Lorsque le site Tout Sur l'Algérie (TSA) titre : « France : un important lobbyiste du Maroc emporté par le scandale Epstein », il ne s'agit pas d'une enquête, encore moins d'une révélation, il s'agit d'un réflexe. Un réflexe pavlovien devenu marque de fabrique : dès que le mot « Maroc » apparaît dans un contexte polémique international, une partie de la presse algérienne s'en empare avec une gourmandise militante. Le point de départ est la situation personnelle de Jack Lang, figure politique française dont le nom a été évoqué dans le tumulte médiatique autour de l'affaire Epstein. L'affaire est grave, très grave même, elle concerne la justice et la réputation d'un homme. Mais TSA choisit un angle singulier : présenter Lang avant tout comme « un important lobbyiste du Maroc ». Le procédé est transparent. Il ne s'agit pas d'informer sur une procédure judiciaire en France, ni d'analyser les ramifications politiques hexagonales. Il s'agit d'établir un lien par contamination : scandale en France, personnalité française, proximité supposée avec le Maroc, donc affaiblissement diplomatique marocain. Le syllogisme est commode, mais il relève davantage du tract que du journalisme. Le fantasme du « lobby marocain » Depuis des années, une partie du discours médiatique en Algérie s'articule autour d'un mythe central qui est l'omniprésence d'un « lobby marocain » qui tirerait les ficelles à Paris, à Bruxelles ou à Washington. Chaque relation diplomatique, chaque prise de position étrangère favorable au Maroc est interprétée à travers ce prisme. Dans cette grille de lecture, rien n'est autonome. Aucun pays ne pourrait soutenir Rabat par convergence d'intérêts, par stratégie régionale ou par simple choix souverain. Tout relèverait d'un réseau occulte. Cette obsession finit par produire un effet paradoxal : à force de voir la main du Maroc partout, le discours perd toute crédibilité. Une lecture instrumentalisée du scandale L'affaire Epstein est d'une nature judiciaire et morale d'une extrême gravité. La réduire à un outil de règlement symbolique dans la rivalité maroco-algérienne en dit long sur les priorités éditoriales. Plutôt que de s'interroger sur les responsabilités individuelles ou sur les réseaux, TSA préfère suggérer que la « chute » d'un homme constituerait une perte stratégique pour Rabat. Lire aussi : France–Algérie : la guerre des récits comme symptôme d'une rupture consommée Or, les relations entre Etats ne reposent pas sur une seule personnalité, encore moins sur une figure culturelle ou politique isolée. Les liens entre le Maroc et la France sont historiques, institutionnels, économiques et humains. Ils ne se résument pas à un carnet d'adresses. Présenter Jack Lang comme un rouage indispensable d'une machine d'influence marocaine relève d'une dramatisation excessive. Cela flatte une narration militante, mais cela affaiblit la rigueur analytique. Ce qui frappe surtout, c'est la constance du réflexe. Dès qu'un responsable étranger est cité dans une controverse, la question posée par certains médias algériens n'est pas « que s'est-il passé ? », mais « en quoi cela peut-il nuire au Maroc ? ». Ce biais systématique trahit une dépendance narrative. L'actualité internationale devient une matière première destinée à alimenter un feuilleton permanent où Rabat tient le rôle central. À long terme, cette focalisation exclusive finit par produire un effet d'appauvrissement éditorial : le monde n'existe qu'à travers le prisme de la rivalité bilatérale. Le ridicule stratégique À vouloir transformer chaque turbulence étrangère en revers marocain, TSA prend le risque du ridicule. Car si tout est « lobby », si toute relation diplomatique est suspecte, si chaque crise devient une opportunité de jubilation anti-marocaine, alors le discours cesse d'être crédible. Le sérieux journalistique suppose distance, hiérarchisation et prudence. Or, en surjouant l'importance d'un individu pour suggérer un affaiblissement structurel du Maroc, le média algérien semble davantage chercher un effet politique qu'un éclairage informatif. Or les relations entre l'Algérie et le Maroc sont suffisamment complexes et chargées d'histoire pour mériter une analyse fine. Elles touchent aux équilibres régionaux, à la sécurité, à l'énergie, aux alliances internationales. Les réduire à une succession de petites victoires symboliques ou de supposées défaites médiatiques revient à infantiliser le débat. C'est dire que l'article de TSA révèle moins une fragilité marocaine qu'une fixation éditoriale. Lorsqu'un média guette avec autant d'empressement la moindre mention du Maroc dans un scandale international, il expose involontairement sa propre grille d'obsession. Et c'est peut-être là le paradoxe : à force de vouloir ridiculiser le Maroc à chaque occasion, certains titres finissent par offrir d'eux-mêmes une démonstration éclatante de leur propre excès.