Professeure-chercheuse en Sciences de gestion à l'Ecole HEC Rabat Les inondations récentes qui ont touché plusieurs villes du Nord du Maroc, notamment Ksar El Kébir et Larache, ont mis en lumière une solidarité citoyenne remarquable, tout en mobilisant les dispositifs publics d'intervention et de secours. Elle a aussi révélé un décalage plus profond : celui entre les ambitions affichées en matière de digitalisation et la réalité de leur mobilisation dans les moments critiques. Cette tribune interroge la place réelle de l'intelligence artificielle dans l'action publique lorsque l'urgence est d'abord humaine. Ils n'avaient ni algorithmes, ni plateformes, ni tableaux de bord. Ils avaient leurs mains, leurs voitures, leurs téléphones, parfois juste leur présence. Dans les heures qui ont suivi les inondations, ce sont les citoyens qui ont répondu en premier. Des inconnus hébergeant des familles entières. Des jeunes organisant des collectes spontanées. Des volontaires sillonnant des zones sinistrées sans attendre d'instructions. Face au chaos, l'humanité a pris le relais. Et pendant que cette solidarité s'organisait sur le terrain, une question silencieuse s'imposait, presque gênante : «Où était l'intelligence artificielle quand l'urgence était humaine ?» Quand la crise révèle ce qui compte vraiment Les catastrophes ont ceci de particulier : elles mettent à nu les sociétés. Elles révèlent ce qui tient, ce qui casse, et ce qui manque. Ces derniers jours, le Maroc a montré quelque chose de puissant : une capacité collective à s'entraider, à se mobiliser, à agir sans calcul. Cette solidarité n'a pas été décrétée. Elle n'a pas été programmée. Elle est née d'un réflexe profondément humain. Mais en observant cette mobilisation citoyenne et institutionnelle, une autre question stratégique apparaît : dans un pays qui investit et communique de plus en plus sur l'intelligence artificielle, comment cette technologie pourrait-elle être davantage intégrée dans les dispositifs de prévention, de coordination et d'anticipation des crises futures ? Le moment où la question dérange Depuis des années, on nous parle d'IA, notamment pour anticiper, optimiser et pour mieux décider. Alors posons la question, sans cynisme : À quoi sert l'IA si, dans la plus grande épreuve collective, elle reste invisible pour les citoyens ? A-t-elle aidé à identifier rapidement les zones les plus touchées ? À coordonner l'aide entre les acteurs publics, associatifs et citoyens ? À éviter les doublons, les oublis, les pertes de temps ? Certes, les autorités locales, la Protection civile et les services compétents ont déployé des moyens humains et logistiques importants pour contenir les dégâts et porter assistance aux populations. Mais la question n'est pas celle de l'engagement. Elle est celle de l'anticipation structurelle : disposons-nous aujourd'hui d'outils prédictifs capables de modéliser les risques climatiques, d'optimiser la cartographie des zones vulnérables et de fluidifier la coordination interinstitutionnelle avant même que la crise ne survienne ? Pour beaucoup, la réponse honnête est simple : on ne sait pas. Et cette ignorance est déjà un problème. Or, dans l'action publique moderne, la lisibilité de l'usage d'une technologie stratégique est aussi importante que sa performance. Une IA qui reste invisible dans les moments critiques interroge moins sa capacité technique que son intégration institutionnelle. Attention aux faux débats : ce n'est pas l'IA contre l'humain Soyons clairs. Opposer l'intelligence artificielle à la solidarité humaine serait une erreur intellectuelle et morale aussi. L'IA n'a jamais eu vocation à remplacer l'empathie, le courage ou l'entraide. Et pourtant, l'IA aurait dû amplifier cette humanité, pas la regarder agir de loin. Elle aurait pu être, un outil de coordination en temps réel, un soutien à la décision publique, un accélérateur de l'aide là où chaque minute compte. Si elle ne l'a pas été, ou pas suffisamment en tout cas, ce n'est pas parce que la technologie est impossible, C'est parce que son intégration dans l'action publique reste incomplète, voire théorique. Cette situation révèle un angle mort de l'action publique : l'intelligence artificielle est encore pensée comme un outil d'optimisation administrative ou de planification stratégique, rarement comme un levier opérationnel en situation d'urgence. Or, une technologie qui ne s'active pas quand les systèmes sont sous tension perd sa légitimité aux yeux des citoyens. Ce que la solidarité citoyenne dit à l'Etat et à la technologie La mobilisation citoyenne observée lors de ces inondations est admirable, mais elle envoie aussi un message implicite, que peu osent formuler : quand les systèmes sont trop lents, trop complexes ou trop éloignés du terrain, la société s'auto-organise. Ce n'est pas une critique de l'Etat, c'est un signal. Un signal qui dit que la technologie doit être pensée pour l'urgence, pas seulement pour la performance, l'IA doit servir l'action collective, pas uniquement la planification abstraite, et l'innovation publique doit se mesurer à sa capacité à répondre quand tout vacille. Et après ? La question que l'on ne peut plus éviter Une fois l'émotion retombée, une fois la reconstruction engagée, il restera une interrogation essentielle : «Que fera-t-on de cette leçon ? » Continuera-t-on à parler d'IA comme d'un horizon lointain, déconnecté du vécu citoyen ? Ou acceptera-t-on enfin de la penser comme un outil au service de l'humain, surtout dans les moments où l'humain est le plus vulnérable ? La catastrophe n'a pas opposé la technologie à l'humanité. Elle a rappelé une vérité simple, parfois oubliée : une société ne se sauve pas par ses algorithmes, mais par ses valeurs. Et la technologie n'a de sens que lorsqu'elle renforce ces valeurs. Les crises climatiques ne sont plus des événements exceptionnels. Elles deviennent structurelles. La véritable question n'est donc plus de savoir comment réagir, mais comment anticiper. Si les épisodes extrêmes se multiplient dans les années à venir, le Maroc peut-il se permettre de penser l'intelligence artificielle uniquement comme un levier de modernisation administrative, et non comme un outil stratégique de résilience territoriale ? La question n'est donc plus de savoir s'il faut investir dans l'intelligence artificielle, mais comment l'inscrire dans une logique d'action publique utile, lisible et mobilisable lorsque la société est mise à l'épreuve. Le reste n'est que discours.