Après une correction marquée du MASI, Attijari Global Research invite à lire le repli de la Bourse de Casablanca autrement. Au-delà du choc géopolitique, la note met en lumière un marché transformé par l'évolution de sa base d'investisseurs, les arbitrages institutionnels et une nouvelle hiérarchie des valorisations. Pendant plusieurs séances, le marché casablancais a donné l'image d'une place boursière emportée par le choc géopolitique. Entre le 20 février et le 3 mars 2026, le MASI a cédé près de 12%, signant l'une des corrections les plus marquées observées à la fois parmi les places africaines et européennes. Mais selon la dernière note d'Attijari Global Research (AGR), le mouvement ne relève pas d'un simple réflexe de panique lié aux tensions au Moyen-Orient. Pour AGR, le repli du marché dit autre chose, plus structurelle et plus instructive, sur le nouvel état de la Bourse de Casablanca. Derrière la baisse, c'est une transformation silencieuse du fonctionnement du marché qui apparaît, avec ses fragilités nouvelles mais aussi avec ses points d'entrée possibles pour les investisseurs capables de regarder au-delà du bruit de court terme. Une correction qui dépasse le seul facteur géopolitique Le premier apport du rapport est justement de relativiser l'explication purement externe. AGR observe que le marché marocain a davantage corrigé que la Bourse égyptienne sur la période considérée, alors même que l'Egypte est, de par sa géographie et ses équilibres macroéconomiques, plus exposée aux conséquences régionales du conflit. Cette comparaison conduit la recherche d'Attijariwafa bank à écarter l'idée d'un choc uniquement importé. La nervosité internationale a bien joué, mais elle a rencontré un marché local déjà fragilisé par des facteurs domestiques. C'est cette combinaison qui a amplifié la chute. Le premier de ces facteurs tient à la mutation de la base d'investisseurs. En deux ans, le poids des particuliers dans les volumes traités aurait plus que doublé, passant d'une moyenne de 12% entre 2019 et 2023 à 28% à partir de 2025, selon AGR. Cette montée en puissance n'est pas seulement liée à l'attrait habituel des introductions en bourse. Elle s'accompagne, souligne la note, de l'émergence d'une quinzaine d'opérateurs de gestion sous mandat orientés vers cette clientèle, avec près de 80 MMDH d'actifs sous gestion, dont 15% alloués aux actions. Or, ces acteurs ont des rythmes de rotation de portefeuille beaucoup plus élevés que les OPCVM actions traditionnels. AGR évoque une rotation annuelle comprise entre 3 et 6 fois, contre environ 0,5 fois pour les véhicules classiques. Autrement dit, le marché se traite plus vite, réagit plus vite et corrige plus brutalement. Le rôle discret mais décisif des flux institutionnels Le second facteur avancé par AGR concerne les arbitrages des institutionnels. Depuis 2022, le Trésor a accéléré son recours à des mécanismes de financement innovants, notamment via les OPCI adossés à la valorisation du patrimoine immobilier de l'Etat. Ces dispositifs ont mobilisé plus de 115 MMDH, dont 35% rien qu'en 2025, avec un rythme d'exécution supérieur à 110% par rapport aux prévisions de la Loi de finances. La dynamique devrait encore se poursuivre en 2026 avec un objectif proche de 20 MMDH. Ce point est central dans la lecture d'AGR. Les produits en question offrent des rendements annuels autour de 6%, soit un niveau environ deux fois supérieur à celui des BDT 10 ans et au rendement moyen du dividende sur le marché actions. Dans ces conditions, une partie de l'épargne institutionnelle est naturellement détournée de la cote. Les gérants sont alors amenés à vendre des actions pour libérer du cash et participer à ces opérations. Le rapport y voit l'une des raisons majeures de l'affaiblissement de la position acheteuse des institutionnels et, au passage, d'un changement de régime de volatilité. L'indice de volatilité à un mois suivi par AGR serait ainsi passé d'une moyenne de 8,7% sur 2010-2019 à 14,6% sur 2025-2026. La Bourse de Casablanca devient donc un marché plus sensible aux chocs, non seulement à cause du contexte mondial, mais aussi parce que sa mécanique interne a changé. Des résultats 2025 qui empêchent toute lecture alarmiste Cette relecture par les flux est d'autant plus importante que les fondamentaux publiés par les sociétés cotées ne valident pas un scénario de dégradation générale. Bien au contraire. AGR relève qu'au quatrième trimestre 2025, les revenus agrégés de la cote ont progressé de 12,2%, contre une moyenne de 7,2% sur les trois premiers trimestres de l'année. Le chiffre d'affaires agrégé du marché s'est établi à 98,4 MMDH, en hausse de 10,7 MMDH. Les secteurs des mines et du BTP ont, à eux seuls, contribué à plus de 60% de cette hausse. Les revenus miniers ont été multipliés par 2,6, soutenus par la flambée des cours de l'or et de l'argent, tandis que le BTP a profité à la fois de la dynamique d'investissement au Maroc et de l'effet TGCC. Seul le secteur de l'énergie a vu ses revenus reculer, de 5,7% au quatrième trimestre, dans le sillage du repli des cours internationaux. Sur l'ensemble de 2025, le constat reste robuste. Le chiffre d'affaires global du marché actions a progressé de 10,1%, soit un rythme deux fois plus élevé que celui observé sur la période 2023-2024. Quatorze secteurs cotés, représentant 84% de la capitalisation, ont amélioré leurs revenus annuels. AGR cite notamment les mines, la santé, le BTP, l'automobile, les ports, les NTI et le ciment. Le secteur télécoms a stagné, tandis que l'énergie a baissé. Plus significatif encore, l'univers AGR-30 a affiché une croissance de 8,6% en 2025, très proche des 8,2% initialement anticipés par la maison de recherche, soit un taux moyen de réalisation voisin de 100%. En creux, cela signifie que la correction récente du marché ne traduit pas une déception sur les publications, mais bien une logique d'ajustement de flux et de valorisations. Le marché punit d'abord les valeurs chères L'autre leçon du rapport est presque pédagogique. Dans les phases de stress, le marché marocain sanctionne en priorité les titres les plus exigeants en valorisation. AGR montre que, durant la correction, les actions dont le P/E 2026 dépasse 30x ont reculé en moyenne de 15%, contre 9% pour celles dont le multiple est inférieur à 20x. La recherche observe également que les grandes capitalisations ont davantage corrigé que les mid et small caps, alors même qu'elles affichaient une croissance des revenus plus forte au quatrième trimestre. Là encore, le message est clair. Le marché n'a pas puni les entreprises pour leurs résultats, il a vendu ce qu'il pouvait vendre rapidement, c'est-à-dire les grandes valeurs liquides et les dossiers dont les multiples étaient déjà tendus. Cinq secteurs pour rejouer le marché C'est ici que l'analyse d'AGR devient véritablement stratégique. Pour la maison de recherche, une correction de cette nature peut ouvrir des fenêtres de repositionnement tactique dès lors que la baisse des valorisations n'est pas accompagnée d'une détérioration des perspectives bénéficiaires. Cinq secteurs ressortent de cette grille de lecture. Les banques apparaissent d'abord comme une poche de solidité redevenue abordable. Leur P/E 2026 ressort à 11,9x contre 13,5x un an plus tôt, avec une croissance des bénéfices attendue autour de 7%. Le ciment combine, lui, une détente sensible des multiples et une trajectoire bénéficiaire encore porteuse, avec un P/E ramené à 16,9x et une hausse des profits prévue de 13%. Le BTP reste sans doute le cas le plus spectaculaire. Malgré son parcours boursier déjà soutenu, le secteur a vu son P/E reculer de 41x à 28,2x, alors que la croissance des bénéfices attendue en 2026 grimpe à 35%. La santé conserve un profil de croissance très élevé, supérieur à 30%, tout en ayant subi l'une des plus fortes compressions de valorisation. Enfin, le secteur portuaire, porté par des perspectives de développement jugées solides à moyen terme, s'échange désormais sur des niveaux plus digestes après la correction.