À Marrakech-Safi, la gestion des abattoirs et du transport des viandes rouges révèle de profondes carences structurelles et sanitaires. Malgré des textes en vigueur et des projets en gestation, la région reste marquée par la vétusté des infrastructures, l'absence d'agrément sanitaire pour près de la moitié des installations, et une gouvernance financière défaillante. C'est le constat sans appel dressé par la Cour régionale des comptes, sur la base de l'exercice 2024-2025, qui appelle à une réforme systémique, conjuguant vision territoriale, normes sanitaires et professionnalisation du service. La gestion des abattoirs et du transport des viandes rouges dans la région Marrakech-Safi fait l'objet d'un diagnostic sans appel établi par la Cour régionale des comptes. Si ce secteur revêt une importance stratégique pour la sécurité alimentaire, la santé publique et l'économie locale, il se trouve aujourd'hui confronté à des dysfonctionnements profonds, tant sur le plan des infrastructures que de la gouvernance. L'analyse révélée dans le rapport de la Cour des comptes pour l'exercice 2024-2025 met en lumière une chaîne d'approvisionnement morcelée, inégalement réglementée et aux performances insuffisantes, appelant à une réforme systémique. En effet, la région recense 145 structures d'abattage, dont 121 en milieu rural, 23 en zone urbaine, et un unique abattoir agréé relevant du secteur privé. Toutefois, la majorité de ces infrastructures souffre d'un manque criant de mise à niveau. Ainsi, 86% des abattoirs présentent une dégradation notable des structures (toitures, sols, systèmes d'aération, etc.), avec des carences majeures dans l'évacuation des eaux usées, tandis que 77 abattoirs — soit plus de la moitié — fonctionnent sans aucun contrôle sanitaire de l'ONSSA. Les tueries rurales, qui constituent pourtant un maillon essentiel des souks hebdomadaires, sont totalement dépourvues de dispositifs de gestion des déchets solides et liquides. La baisse de production de viande rouge dans la région entre 2023 et 2024 (−145 tonnes et −1.700 tonnes respectivement) s'inscrit dans un contexte de déclin structurel, malgré la concentration de plus de 50% de cette production dans la préfecture de Marrakech. Ce recul est en partie lié à l'état obsolète des abattoirs et à l'absence de normes sanitaires strictement appliquées. À cela s'ajoute une situation préoccupante dans le secteur du transport : dans 21% des communes, aucun service structuré n'est disponible. Le transport de la viande s'effectue donc via des moyens privés ne respectant souvent pas les exigences sanitaires, exposant les populations à des risques notables. En matière de développement d'infrastructures modernes, les blocages s'accumulent. Sur les 13 projets d'abattoirs programmés dans la région, plus de la moitié sont encore en phase de planification. Les autres, malgré leur lancement, rencontrent des difficultés de financement, d'accès au foncier, ou encore de mise en conformité sanitaire, notamment vis-à-vis des exigences de l'ONSSA. L'exemple de l'abattoir de Souihla illustre cette inertie structurelle : il a fallu une décennie pour que sa réalisation et son agrément aboutissent. Paradoxalement, malgré une loi organique (n°113.14) en vigueur depuis dix ans, censée encourager l'investissement privé dans ce secteur, un seul abattoir privé a vu le jour dans toute la région. Ce constat s'explique, selon la Cour des comptes, par la concurrence déloyale des structures non agréées, les lourdeurs administratives (notamment en matière d'autorisations environnementales), ainsi que par l'absence de zones industrielles adaptées. Les lacunes ne se limitent pas aux infrastructures. Sur le plan administratif et financier, la majorité des communes recourent à un mode de gestion par affermage, sans contrôle rigoureux des contrats ni vérification des prestations. Résultat : des recettes faibles, des pertes financières dues à l'absence de contrôle des poids des carcasses, une tarification obsolète non révisée depuis des années et un déficit de mécanismes de reddition des comptes. Face à ces constats, la Cour préconise une refonte ambitieuse. Elle appelle à l'élaboration d'un plan directeur actualisé à l'échelle régionale, incluant la réhabilitation globale des abattoirs existants, en particulier ceux intégrés aux souks hebdomadaires. Cette refonte doit s'appuyer sur des critères techniques, économiques, sociaux et patrimoniaux, et privilégier une approche intercommunale et intégrée. Il est aussi proposé de créer une instance régionale de pilotage réunissant les expertises nécessaires (ONSSA, collectivités, partenaires ) pour accompagner la conception, la réalisation, l'équipement et la régulation des projets. La modernisation du transport est également à l'ordre du jour. La Cour recommande l'élargissement de la flotte de véhicules conformes aux normes sanitaires, l'accompagnement financier des communes rurales pour l'acquisition de camions spécialisés, et le soutien à des partenariats public-privé mieux encadrés. Enfin, sur le plan réglementaire, la Cour appelle à une clarification et une actualisation des textes encadrant l'octroi d'agréments, ainsi qu'à la révision du système de tarification. Le remplacement des redevances fiscales multiples par des prix clairement définis permettrait de rétablir le lien entre service rendu et perception financière. En somme, la mission de la Cour régionale dresse un état des lieux alarmant mais aussi porteur d'opportunités. Elle dessine les contours d'une réforme ambitieuse du secteur, tournée vers la durabilité, la professionnalisation et l'équité territoriale. À l'heure où la sécurité alimentaire, la traçabilité et la santé publique occupent une place croissante dans les politiques publiques, la refondation du service des abattoirs et du transport de viandes rouges apparaît plus que jamais comme une nécessité stratégique.