Ce jeudi 5 mars 2026 à Francfort, Joachim Nagel, le président de la Bundesbank, a prononcé un mot que l'Europe n'avait pas osé formuler depuis les chocs pétroliers des années 1970. Oui, la stagflation, ce terme savant qui marie la stagnation économique à l'inflation persistante. Il est venu habiller la peur de voir la guerre au Moyen-Orient durer, les prix de l'énergie rester durablement élevés ou encore la zone euro, si fière de sa résilience, basculer à son tour dans ce marasme. À 4.000 kilomètres de là, au Maroc, ce mot n'a rien d'une découverte théorique. C'est une réalité que nous avons frôlée, contournée, parfois subie par à-coups. Sauf que, cette fois, le choc arrive dans un contexte où l'agriculture, notre poumon social, à genoux après des années de sécheresse, voyait à peine se profiler un nouveau cycle de foisonnement. Où l'industrie suspend son souffle à la santé du marché européen… Où les réserves de change, confortables mais pas infinies, ne peuvent pas tout éponger… Pendant que l'Europe s'interroge sur la conduite à tenir, que la BCE observe et temporise, le Maroc n'a pas ce luxe. Le dirham est lié à l'euro, l'inflation importée frappe plus fort à nos portes... nos fragilités préexistantes agissent comme des amplificateurs de choc. Ce que l'Europe redoute, nous le vivons déjà en version accélérée, avec des amortisseurs sociaux bien moins épais. Comment alors protéger le pouvoir d'achat quand le gazole des tracteurs et le fuel des usines flambent ? Comment maintenir la compétitivité des exportations quand le fret maritime devient un luxe ? Comment rassurer les investisseurs ? Faut-il attendre ? Au-delà de l'urgence – les 90 prochains jours seront décisifs pour éviter l'ancrage inflationniste –, c'est notre modèle même qui est interrogé. Un modèle trop dépendant de l'extérieur pour son énergie, trop concentré sur quelques secteurs pour ses exportations, trop vulnérable aux aléas climatiques et géopolitiques. La sécheresse fragilise l'agriculture, la guerre fait exploser la facture énergétique, le ralentissement européen menace l'industrie. Les trois piliers vacillent en même temps. Ce n'est plus une crise, c'est un test de résilience grandeur nature. La vraie question, pour nous, n'est donc pas de savoir si la zone euro entrera ou non en stagflation. Elle est de savoir si nous utiliserons cette alerte pour ajuster le modèle, diversifier les sources d'énergie, sécuriser les approvisionnements, protéger l'industrie… Ou si nous attendrons que l'accalmie revienne pour oublier les leçons du moment. Meriem Allam / Les Inspirations ECO