Le Maroc ressert l'étau et renforce son dispositif de lutte contre la traite des êtres humains. Selon le huitième rapport annuel de la présidence du Ministère public, 155 affaires ont été traitées en 2024, contre 110 en 2023, soit une hausse de 41 %. Un volume jamais atteint depuis l'entrée en vigueur de la loi 27.1 en 2016. Un signal fort qui traduit moins une explosion du phénomène qu'un renforcement tangible de la réponse judiciaire, comme le révèlent les statistiques du Ministère public. Evolution Le chemin parcouru est révélateur. En 2017, seules 17 affaires étaient recensées à l'échelle nationale. L'année suivante, le chiffre grimpe à 80 dossiers, avant d'atteindre 151 affaires en 2019. Après une phase de relative stabilité entre 2020 et 2022 (autour de 80 à 85 affaires), la courbe repart nettement à la hausse : 110 dossiers en 2023, puis 155 en 2024. Pour la présidence du Ministère public, cette évolution reflète l'amélioration des mécanismes de repérage et la montée en compétence des parquets, confrontés à une criminalité « complexe, imbriquée avec l'immigration clandestine, l'exploitation sexuelle et la traite des enfants », comme le souligne le rapport. Profils Au total, 213 personnes ont été poursuivies pour des faits de traite d'êtres humains. Les prévenus se répartissent en hommes et femmes avec des disparités notables et une surreprésentation des hommes (144) contre 69 femmes. Une proportion féminine que le rapport explique par la nature de certaines infractions, notamment l'exploitation de la prostitution d'autrui ou le recrutement à des fins de mendicité. La quasi-totalité des mis en cause sont de nationalité marocaine (195 personnes), contre 18 étrangers. En termes de niveau d'instruction, le constat est sans appel : 73 % n'ont pas dépassé l'enseignement fondamental ou n'ont jamais été scolarisés. Face à la gravité des faits, les parquets ont opté pour la fermeté : 179 personnes, soit 84 %, ont été poursuivies en état d'arrestation, un taux identique à celui de 2023. Une orientation assumée de la politique criminelle en la matière, comme le note le document. La répartition territoriale des dossiers révèle de fortes disparités d'un ressort judiciaire à l'autre. Si Rabat concentre à elle seule 46 affaires, soit près d'un tiers du total national, Casablanca suit avec 16 dossiers, tandis que Kénitra et Fès en enregistrent 13 chacune. À l'inverse, Agadir et Guelmim n'ont signalé aucune affaire en 2024, illustrant des réalités locales très différenciées. Exploitation sexuelle La typologie de la traite des êtres humains au Maroc révèle une forte prépondérance de l'exploitation sexuelle comme finalité de ce trafic. Dans près de sept cas sur dix, la traite vise l'exploitation sexuelle des victimes. Sur les 213 personnes poursuivies, 147 l'ont été pour proxénétisme ou exploitation pornographique (69 %). Le travail forcé arrive loin derrière (31 cas, 15 %), suivi de l'exploitation dans des activités criminelles (19 cas, 9 %) et des pratiques assimilées à l'esclavage (13 cas, 6 %). Les méthodes utilisées par les trafiquants reposent principalement sur l'exploitation de la vulnérabilité et de la précarité (76 cas) ou sur la menace et la violence (73 cas). Enlèvements, promesses fallacieuses, abus d'autorité et tromperie constituent également les moyens de pression et de contrainte utilisés par les trafiquants pour enrôler les victimes. Victimes Le rapport recense par ailleurs 229 victimes en 2024 dont 124 femmes (54 %) et 105 hommes (46 %). Les mineurs représentent 31 % de l'ensemble, avec 71 victimes. Là encore, la dimension nationale est prédominante : 220 victimes sont marocaines, contre 9 étrangères. Le profil socio-économique met en lumière une forte précarité. Ainsi 45 % des victimes n'ont qu'un niveau d'enseignement fondamental, 21 % n'ont jamais été scolarisées et seules 3 % ont un niveau universitaire. Sur le plan professionnel, 73 % étaient sans emploi au moment des faits. Les femmes, premières victimes de la traite d'êtres humains L'indicateur lié à l'activité professionnelle des victimes enregistrées au cours de l'année 2023 révèle une situation globalement stable, avec des proportions proches de celles observées les années précédentes. L'analyse met en évidence le fait que les victimes ne disposant d'aucune activité professionnelle constituent, sur deux années consécutives, la catégorie la plus exposée à ce type de criminalité. " Un constat qui confirme l'impact direct et manifeste des conditions sociales sur la vulnérabilité des victimes face au crime de traite des êtres humains", déduit le rapport. Fait particulièrement alarmant : dans 97 cas, victimes et auteurs se connaissaient. Les liens de parenté (hors ascendants) concernent 47 victimes, les relations de formation ou d'apprentissage 23, et les rapports employeur-employé 19. Une réalité qui révèle l'instrumentalisation fréquente des rapports de confiance et d'autorité, analyse le rapport. Coopération et protection renforcée Face à la nature transfrontalière de la traite des êtres humains, la présidence du Ministère public a consolidé ses mécanismes de coopération internationale. En 2024, elle a pris part au programme JTIP, lancé à Rabat, dédié à la protection et à la réintégration des victimes. Des formations ont également été organisées dans le cadre du plan d'action national 2023-2026, avec l'appui du Conseil de l'Europe, tandis que le Maroc a participé à la campagne du « Cœur bleu » de l'ONUDC, axée sur l'exploitation facilitée par le cyberespace. Sur le terrain, les mesures de protection ont marqué une importante progression. Le nombre d'actions ordonnées est passé de 132 en 2023 à 336 en 2024, soit +155 %. Comparé à 2021, où seules 55 mesures avaient été prises, l'augmentation atteint 510 %. Deux centres d'hébergement spécialisés ont été ouverts à Marrakech et Fès, avec l'objectif de généraliser ce dispositif. La ligne verte 0800004747 a, quant à elle, permis de signaler 32 cas transmis aux parquets compétents. Pour conclure, le rapport annonce l'élaboration d'un guide pratique à destination des magistrats. Objectif ? Consolider cette dynamique et harmoniser les pratiques à l'échelle nationale tout en renforçant l'efficacité de la réponse judiciaire face à un crime aussi discret que destructeur.