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Voyage en colombophilie
Publié dans Le Soir Echos le 12 - 02 - 2010

Exercée, à titre sportif, au Maroc depuis les années 80, la colombophilie a fait un pas de géant. Les distances des premiers vols ne dépassaient pas 40 km. Actuellement, les pigeons voyageurs peuvent faire jusqu'à 1.200 km. Le travail des éleveurs pour l'amélioration des races y est pour beaucoup. Zoom sur un sport qui n'est toujours pas reconnu par le ministère des Sports.
Maison des jeunes Al Manal : Les préparatifs du voyage
Samedi 6 février, la Maison des jeunes d'Al Manal, à Rabat, est très animée. L'entrée du Centre est encombrée par une foule de jeunes munis de grandes boîtes qu'ils tiennent avec précaution. Ce sont des éleveurs de pigeons voyageurs. Aujourd'hui, c'est le grand jour pour ces colombophiles venus participer à une compétition de pigeons voyageurs. Ils attendent avec impatience leur tour pour se faire enregistrer. «Faites la queue s'il vous plaît ! Organisez-vous si vous voulez qu'on gagne du temps», lance Abdelmoujoud Lemdouar, trésorier de l'association Ribat Assalam de sport colombophile qui peine à mettre l'ordre dans cette foule impatiente. Un quadragénaire essaie de se frayer un passage dans la foule pour entrer. C'est Saïd El Aissate, le président de l'association Ribat Essalam qui organise le concours. Dès son arrivée, il donne ses directives. «Les jeunes qui ont déposé leurs pigeons et qui sont passés à l'enregistrement doivent quitter le Centre. Ces boîtes, vous les faites entrer dans la salle réservée au dépôt des pigeons», ordonne-t-il à quelques jeunes membres de l'Association qui participent à l'organisation. «On doit faire vite car le nombre des participants est très grand et il nous reste  beaucoup de travail», indique-t-il tout en gardant un œil sur le déroulement des préparatifs. Il fait le va-et-vient entre le bureau d'enregistrement et un local au fond du Centre. «C'est dans ce local que nous gardons les pigeons qui participeront à la compétition. On leur attribue des numéros secrets que leurs propriétaires ne connaissent pas et on les met par la suite dans des cages plus grandes», explique ce responsable. La numérotation des pigeons prend fin à 23h30. Près de 2.150 pigeons sont chargés dans un camion. Destination : Marrakech, à Sidi Bou Othmane. Le départ de la course sera donné dans cette région à 50 km de  la ville ocre. «Le lâcher des pigeons s'effectue dans un terrain vague. Il ne faut pas qu'il y ait des obstacles comme les bâtiments pour faciliter le vol aux pigeons», explique Saïd El Aissate, l'air fatigué après avoir passé une longue journée qui n'est pas près de se terminer. Il doit rester en contact avec les transporteurs des pigeons stationnés sur la ligne de départ. «On envoie deux convoyeurs de l'Association pour accompagner le chauffeur du camion et assurer le bon déroulement du lâcher. Mais je dois tout de même les appeler de temps à autre pour m'assurer que tout se passe bien», souligne le président de l'Association. A minuit, le camion prend la route pour Marrakech.
La joie du retour
Dimanche 7 février, 4h00 du matin, à Sidi Bou othmane. Les pigeons sont arrivés à bon port et en bonne santé. Quelques préparatifs précèdent le lâcher. «Pour les courses dites de vitesse dont la distance est de 100 à 300 km, on laisse les pigeons se reposer 2 à 4 heures avant le lâcher. Dans les compétitions de demi-fond, 300 à 500 km, de fond, 500 à  900 km, et grand-fond qui atteignent 1.200 km, les pigeons ont droit à 24 heures de repos. On leur donne aussi à manger et à boire», indique Said El Aissate qui prend part, lui aussi, au concours. A 8h05, les pigeons sont libérés. Le voyage de retour commence. «Les pigeons doivent être lâchés dans de bonnes conditions climatiques. S'il y a du  brouillard ou un vent trop fort, on attend jusqu'à ce que le temps devienne  plus clément», précise t-il. Ce dimanche, la météo est bonne et de bonnes performances ont été enregistrées. A 10h58 min, le premier pigeon arrive à Rabat. Sans surprise, son éleveur n'est autre que Said El Aissate. Il doit vite communiquer l'arrivée de son pigeon. «J'appelle un numéro du centre d'appels d'Atento pour déclarer le code secret qui a été attribué à mon pigeon durant la numérotation. L'heure du lâcher est, elle aussi, communiquée à ce numéro», souligne-t-il. Utilisée depuis 4 ans, cette méthode d'enregistrement,  permet de classer les concurrents avec exactitude. «Dans les années 80, aux tout débuts de ce sport à Rabat, on désignait un endroit, généralement un café, où les participants venaient déclarer l'arrivée de leurs pigeons. On est ensuite passé à l'utilisation des téléphones fixes», se souvient-il. «Les premières compétitions ne dépassaient pas 40 Km. On lâchait les pigeons à Bouznika ou Casablanca. Je ne pourrais exprimer la joie qui nous envahit et qu'on ressent toujours aux moments des retrouvailles avec nos pigeons», affirme t-il, tout content du retour de son pigeon. L'enregistrement des arrivants se termine en fin de la journée. Un travail de  calcul des résultats est effectué le même jour pour pouvoir les afficher le lendemain sur le site de l'Association. «Une autre compétition est prévue ce samedi 13 février. Cette fois-ci, le point de départ se trouve à Chichaoua. C'est la dernière course dans la catégorie courtes distances. Le week-end prochain, on se reposera avant de reprendre  les courses de demi-fond», indique Saïd El Aissate qui veille au respect des échéances fixées dans le programme de compétition.
Des pigeons marocains aux origines ibériques
Changement de cadre. Saïd El Aissate est maintenant avec son ami Mohammed Zemmahi, un colombophile avec qui il partage son amour des pigeons voyageurs. Dans sa villa, à Harhoura, Mohammed Zemmahi a construit un pigeonnier pour ses 130 pigeons. Sa passion pour l'élevage des pigeons remonte à la fin des années 60. «J'avais à l'époque 9 ans. Mon temps était réparti entre mes études et mes pigeons. J'ai dû  les abandonner après le baccalauréat car je suis allé à l'étranger pour terminer mes études. En 1983, je suis rentré au Maroc et j'ai renoué avec ma passion», raconte Mohammed Zemmahi, docteur en pharmacie de l'Université de Besançon. Quant à l'histoire de Saïd El Aissate avec les pigeons, elle a commencé par une promesse. «A l'âge de 9 ans, j'ai promis à mon père d'avoir de bonnes notes en classe à condition qu'il m'achète un pigeon. Il a accepté et j'ai pu avoir mon premier pigeon pour 25 centimes», se souvient-il comme si elle datait d'hier. Son premier pigeon fera des petits. Il lui procure une femelle qui donnera naissance à deux pigeonneaux. «J'étais très attaché à ces petits. Je prenais soin d'eux chaque jour. Je les ai même nommés Farid et Abdelhalim», se rappelle-t-il en riant. La joie de voir ses pigeonneaux grandir ne va pas durer longtemps. A son retour d'un voyage, il apprend qu'ils ont été volés. «J'ai beaucoup pleuré ce jour là. Mais je n'ai pas cédé à la tristesse. J'ai acheté d'autres pigeons que j'ai mis dans un colombier bien construit pour les protéger», ajoute t-il. Au début des années 80, Saïd découvre un autre loisir : les concours de pigeons. «Avant, je n'élevais pas de pigeons voyageurs. C'est en participant à une course, où j'ai été classé 3e sur 40 que je me suis lancé dans l'élevage de cette race», raconte ce colombophile aguerri qui connaît même l'histoire des pigeons voyageurs marocains. «Des associations portugaises et espagnoles venaient effectuer des lâchers à partir de certaines villes notamment Kénitra et Safi. On récupérait les pigeons égarés qu'on élevait pour avoir des pigeons de même race. La plupart des pigeons voyageurs marocains ont des origines portugaises et espagnoles», explique Said El Aissate en précisant que cette technique est toujours en usage. Elle a permis de produire des pigeons voyageurs qui enregistrent de bonnes performances dans les compétitions.
Pigeon voyageur : A quel prix ?
La performance du pigeon voyageur marocain n'est pas  seulement due à ses gènes, mais également au travail des éleveurs pour d'amélioration de la race. «Les pigeons héritent de leurs parents, une forme aérodynamique qui facilite le vol de vitesse. Un buste et un dos plat et de larges ailes. Mais un éleveur ne peut avoir un pigeon avec cette  physionomie que s'il réussit l'accouplement», explique Mohemmed Zemmahi, un colombophile et écologiste pur et dur. Et d'ajouter : «Durant la saison de la reproduction, l'éleveur doit faire un travail de sélection en accouplant les femelles qui sont en bonne santé avec les mâles qui ont remporté des courses». Un travail bien mené par Zemmahi et tous les éleveurs de sa génération. «Des années 80 à nos jours, la race marocaine des pigeons voyageurs s'est beaucoup améliorée. La preuve c'est qu'ils arrivent à parcourir jusqu'à 1.200 km alors qu'autrefois, la distance ne dépassait pas 40 km», affirme avec fierté le président de Ribat Assalam, la première association d'organisation des compétitions de Rabat. Le style d'élevage a été également pour beaucoup dans l'amélioration de cette race de pigeons. «Durant les concours, on leur donne beaucoup de céréales notamment le blé, le maïs, l'orge et l'avoine. En période des courses sur longues distances, la nourriture doit être riche en lipides qui leur procurent de l'énergie. A cela s'ajoutent les compléments comme les vitamines qu'il faut prévoir mais sans en abuser», recommande Mohammed Zemmahi avant d'insister sur la nécessité d'un traitement médical préventif et non curatif. «Bon nombre d'éleveurs ne font attention à la santé de leurs pigeons que lorsqu'ils tombent malades. S'ils ne leur administrent pas des médicaments ou des vaccins contre les maladies parasitaires, ils peuvent perdre leurs pigeons parce que certaines pathologies peuvent les handicaper», déplore ce pharmacien  qui ne lésine pas sur les moyens quand il s'agit de ses pigeons. «Rien que pour l'alimentation, je dépense 10 DH par jour pour chaque pigeon. Au total, je débourse 2000 DH par mois pour la nourriture et l'alimentation de mes 130 pigeons», assure t-il. «Au Maroc, on dépense pour les pigeons plus qu'on ne gagne alors qu'à l'étranger les meilleurs pigeons voyageurs valent de l'or. Une fois, un pigeon anglais champion sur longues distances a été vendu à 450.000 mille dirhams», ajoute Said El Aissate. L'élevage des pigeons deviendra-t-il une affaire rentable ? Pour El Aissate, «cela est possible à condition que  les éleveurs marocains s'ouvrent davantage à l'étranger». Une ouverture qui reste timide.


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