Il y a des engagements qui honorent, d'autres qui interrogent. Et puis il y a ceux qui, à force de se répéter, finissent par révéler une incohérence profonde. Depuis quelques temps, des réseaux bien identifiés de « militants marocains », toujours les mêmes visages, les mêmes slogans, les mêmes mises en scène, multiplient les marches et rassemblements au nom de causes étrangères. Hier Gaza, aujourd'hui le Venezuela, demain une autre tragédie lointaine, pourvu qu'elle soit médiatiquement exploitable. Toujours ailleurs, toujours avec la même ferveur, toujours la même indignation prête à l'emploi, mobile, transportable, exportable. Une indignation qui circule bien, une indignation sans ancrage. Toujours prompts à brandir des drapeaux qui ne sont pas les leurs. Et toujours absents, obstinément absents, lorsqu'il s'agit du Maroc. Qu'on ne s'y trompe pas : la solidarité internationale n'a rien de condamnable ni d'illégitime. Elle est même indispensable dans un monde traversé par les crises. Mais ce dont il est question ici n'est plus de solidarité, c'est d'un activisme réflexe, mécanique, prévisible. Toujours les mêmes causes, les mêmes indignations calibrées, les mêmes postures morales. Une mobilisation qui s'exporte très bien, mais qui se dérobe dès qu'elle devrait s'exercer sur le terrain national. La question n'est donc ni morale ni émotionnelle, elle est politique et intellectuelle. Comprennent-ils réellement les pays qu'ils prétendent défendre ? Maîtrisent-ils les enjeux, les responsabilités, les fractures internes ? Ou bien ne défendent-ils, au fond, qu'eux-mêmes ; leur visibilité, leur posture, leur besoin d'exister dans l'espace public ? Et surtout, pourquoi cette énergie militante se dissout-elle systématiquement dès qu'il s'agit du Maroc ? Il faut le dire clairement, quitte à froisser : cet activisme relève moins de l'engagement que de la posture. Une posture confortable, recyclable, qui permet de s'indigner sans se compromettre, de crier sans analyser, de se montrer sans jamais s'exposer. Car manifester « pour le Venezuela » n'est pas un acte neutre. Le Venezuela n'est ni un symbole abstrait ni un slogan. C'est un pays ravagé par un régime autoritaire, plongé dans une crise politique, économique et humanitaire majeure, vidé de ses forces vives, marqué par l'exode massif de sa population et l'effondrement de ses institutions. Défendre indistinctement « le Venezuela » sans jamais nommer les responsabilités du pouvoir qui l'a conduit à l'effondrement relève moins de la solidarité que de l'aveuglement idéologique ou du confort militant. LIRE AUSSI : Maroc 2026 : L'année où tout se joue De quoi parle-t-on exactement lorsqu'on « manifeste pour le Venezuela » ? Du peuple, sans doute. Du régime, beaucoup moins avouable. D'un pays dont on ignore l'histoire récente, les fractures internes et les responsabilités politiques ? Militer sans nuance, sans analyse, sans connaissance du terrain n'est pas un acte de courage, mais un réflexe. Le Venezuela n'est pas une bannière Instagram. Ce n'est pas un hashtag à scander entre deux indignations. Militer sans dire un mot sur la dictature, la misère et la répression, c'est soit ne rien comprendre, soit choisir de ne pas voir. Mais le plus révélateur n'est pas leur méconnaissance des causes lointaines. C'est leur silence soigneusement entretenu sur ce qui les concerne directement. Ce militantisme fonctionne par impulsions. Il s'active dès qu'un mot-clé devient tendance, dès qu'une cause offre une visibilité immédiate, dès qu'une posture morale peut être affichée sur les réseaux sociaux ou dans la rue. Gaza hier, Caracas aujourd'hui. Des causes lourdes, complexes, tragiques, mais aussi médiatiquement rentables. L'émotion sans le coût politique. Or, dès qu'il s'agit de la cause nationale numéro un du Maroc, le silence est assourdissant. Pas de marches, pas de mobilisation visible, pas d'ardeur militante. Et c'est là que le malaise devient politique. Le Sahara marocain n'est ni une abstraction idéologique ni une cause lointaine. C'est un dossier existentiel pour le Royaume, une question de souveraineté, d'histoire, de droit international et de stabilité régionale. C'est aussi un dossier attaqué, instrumentalisé et financé par des régimes étrangers, parfois les mêmes dont certains, ironie de l'histoire, sont précisément ceux que ces militants défendent avec ferveur ailleurs. Face à cela, ces réseaux deviennent soudain discrets, prudence extrême, neutralité suspecte. Silence stratégique. Où sont-ils lorsque l'intégrité territoriale du Maroc est remise en cause ? Où sont ces foules lorsque la cause nationale est attaquée, déformée ou instrumentalisée ? Où sont ces voix lorsque des séparatismes hostiles au Royaume sont soutenus et relayés à l'international ? Ce silence n'est pas anodin, il révèle une hiérarchisation implicite des engagements, où l'émotion internationale prime sur la responsabilité nationale. Une hiérarchisation commode, car défendre des causes lointaines est souvent plus facile que d'assumer une position claire sur des enjeux nationaux complexes. Militer partout, c'est parfois le meilleur moyen de ne jamais s'engager là où cela compte vraiment. Comment expliquer cette dissonance ? Ce paradoxe n'a rien d'anodin. Il révèle une fracture profonde entre l'émotion militante et la responsabilité citoyenne. Militer pour le monde entier tout en se tenant à distance de son propre pays n'est ni un signe d'ouverture ni une preuve d'universalité ; c'est, bien souvent, une fuite. Une manière d'éviter les sujets exigeants, ceux qui demandent constance, rigueur intellectuelle et, parfois, le courage d'assumer des positions inconfortables. Il faut avoir le courage de le dire : s'engager pour Gaza, pour Caracas ou pour toute autre cause lointaine est, dans bien des cas, plus confortable que d'assumer un engagement clair pour le Maroc. Les causes internationales autorisent l'émotion sans responsabilité, le slogan sans complexité, la posture sans conséquences. Elles offrent une gratification morale immédiate. À l'inverse, la cause nationale ne se prête ni à la simplification ni à l'indignation instantanée. Le Sahara marocain n'est pas une cause « clé en main ». Il impose de connaître l'histoire, le droit international, les résolutions onusiennes, les réalités humaines et géopolitiques du terrain. Il oblige à argumenter, à sortir du registre incantatoire, à accepter la complexité. En somme, il exige un effort intellectuel et une loyauté civique que beaucoup préfèrent éviter. Ce que révèle cet activisme à géométrie variable n'est donc pas un excès d'universalisme, mais un déficit de citoyenneté. On se rêve militant du monde, mais on rechigne à être citoyen chez soi. On dénonce toutes les injustices, sauf celles qui touchent directement son pays. On invoque le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes ailleurs, mais on détourne le regard lorsqu'il est instrumentalisé contre l'intégrité territoriale du Maroc. À quoi joue-t-on alors ? À la radicalité sans coût. À la vertu sans ancrage. À l'opposition permanente, mais toujours délocalisée. Il y a, dans ces réseaux, une forme de nomadisme moral. Les causes se succèdent, sans racines ni continuité, au gré de l'actualité et des tendances. On passe d'un combat à l'autre comme on change de slogan. On parle de peuples, mais on oublie le sien. On dénonce l'injustice mondiale, mais on esquive celle qui vise directement la souveraineté nationale. Or il faut avoir le courage de cette évidence : on ne peut pas être militant du monde entier et absent de son propre pays. On ne peut pas dénoncer toutes les dominations, sauf celles qui menacent directement la nation à laquelle on appartient. On ne peut pas réclamer le respect du droit international à l'étranger et l'ignorer lorsqu'il conforte la souveraineté nationale. Le Maroc n'a jamais demandé à ses citoyens de renoncer à l'universel, Il est, en revanche, en droit d'attendre une cohérence minimale. On ne défend pas les peuples « quand cela arrange », On ne se réclame pas du droit international à géométrie variable. On ne peut pas s'indigner ailleurs et se taire ici. Le véritable engagement ne se mesure ni au nombre de drapeaux brandis ni à la fréquence des manifestations pour des causes lointaines. Il se mesure à la capacité de défendre son pays avec lucidité, sans haine, mais sans ambiguïté. Le reste n'est que bruit. Et le bruit, aussi fort soit-il, ne construit ni une conscience politique ni une nation. Le Maroc n'a pas besoin de militants errants, toujours ailleurs, jamais là. Il a besoin de citoyens ancrés, informés, capables de défendre leur pays sans hurler, mais sans se taire. La question mérite donc d'être posée, sans procès d'intention mais sans complaisance : s'agit-il de solidarité sincère ou de visibilité médiatique ? D'un engagement réfléchi ou d'une posture morale universelle permettant d'éviter le débat national ? La solidarité internationale n'a de sens que lorsqu'elle s'inscrit dans une cohérence éthique. On peut défendre Gaza sans ignorer le Sahara marocain. On peut s'émouvoir du Venezuela sans fermer les yeux sur ceux qui attaquent le Maroc. On peut être citoyen du monde sans cesser d'être citoyen de son pays. Car l'engagement qui compte n'est pas celui qui se déplace au gré des tendances, mais celui qui commence chez soi, s'inscrit dans la durée et résiste à la facilité du slogan. Tout le reste n'est qu'agitation. Et l'agitation, même permanente, ne construit rien.