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Crues et dérèglement climatique : une nouvelle donne pour le Maroc
Publié dans Maroc Diplomatique le 10 - 02 - 2026

Avant les bilans, avant les controverses, avant même les chiffres froids et les procès d'intention, il y a les visages. Ceux que la caméra saisit mal et que les statistiques, par nature, oublient. Des regards hagards, creusés par la fatigue et traversés par cette douleur sourde qui ne s'exprime pas encore. Celle des familles sinistrées, bien sûr ; mais plus encore celle des paysans modestes, pour qui une crue ne détruit pas seulement des biens mais efface, en quelques minutes, le travail d'une vie entière. Une maison emportée, un champ ravagé, un troupeau disparu, un commerce noyé sous la boue... Ce qui s'effondre n'est pas uniquement matériel ; c'est un équilibre fragile, patiemment bâti, une dignité brusquement mise à nu. Une telle souffrance n'appelle ni slogans ni récupérations morales. Elle impose, d'abord, le silence respectueux ; ensuite, l'écoute ; enfin, la solidarité concrète.
Or, les eaux ont atteint des niveaux que la mémoire collective croyait relégués aux archives. En quelques heures, des rues sont devenues des torrents, des quartiers ont perdu leurs repères, des intérieurs ont été envahis par la boue et par l'angoisse. L'inondation n'a pas seulement été violente ; elle a été profondément désorientante. Elle a laissé derrière elle des dégâts lourds, certes, mais surtout une population atteinte dans ce qu'elle a de plus intime : le sentiment de sécurité.
C'est ici que l'événement dépasse le fait divers et rejoint une vérité mondiale : nous ne vivons plus à l'ère des phénomènes « exceptionnels ». Après des années de sécheresse, d'arbitrages douloureux sur l'eau, de barrages sous tension et de récoltes menacées, l'eau revient, concentrée, incontrôlable, dévastatrice. Ce renversement n'a rien d'une anomalie passagère, il dessine un futur inconfortable où un même pays peut connaître la soif et la crue, la pénurie et l'excès, parfois dans un même cycle. Ce n'est pas une contradiction climatique ; c'est, désormais, la nouvelle normalité.
Dans ce contexte, une vérité doit être dite sans emphase, mais sans faux-semblant non plus : face à l'urgence, l'Etat a répondu présent. Les alertes ont été déclenchées, les évacuations engagées, les forces de sécurité, les autorités territoriales, les services de secours et les volontaires mobilisés avec une rapidité décisive. Des vies ont été sauvées. Et dans ces moments-là, ce ne sont ni les discours ni les polémiques qui comptent, mais la décision rapide, le sang-froid et l'engagement humain total. À ce rendez-vous-là, les institutions et les femmes et les hommes du terrain ont été au rendez-vous.
Dès les premières heures, une mobilisation nationale d'ampleur s'est déployée. Forces armées, protection civile, police, forces auxiliaires, sapeurs-pompiers, équipes médicales, autorités locales … tous ont travaillé sans relâche, souvent dans des conditions extrêmes, parfois au péril de leur propre sécurité. Et, comme souvent au Maroc, la société a suivi : associations d'abord, citoyens ensuite, renforçant une chaîne de solidarité tangible, discrète parfois, mais constante.
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Jour et nuit, des opérations de sauvetage, d'évacuation et d'assistance ont permis de mettre à l'abri des milliers de personnes. Derrière ces chiffres, il y a des gestes précis : des personnes âgées portées à bout de bras, des enfants extraits de maisons encerclées par l'eau, des familles arrachées à leurs foyers non pour être déplacées, mais pour être sauvées. Des infrastructures publiques ont été transformées en refuges temporaires, assurant hébergement, alimentation, soins et accompagnement psychologique. Cette organisation révèle une gestion structurée de la crise ; mais elle dit aussi quelque chose de plus profond … la compréhension humaine de ce que signifie perdre, en quelques heures, son toit, ses repères, parfois son histoire.
Pour autant, l'essentiel commence souvent lorsque l'actualité s'éloigne. Dans l'épreuve, le Maroc a montré une capacité réelle de mobilisation collective. Une solidarité qui ne relève ni de l'autosatisfaction ni de l'effet d'annonce, mais qui s'inscrit dans les actes et dans la durée. Reste désormais le plus difficile et le plus politique à savoir transformer l'urgence en lucidité durable. Car un pays qui sait sauver dans la tempête doit, à présent, apprendre à se préparer au monde qui vient.
Et déjà, les voix familières surgissent : indignations instantanées, expertises improvisées à distance du danger, colère numérique plus performative qu'efficace. Elle soulage parfois celui qui la profère, mais ne protège personne. Surtout, elle confond trop souvent la critique nécessaire, celle qui éclaire et qui corrige, avec la posture stérile, celle qui accuse sans construire. Rappelons alors une évidence que l'émotion tend à effacer : les catastrophes climatiques frappent tous les pays, y compris les plus riches et les mieux équipés. Elles causent partout des pertes humaines et matérielles. Le Maroc n'est ni une exception ni un angle mort du progrès. Il est, comme les autres, exposé à une violence climatique qui dépasse les modèles et met à l'épreuve les certitudes.
Oui, les pluies ont été d'une intensité rare. Oui, il s'agit d'une catastrophe naturelle. Mais s'arrêter à cette seule explication serait une facilité dangereuse , car la nature déclenche mais l'aménagement décide de l'ampleur. Les zones les plus touchées ne sont ni invisibles ni inconnues ; elles figurent depuis longtemps sur les cartes de vulnérabilité, dans les études hydrologiques, et dans la mémoire collective. Si des habitations, des routes et des activités y restent exposées, ce n'est pas par fatalité, mais par accumulation de décisions, et parfois, par empilement de renoncements.
Une inondation n'est jamais un accident isolé. Elle est la somme patiente de vulnérabilités. Certes, la pluie ne tue pas ; mais l'absence de garde-fous, oui. Les drames surgissent là où l'on a grignoté les zones naturelles d'expansion des crues, là où les oueds ont été traités comme des réserves foncières, là où la croissance urbaine a été confondue avec une urbanisation réfléchie. Nous oublions que la nature ne « reprend pas ses droits » … elle reprend ce qu'on lui a retiré.
Faut-il, pour autant, suspendre toute réflexion ? Certainement pas. Mais cette réflexion doit venir après l'urgence, avec méthode, humilité et responsabilité. On a longtemps redouté le tsunami, symbole spectaculaire de la peur ; on a beaucoup moins pensé aux crues ordinaires, aux arbitrages de barrages, à la violence silencieuse de l'eau intérieure lorsqu'elle déborde. Désormais, cette réalité impose un travail sérieux sur la prévention, l'aménagement et la gestion du risque.
C'est pourquoi reconnaître l'engagement des secours ne doit jamais servir de paravent à l'inaction future. Au contraire, l'hommage sincère oblige à penser la suite, car l'illusion la plus tenace des pays en modernisation rapide est de croire que l'infrastructure suffit. Barrages, digues, canalisations sont indispensables, mais insuffisants sans doctrine claire. Un barrage protège, certes, mais il pose des choix lourds : quand relâcher, à quel rythme, au bénéfice de qui, au risque de quoi. Ce n'est pas seulement une question technique ; c'est une question de confiance. Or la confiance se construit par la transparence, la pédagogie, l'alerte précoce, la clarté des responsabilités et, surtout, la cohérence des décisions.
Et c'est ici qu'il faut parler avec netteté. Tolérer durablement des constructions en zones inondables, fermer les yeux sur des extensions urbaines mal maîtrisées, reléguer la prévention derrière l'urgence sociale ou la pression foncière, préférer la réparation après coup à l'anticipation en amont … tout cela n'est pas de l'imprévu. Ce sont des choix. Et les choix, qu'on le veuille ou non, engagent des responsabilités. Ces responsabilités ne sont ni simples ni caricaturales. Elles sont diffuses, systémiques, mais parfaitement réelles. Elles prennent racine dans des décisions d'urbanisation déconnectées du risque hydrologique, dans des contrôles intermittents, dans une prévention sacrifiée sur l'autel du court terme, et dans cette culture rassurante, mais désormais périmée, du « on gérera le moment venu ». À l'ère du dérèglement climatique, ce pari n'est plus seulement fragile … il est dangereux.
Dès lors, il serait trop facile, et trop injuste, de désigner un coupable unique. Les responsabilités traversent tous les niveaux : local, régional, national. Elles concernent la planification autant que le contrôle, la cohérence autant que l'exécution, l'entretien autant que la vision d'ensemble. La fragmentation de l'action publique, quand chacun agit dans son périmètre sans logique de bassin versant, fabrique une vulnérabilité collective. L'eau circule librement ; la responsabilité, elle, demeure cloisonnée. Il serait injuste de transformer ces inondations en procès politique. Mais il serait tout aussi périlleux de les refermer comme un simple accident climatique. Un Etat solide est celui qui sait distinguer ce qui relève de l'aléa et ce qui relève de sa propre responsabilité. Et, plus encore, celui qui accepte de regarder cette frontière en face, sans se défausser.
C'est là que se joue la suite. L'Etat qui agit avec efficacité dans l'urgence doit avoir le courage d'agir avec fermeté dans l'anticipation. L'hommage rendu aujourd'hui aux forces mobilisées crée une obligation morale, celle de ne plus leur demander demain d'être héroïques pour compenser des failles connues. Car la répétition des mêmes drames, aux mêmes endroits, ne serait pas le signe d'une nature capricieuse, mais d'un refus d'arbitrer. Exiger toujours plus d'héroïsme pour pallier des fragilités structurelles n'est pas une stratégie mais un aveu.
La première maturité à conquérir est celle du temps long. Il faut passer d'une gestion des catastrophes à une politique du risque. Cela suppose des cartes de vulnérabilité juridiquement opposables, une planification urbaine capable de renoncer à certains espaces, des normes de construction adaptées, un entretien rigoureux des réseaux d'évacuation, la restauration des bassins versants, et la reconnaissance des zones inondables non comme des marges sacrifiables, mais comme des infrastructures naturelles vitales.
La deuxième maturité est celle de la responsabilité partagée. L'Etat ne peut pas tout, mais il doit fixer la règle, la faire respecter, et protéger les plus exposés. Les communes et les régions ne peuvent plus être seulement des relais de crise ; elles doivent devenir des architectes du territoire. Le secteur privé, lui, ne peut rester spectateur : assurance, BTP, ingénierie, télécoms, logistique, donnée... tous doivent être intégrés à une doctrine nationale du risque. Quant à la société civile, elle ne doit plus être convoquée uniquement lorsque l'eau monte, mais associée à la prévention, à la veille locale, et à l'éducation au risque.
Reste enfin la maturité la plus décisive, celle du récit national. Le Maroc ne manque ni de compétences ni de courage. Ce qui fait parfois défaut, c'est l'alignement entre l'ambition et l'exécution, entre les plans et les contrôles, entre les annonces et la maintenance, entre la réactivité et l'anticipation. Les catastrophes n'exigent pas des discours plus forts, mais une capacité collective à dire : voici où nous avons failli, voici ce que nous changeons, voici comment nous rendons des comptes.
Le Maroc a démontré qu'il sait se mobiliser ; il doit désormais prouver qu'il sait prévenir, arbitrer et protéger sur le temps long. Cela implique des décisions parfois impopulaires : sanctuariser des zones inondables, revoir certaines implantations, renforcer la responsabilité locale, rendre les cartes de risques contraignantes, investir davantage dans la prévention que dans la réparation. Et c'est précisément parce que l'Etat a été à la hauteur dans l'urgence qu'il doit l'être dans l'anticipation. La suite ne se jouera pas dans les communiqués, mais dans des décisions concrètes d'assumer des interdictions de construire, de geler certains projets, de renforcer la coordination territoriale, et d'accepter que la sécurité collective ait un coût politique.
Au fond, un pays n'est pas jugé sur la pluie qui tombe. Il est jugé sur ce qu'il avait préparé avant qu'elle ne tombe, sur la manière dont il protège pendant, et sur la lucidité avec laquelle il reconstruit après. L'eau est revenue et avec force. La question aujourd'hui est : le Maroc reviendra-t-il avec des responsables plus prévoyants, des villes plus intelligentes et un pacte social plus protecteur ? Ou se contentera-t-il, jusqu'à la prochaine crue, de panser les mêmes fractures ?
Dans l'immédiat, pourtant, l'essentiel est ailleurs : ne pas oublier les sinistrés lorsque l'actualité se retire. Ne pas laisser la solidarité s'évaporer avec les eaux. Et ne jamais perdre de vue que derrière chaque catastrophe, il y a des vies qui continuent … ou qui tentent de recommencer. Un pays ne devient pas résilient en multipliant les cellules de crise, mais en rendant certaines crises structurellement improbables.
C'est à cette hauteur-là que se mesure une société. Et c'est à cette exigence que doit désormais se mesurer le pays.


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