Le Sénégal, endetté jusqu'au cou, et le Botswana, qui subit de plein fouet la baisse des cours du diamant, ou encore le Bénin et Madagascar, connaissent des mesures de notation négatives pour instabilité institutionnelle. Le Maroc, quant à lui, joue les premiers de la classe en matière de notations de crédit sur le continent. Retour sur les piliers d'un succès souverain. 60% des actifs bancaires couverts, 2 milliards d'euros émis à 4,3%, un statut BBB- : le rapport S&P détaille les chiffres-clés de l'avancée marocaine. Mais pas que. Avec 70% d'exportations vers l'UE, et si la «success story» marocaine n'était qu'un pari risqué sur l'Europe ? Une récente analyse de S&P Global souligne l'impératif de réduire la dépendance du Maroc à l'UE tout en capitalisant sur les outils émergents (sukuk, blended finance) pour pérenniser sa trajectoire exceptionnelle dans un environnement continental encore fragile. Alors que le Sénégal lutte contre une dette à 119% du PIB et que Madagascar sort à peine d'une CreditWatch négative, le Maroc clôt 2025 avec une perspective stable et des fondamentaux renforcés. Un cas d'école pour une Afrique en quête de résilience. Disons que le Maroc s'impose comme une exception souveraine en Afrique en 2025, selon l'analyse de S&P Global. Tandis que seuls 4 des 27 Etats africains notés atteignent le statut investment grade (BBB- ou supérieur), le Royaume retrouve ce rang perdu en 2021 grâce à une amélioration à «BBB-/A-3» en septembre 2025. Une notation historique qui le place aux côtés du Botswana ('BBB'), de Maurice et de Sainte-Hélène ('BBB-'), surclassant nettement des poids lourds régionaux comme l'Afrique du Sud ('BB') ou le Nigeria ('B-'). Cette ascension, qualifiée par S&P de résultat d'«une performance économique solide soutenue par un mélange de politiques saines et une forte dynamique de réformes structurelles, socioéconomiques et budgétaires», traduit une transformation profonde. Contrairement au Sénégal, déclassé trois fois en 2025 à «CCC+» pour sa dette explosive (119% du PIB), ou au Botswana, rétrogradé à «BBB» sous l'effet de l'effondrement des cours du diamant, le Maroc a maîtrisé ses déséquilibres grâce à des réformes ciblées : diversification économique accrue, formalisation en cours du secteur informel et discipline budgétaire. Une résilience institutionnelle qui contraste avec l'instabilité politique au Bénin (perspective révisée à stable après une tentative de coup d'Etat) et à Madagascar (CreditWatch négative en 2025), soulignant l'ancrage unique du Maroc dans un contexte continental volatil. L'atout Euro Le Maroc révolutionne sa stratégie de financement souverain en 2025 en misant exclusivement sur l'euro, une approche inédite en Afrique. Emettant 2 milliards d'euros à 4,3% (coupon le plus bas du continent pour une obligation dual-tranche), le Royaume contraste radicalement avec ses pairs africains contraints à des coûts prohibitifs en dollars : l'Egypte à 9,04% pour 2 milliards de dollars, le Nigeria à 8,625%-9,125% pour 2,35 milliards de dollars, ou le Congo à près de 10% après 20 ans d'exil des marchés. Une stratégie, soulignée par S&P, qui permet au Maroc de «réduire son risque de change et d'aligner sa dette sur ses liens commerciaux avec l'UE», à laquelle 60% de ses exportations sont destinées. L'effet est double : optimisation du coût moyen de la dette (7,7% en Afrique en 2025) et attrait renforcé auprès des investisseurs institutionnels européens. Cette maîtrise du risque de devise est d'autant plus cruciale que le dollar américain reste dominant (90% des émissions africaines en 2025), exposant les pays comme le Ghana ou la Côte d'Ivoire aux volatilités de change. Le succès de l'émission marocaine, couplé à la confiance des investisseurs (symbolisée par la durée moyenne de 7 ans), consolide son statut de modèle de gestion de dette responsable face aux défis de refinancement aigus au Sénégal ou au Kenya. Une résilience ancrée Le secteur bancaire marocain, couvrant 60% des actifs systémiques nationaux, incarne la robustesse financière du Royaume, selon l'analyse de S&P Global. Notées globalement dans la catégorie «BB» (soit deux crans sous la notation souveraine), les institutions bancaires du Maroc surpassent significativement leurs homologues égyptiennes et nigérianes, cantonnées à la catégorie spéculative «B» en raison des vulnérabilités macroéconomiques locales. Une solidité qui s'est illustrée en octobre 2025 lorsque Attijariwafa bank, géant du secteur, a vu sa notation relevée par S&P grâce à «une performance financière renforcée», reflétant une rentabilité soutenue et une gestion prudentielle. Contrairement à Ecobank Transnational Inc., dont la perspective négative découle des risques liés à sa filiale nigériane Ecobank Nigeria Ltd, notée 'CC', les établissements marocains bénéficient d'un triple ancrage : stabilité politique domestique, réformes pro-business impulsées par les autorités et dynamique économique favorable (croissance projetée à 4,5% en 2026). Une résilience systémique, soulignée par la prédominance des perspectives stables ou positives dans le secteur, qui contraste avec les fragilités exposées au Sénégal ou en Tunisie, où les révisions négatives dominent. Quid de la finance durable et islamique ? Dans un contexte africain où les émissions obligataires durables ont chuté de 61,5% en 2025 (à peine 0,5 milliard de dollars contre 13 milliards de dollars en 2024), le Maroc opère un repositionnement stratégique vers les prêts liés à la durabilité et observe l'essor naissant de la finance islamique. Le rapport de S&P souligne que le marché des sukuk «continue de s'étendre lentement en Afrique», avec le Nigeria planifiant sa première émission internationale de 500 millions de dollars en 2026. Bien que non émetteur en 2025, le Maroc dispose d'un atout majeur : son statut investment grade ('BBB-'), catalyseur potentiel pour ce segment. La preuve en est le succès du sukuk inaugural du Bénin en janvier 2026 (500 millions de dollars à 4,92%, couvert 14 fois par la demande), démontrant l'appétit des investisseurs islamiques pour l'Afrique. Doté d'institutions financières solides (banques notées 'BB') et d'une stabilité politique rare dans la région, le Royaume possède les fondements pour capter ces flux. Une opportunité qui s'inscrit dans une dynamique continentale émergente, où les Institutions multilatérales de prêt (MLI) comme la BAD jouent un rôle croissant dans le financement d'infrastructures durables, à l'image de l'initiative «Mission300» pour l'électrification. La route vers 2026 Malgré une position dominante en Afrique, le Maroc affronte des défis structurels tout en saisissant des opportunités stratégiques pour 2026. Sa dépendance commerciale vis à vis de l'UE – destination de près de 70% de ses exportations – constitue une vulnérabilité majeure en cas de durcissement des tensions commerciales ou de ralentissement économique européen, comme le souligne indirectement S&P dans son analyse des risques régionaux. En parallèle, le besoin critique de financement des infrastructures (énergie, transport, numérique) exige des mécanismes innovants, où les Institutions multilatérales de prêt (MLI) jouent un rôle pivot. La Banque africaine de développement (BAD), dont le rating AA+ reflète la solidité capitalistique, pourrait combler ce gap via des prêts concessionnels. Des leviers qui s'avèrent d'autant plus pertinents que la croissance continentale (4,5% en 2025) reste insuffisante pour réduire significativement la pauvreté ou la dette, comme l'illustrent les cas du Sénégal ou du Mozambique. Toutefois, le Maroc dispose d'atouts uniques pour transformer ces défis en opportunités : son statut investment grade lui ouvre l'accès à des financements durables à bas coût, tandis que les nouvelles règles de S&P pour les MLI (révision des critères en octobre 2025) pourraient mobiliser jusqu'à 120 milliards de dollars de prêts supplémentaires pour l'Afrique, dont une part significative bénéficierait aux projets structurants marocains. Bilal Cherraji / Les Inspirations ECO