Au crépuscule de la quatrième édition du GITEX Africa, Marrakech aura été bien plus qu'un carrefour d'affaires. Avec des fonds souverains en ordre de marche, une alliance stratégique renforcée avec l'Europe et une prise de conscience aiguë des enjeux de sécurité, le Maroc a démontré qu'il disposait désormais de tous les leviers pour être non plus un simple consommateur de la révolution numérique mondiale, mais un producteur souverain de son propre destin technologique. À peine les portes du GITEX Africa 2026 se sont-elles refermées, jeudi 9 avril, sur les jardins de Marrakech que le constat s'impose avec la force d'une évidence. La grand-messe technologique du continent a changé de nature. Trois jours durant, sous le Haut patronage royal, la ville ocre n'a pas seulement été la vitrine des dernières innovations en intelligence artificielle ou en cybersécurité. Elle a été le théâtre d'une mue stratégique profonde, où les discours programmatiques ont cédé la place aux mécanismes de financement concrets, aux alliances industrielles structurantes et à une affirmation sans complexe de la souveraineté numérique. Dès l'ouverture des travaux, le chef du gouvernement, Aziz Akhannouch, a donné le ton en soulignant dans son discours que le Maroc a progressé de quatorze places dans l'indice de préparation des gouvernements à l'intelligence artificielle pour l'année 2025. Une performance qui, selon lui, «témoigne d'une évolution notoire en matière de stratégies, de gouvernance et de capacités institutionnelles». Au-delà du ballet des milliers de visiteurs et exposants venus de 130 pays, ce sont quatre grandes bascules qui se sont opérées dans les allées du Palais des congrès pour redessiner la trajectoire digitale du Maroc et de l'Afrique. Le capital africain prend enfin le pouvoir La première de ces bascules, et sans doute la plus structurante pour l'écosystème entrepreneurial, est d'ordre financier. L'édition 2026 du GITEX a en effet sonné le glas du complexe de dépendance qui caractérisait jusqu'ici le capital-risque africain. La part du capital continental dans les levées de fonds des startups africaines est passée de 23% à 45% en l'espace d'une seule année. «On parle beaucoup de souveraineté des données, mais il faut être pleinement conscient que la souveraineté, c'est aussi plus de capital africain dans les startups africaines», a d'ailleurs affirmé Hamza Mikou, directeur général d'Attijariwafa Ventures, soulignant par là même la responsabilité des grands groupes panafricains dans l'accompagnement de cette dynamique. Il a également mis en exergue la nécessité vitale d'un investissement qualifié, relevant que ces grands groupes ont un rôle majeur à jouer, «non seulement en apportant leur expertise technique et métier, mais surtout en offrant un accompagnement de proximité pour faciliter l'internationalisation des jeunes entreprises sur de nouveaux marchés». Cette dynamique a été puissamment adossée à l'action publique. L'annonce de la présélection de neuf sociétés de gestion de fonds, dans le cadre de la mise en œuvre du Fonds Mohammed VI pour l'Investissement, constitue à cet égard l'une des informations financières majeures de cette édition. Avec une capacité cible cumulée avoisinant les 2,5 milliards de dirhams, ces véhicules d'investissement couvriront désormais l'intégralité du cycle de vie des pépites marocaines, du stade de l'amorçage jusqu'aux séries A et au-delà. L'ambition affichée est de structurer une véritable industrie pérenne du Venture Capital au Maroc, capable d'irriguer des secteurs aussi stratégiques que la Fintech, l'Agritech ou les technologies climatiques. Mais au-delà des montants colossaux engagés, c'est l'ingénierie financière qui retient l'attention. Le mécanisme catalytique déployé par Tamwilcom, intégrant un dispositif inédit de couverture des premières pertes, agit comme un puissant effet de levier pour rassurer et attirer les investisseurs tiers, qu'ils soient locaux ou internationaux. En sécurisant le risque, l'Etat libère l'initiative privée et inscrit le financement de l'innovation dans une logique de souveraineté assumée. Cette ambition s'est également traduite par la signature d'un mémorandum d'entente entre Tamwilcom et le Morocco Fintech Center (MFC). Said Jabrani, directeur général de Tamwilcom, a évoqué une relation «privilégiée» avec le MFC comme «partenaire majeur», tandis que Mustapha Lahlali, directeur exécutif du MFC, a souligné que cet accord vise à faciliter l'accès des fintechs marocaines aux sources de financement et à mettre l'intérêt des startups «au-devant de la scène». Le Maroc, trait d'union stratégique entre l'Europe et l'Afrique La deuxième grande leçon de ce sommet marrakchi réside dans le repositionnement géopolitique du Royaume. Le GITEX 2026 a confirmé que le Maroc n'aspirait plus seulement à être un hub technologique régional, mais bien une puissance d'équilibre et un trait d'union entre l'Europe et l'Afrique. La vice-présidente exécutive de la Commission européenne, Henna Virkkunen, a salué en ces termes le partenariat stratégique : «Au sein de l'UE, nous considérons le Maroc comme un véritable hub d'innovation dans la région, ainsi qu'un partenaire stratégique de premier plan». Le lancement officiel du Dialogue stratégique entre le Maroc et l'Union européenne sur le numérique et l'intelligence artificielle est venu matérialiser cette convergence de vues. Pour Virkkunen, ce dialogue permettra de «renforcer les liens entre les écosystèmes d'innovation des deux parties, en particulier dans le domaine de l'IA, à travers une collaboration accrue entre les fabriques d'IA de l'UE et les acteurs marocains». La ministre déléguée chargée de la Transition numérique, Amal El Fallah Seghrouchni, a théorisé cette posture en évoquant une «troisième voie du digital», un modèle de souveraineté qui ne se définit ni par la domination des GAFAM ni par un repli autarcique, mais par sa capacité à fédérer des partenariats équilibrés. «Le pari technologique marocain consiste à démontrer qu'il est possible de construire une puissance technologique qui ne se définit pas par la domination, mais par sa capacité à fédérer et à mettre l'innovation au service du développement et du bien commun à l'échelle globale», a-t-elle expliqué. Cette ambition trouve son incarnation la plus concrète dans le projet de Data Center «Igouda», présenté comme la plus vaste «ambassade de la donnée» du continent. Implanté à Dakhla et affichant une capacité de 500 mégawatts à l'horizon 2030, ce complexe est bien plus qu'une infrastructure technique. Il est la pierre angulaire d'une stratégie visant à garantir la maîtrise des flux de données critiques du Sahel et de l'Afrique de l'Ouest, tout en offrant aux entreprises européennes une alternative fiable et verte pour l'hébergement de leurs données sensibles. Dans cette même logique de convergence, la signature d'une lettre d'intention entre l'Université Mohammed VI Polytechnique, qui abrite le supercalculateur Toubkal, le plus puissant du continent africain, et quatre grands centres de calcul européens, illustre la volonté commune de bâtir un écosystème de recherche en IA interopérable et souverain. Cybersécurité, le prérequis non négociable Le troisième enseignement, plus discret mais tout aussi crucial, touche à la condition sine qua non de cette prospérité numérique, la sécurité. Le Strategic digital defence AI readiness summit, organisé en étroite collaboration avec la Direction générale de la sécurité des systèmes d'information (DGSSI), a projeté une lumière crue sur les vulnérabilités du continent. Le Général de Brigade Abdellah Boutrig, directeur de la DGSSI, a dressé un état des lieux sans concession : «Nous constatons aujourd'hui, à l'échelle du continent africain, l'émergence d'un paysage de menaces de plus en plus industrialisé. Les cyberattaques se multiplient et atteignent une ampleur inédite, les pertes financières se chiffrent en milliards, et les formes de fraude organisée facilitées par les technologies numériques prennent une dimension jamais observée auparavant.» Face à cette réalité, le Général Boutrig a insisté sur le fait que «la résilience cybernétique n'est plus une ambition purement technique. Elle constitue désormais un impératif de sécurité nationale pour tous». Il a également mis en avant les efforts considérables du Royaume en matière de coopération régionale et internationale, soulignant que le Maroc agit dans «une logique de solidarité au service de la résilience du continent». À cet égard, le leadership marocain, qui assure la vice-présidence du Réseau africain des autorités de cybersécurité (ANCA), a été unanimement salué. La coopération Sud-Sud en matière de défense numérique, au cœur des échanges du STAR Summit, apparaît désormais comme le prérequis indispensable à toute ambition de transformation digitale inclusive. Comme l'a rappelé Trixie LohMirmand, CEO de Kaoun International, «à mesure que l'économie numérique africaine poursuit sa maturation et gagne en importance, le renforcement de la résilience cybernétique devient une condition essentielle pour soutenir la prospérité socio-économique, protéger les citoyens, garantir la continuité des services publics et préserver les cadres de sécurité nationale». Sans confiance, pas d'économie numérique viable. Cette exigence de confiance passe aussi par une régulation stricte de l'usage des données personnelles. Omar Seghrouchni, président de la Commission nationale de contrôle de la protection des données à caractère personnel (CNDP), a rappelé à Marrakech que «le numérique permet d'accéder à nos traces plus facilement que le papier ou l'oral», soulignant que cette accélération de l'accès aux données rend indispensables les outils d'intelligence artificielle pour le suivi et l'analyse, mais nécessite une régulation stricte pour protéger la vie privée des citoyens. Quand l'IA transforme l'école, l'entreprise et la banque Enfin, la quatrième mutation palpable lors de cette édition est celle du passage d'une intelligence artificielle de laboratoire à une IA du quotidien, ancrée dans les réalités économiques et sociales du pays. Loin des effets d'annonce futuristes, les panels ministériels ont mis en lumière des initiatives pragmatiques. Le ministre de l'Education nationale, du Préscolaire et des Sports, Mohamed Saad Berrada, a ainsi déclaré que «l'IA transforme profondément notre manière d'apprendre, d'enseigner et, au fond, de penser l'école», rappelant que pour l'Afrique, avec près de 70% de sa population âgée de moins de 30 ans, cette révolution est «une opportunité historique». La feuille de route de l'Institut Jazari EduTech et du Digital Lab vise précisément à personnaliser les apprentissages et à accompagner les enseignants face aux défis du décrochage scolaire, tout en maintenant «l'humain aux commandes». Parallèlement, le lancement du Réseau DigiTPME traduit une volonté de ne pas laisser le tissu des très petites et moyennes entreprises en marge de la vague numérique. Avec un objectif d'accompagnement de plus de 1.200 entités dès 2026, il s'agit de consolider le socle de l'économie nationale en facilitant l'accès à des solutions digitales adaptées. La ministre Amal El Fallah Seghrouchni a souligné que cette initiative visait à «dépasser la simple adoption des outils numériques pour engager une transformation structurelle génératrice de valeur et d'opportunités». Dans le secteur financier, enfin, la donnée est devenue le véritable or noir. Hanane Ghorfi, directrice du pôle Acquisition et Développement des paiements au sein d'Attijari Payment, a rappelé que les paiements digitaux ont franchi le cap historique des 1.100 milliards de dollars de transactions en Afrique en 2024. «Le paiement agit comme le catalyseur indispensable de l'économie numérique», a-t-elle affirmé, précisant que chaque transaction génère une masse d'informations exploitables qui constituent «le socle de plus de 80% des usages de l'intelligence artificielle dans la finance». De son côté, Hiba Fergag, product manager Data et IA chez Attijariwafa bank, a mis en exergue l'essor de la finance embarquée : «En intégrant nativement les services financiers dans des plateformes tierces, l'Afrique bâtit un modèle de guichet unique qui accélère l'inclusion financière de manière fluide et transversale». Vers une contribution active plutôt qu'une simple participation En marge des débats techniques, une vision globale s'est dégagée, portée par l'ambassadeur représentant permanent du Maroc auprès des Nations Unies, Omar Hilale. «Le Maroc entend jouer un rôle de pont et de catalyseur dans la gouvernance mondiale de l'Intelligence artificielle, en s'appuyant sur la Haute Vision de Sa Majesté le Roi Mohammed VI pour un développement intégré du Royaume et d'une Afrique qui compte sur ses propres forces», a-t-il déclaré. Face à un marché mondial de l'IA estimé à 5 trillions de dollars à l'horizon 2033, mais où l'Afrique ne capte que 1,5% des investissements, Omar Hilale a appelé à structurer une coopération internationale plus équitable, plaidant pour que le Maroc passe «d'une logique de participation à une logique de contribution active». Cette dynamique continentale a d'ailleurs été consacrée en marge du salon par le renouvellement du mandat du Maroc, à travers l'Agence de développement du digital (ADD), à la tête du Conseil africain des agences des technologies de l'Information (CAITA). Amine El Mezouaghi, directeur général de l'ADD, a vu dans cette décision «la confiance accordée au leadership du Royaume dans la conduite de cette dynamique continentale».