Pensé comme un levier central de modernisation, le système d'information de l'enseignement supérieur peine encore à accompagner efficacement la réforme universitaire. Dans son rapport 2024-2025, la Cour des comptes dresse un diagnostic sévère d'un dispositif fragmenté, insuffisamment gouverné et exposé à des risques opérationnels et sécuritaires, appelant à une reconstruction sur des bases intégrées et stratégiques. La réforme de l'enseignement supérieur ne se joue plus seulement dans les amphithéâtres, les laboratoires ou les classements internationaux. Elle se joue aussi, et peut-être surtout, dans l'architecture invisible qui soutient la décision, la gestion et la performance du système universitaire. À cet égard, le constat dressé par la Cour des comptes est sans détour. Le système d'information de l'enseignement supérieur, censé accompagner la modernisation du secteur, apparaît aujourd'hui comme un facteur de fragilité, faute de vision intégrée, de gouvernance structurée et de maturité technologique suffisante. Dans un contexte marqué par l'extension des effectifs étudiants, la diversification des parcours et l'exigence accrue de pilotage par la donnée, le système d'information devrait constituer un levier stratégique. Or, il peine à remplir ce rôle, tant au niveau du ministère de l'Enseignement supérieur, de la Recherche scientifique et de l'Innovation que des universités publiques. Une architecture éclatée, sans vision unifiée Le premier constat mis en avant par la Cour des comptes concerne l'architecture même du système. Celui-ci repose sur une organisation décentralisée, où le ministère, les universités et les établissements qui leur sont rattachés disposent de systèmes d'information propres, développés de manière autonome. Cette fragmentation a conduit à une prolifération d'applications hétérogènes, faiblement interconnectées et insuffisamment intégrées. Faute de vision stratégique globale pour un système d'information unifié de l'enseignement supérieur, les développements informatiques ont été menés de manière dispersée, souvent en réponse à des besoins ponctuels. Les infrastructures techniques, majoritairement basées sur des centres de données locaux, n'ont pas connu d'évolution significative, limitant la performance globale et la capacité du système à soutenir efficacement les activités métiers. Une gouvernance insuffisante pour piloter la transformation Au-delà de l'architecture technique, la Cour pointe des lacunes structurelles en matière de gouvernance. Le cadre existant ne permet pas d'assurer un pilotage efficace du système d'information ni de l'aligner sur les objectifs stratégiques de l'enseignement supérieur. L'absence d'un schéma directeur, de plans d'action formalisés et de documentation structurée fragilise la cohérence des choix technologiques. Les instances de gouvernance, lorsqu'elles existent, ne sont pas suffisamment opérationnelles pour arbitrer, prioriser et suivre les projets informatiques. Cette faiblesse de pilotage empêche le système d'information de jouer pleinement son rôle de support à la réforme, en particulier dans des domaines clés tels que la gestion des parcours étudiants, la recherche scientifique ou la gouvernance universitaire. Des projets informatiques mal encadrés La gestion des projets informatiques constitue un autre point de fragilité majeur. La Cour relève des insuffisances récurrentes en matière de planification, d'encadrement et de suivi de l'exécution. L'absence quasi systématique d'études de faisabilité en amont, la faible implication des acteurs métiers et le manque de mécanismes structurés de suivi compromettent la réussite des projets. Dans plusieurs cas, les applications développées ne répondent que partiellement aux besoins exprimés, faute d'une formalisation rigoureuse des exigences et d'une coordination efficace entre les équipes techniques et les utilisateurs finaux. Cette situation alimente une spirale d'inefficacité, où les investissements consentis ne produisent pas les gains attendus en matière de performance et de qualité de service. Des opérations informatiques sous contrainte Le fonctionnement quotidien du système d'information souffre également de limites importantes. Les mécanismes de continuité d'activité et de sauvegarde des données demeurent insuffisants, exposant le système à des risques opérationnels. La gestion des actifs informatiques, des incidents et des bases de données manque de structuration, tandis que les dispositifs de contrôle restent peu efficaces. Ces contraintes opérationnelles affectent directement la disponibilité et la fiabilité des applications, réduisant leur capacité à accompagner les processus métiers du ministère et des universités. Dans un environnement académique de plus en plus dépendant du numérique, ces faiblesses constituent un frein majeur à la modernisation. Une sécurité de l'information en retrait des standards La sécurité des systèmes d'information apparaît comme l'un des maillons les plus sensibles. L'évaluation menée par la Cour, au regard des référentiels nationaux, met en évidence l'absence d'un dispositif pleinement conforme aux exigences en vigueur. Les lacunes touchent aussi bien la gouvernance de la sécurité que la gestion des actifs, la protection contre les logiciels malveillants ou l'application des correctifs de sécurité. Le recours à des systèmes obsolètes, la sécurisation insuffisante des centres de données et l'absence de plans robustes de continuité et de reprise d'activité exposent le système d'information de l'enseignement supérieur à des risques élevés, tant en matière de protection des données que de disponibilité des services. Repenser le système pour soutenir la réforme Face à ces constats, la Cour des comptes appelle à une refondation en profondeur du système d'information de l'enseignement supérieur. Elle recommande l'élaboration d'une stratégie globale, fondée sur une analyse approfondie de l'existant et traduite en objectifs mesurables. La mise en place d'un schéma directeur apparaît comme un préalable indispensable pour définir une architecture cohérente et intégrée. Le renforcement de la gouvernance, l'amélioration de la gestion des projets et la professionnalisation des opérations informatiques constituent autant de leviers pour redonner au système d'information un rôle central dans la réforme universitaire. À cela s'ajoute l'urgence de définir et de mettre en œuvre une politique de sécurité de l'information conforme aux exigences nationales. Au-delà des aspects techniques, c'est la capacité même de l'enseignement supérieur à se transformer qui est en jeu. Sans système d'information fiable, intégré et sécurisé, la réforme risque de se heurter à des limites structurelles. Pour la Cour des comptes, le numérique ne doit plus être un simple outil de gestion, mais un pilier stratégique au service de la performance, de la transparence et de la qualité du service public universitaire.