverses tendances, notamment le vieillissement de la population et l'économie des soins qui y est liée, l'intelligence artificielle et les changements technologiques qui accordent une importance beaucoup plus grande aux compétences relationnelles, à la flexibilité et aux compétences écologiques. Le Maroc a déployé des initiatives comme l'INDH. Quels enseignements la Banque mondiale tire-t-elle de ces expériences pour les renforcer ou les adapter en vue des mégatendances actuelles ? L'initiative INDH du Maroc se distingue comme un puissant moteur d'innovation et d'impact dans la mise en œuvre des politiques publiques. Dans le domaine du développement humain, elle joue un rôle d'incubateur et de catalyseur d'innovation, et contribue à promouvoir une coordination efficace. La Banque mondiale et d'autres pays peuvent tirer plusieurs enseignements de l'INDH pour renforcer ou adapter les initiatives qui répondent aux grandes tendances telles que le changement climatique, les évolutions démographiques et les progrès technologiques. Par exemple, le rapport souligne la nécessité de réformes institutionnelles et de gouvernance afin de rendre les agences de développement humain plus efficaces et plus réactives au changement. La structure de gouvernance de l'INDH, qui favorise la collaboration entre plusieurs entités gouvernementales et à différents niveaux de mise en œuvre, peut permettre une réponse flexible et coordonnée aux changements. En s'appuyant sur ses atouts existants en matière de prestation de services collaborative, de prise de décision fondée sur les données et de développement du capital humain, l'INDH est bien placée pour soutenir les efforts du Maroc visant à relever les défis et saisir les opportunités mis en avant par les mégatendances mondiales. Maryem Ouazzani / Les Inspirations ECO