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Une opération frelatée
Publié dans MarocHebdo le 08 - 10 - 2015

La bière fait l'actualité. Ce n'est pas un pauvre hère éméché, avec un verre de trop dans le nez, qui a ameuté le quartier. Ce n'est pas non plus un cadre BCBG pris d'hallucination alcoolémique. C'est bel et bien une entreprise ayant pignon sur rue, en parfaite légalité, régnant en quasi-monopole sur le flot de ce liquide mousseux, qui fait l'événement. Les Brasseries du Maroc ont effectivement nourri le projet d'organiser un festival de la bière du 8 octobre au 8 novembre 2015, à Casablanca; plus précisément du jeudi au dimanche de chaque semaine. Un grand pont qui empiète sur les jours ouvrables, sans être à même d'annoncer une continuité studieuse au travail. En somme, une fête non-stop, totalement dans les bras de Morphée.
Propagande tapageuse
La capitale économique devrait donc vivre au rythme des chopes généreuses de bière et des tchintchin à peine balbutiés, au bout d'une énième tournée de la maison. Un décor de tavernes digne de la Forêt noire de Bavière et des banlieues munichoises. La campagne d'annonce et d'invite à ce joyeux événement avait déjà commencé, tambour battant, avec force affiches et placards publicitaires dans la presse. Tous les adeptes de Bacchus sont instamment sollicités pour les premiers rangs, tenue de gala non obligatoire.
Les dirigeants des Brasseries du Maroc semblent avoir eu un blanc quant à la nature du pays hôte de leur brassage d'orge enivrant. Ils sont pourtant bien placés pour savoir qu'on est en terre d'Islam. Une absence étonnante de la part d'hommes d'affaires qui ont investi dans un domaine délicat, en connaissance de cause et des particularités des lieux. Ce n'est pourtant pas le temps qui leur a manqué, puisque la bière est fabriquée au Maroc depuis 1919 et qu'elle a été introduite en bourse dès 1943, bien avant le rachat auprès de la SNI, en 2003. C'est donc un vieux commerce qui a accompagné notre histoire sur près d'un siècle. Ce n'est pas, pour autant, une excuse suffisante pour orchestrer une propagande tapageuse autour de la consommation d'alcool.
Depuis, le Maroc a évolué dans beaucoup de domaines, y compris celui du rapport à ce type de breuvage et autres spiritueux de la même famille. On peut penser ce qu'on veut de cette évolution, en bien ou en moins bien. Le fait est que nous ne sommes plus dans le même contexte. Partant de là, on ne peut que comprendre la décision de la Wilaya du grand Casablanca d'interdire cette manifestation à la gloire de la bière. D'autant plus que les récentes élections communales ont démocratiquement dégagé une majorité islamiste; laquelle a porté Abdelaziz Omari, un membre du parti de la même obédience, le PJD, à la tête du conseil de la ville. Avec le leader du PAM, Mustapha Bakkouri, parti de l'opposition qui se revendique d'une certaine modernité, à la présidence de la région comme pour faire équilibre.
Noeud gordien
C'est justement cet équilibre qui est mis en équation par une célébration de la bière. Dans cet environnement en construction instable, l'initiative des Brasseries du Maroc prend l'allure d'intrusion provocatrice sur le champ politique. Il a été suffisamment démontré, au fil des siècles et des temps présents, que le Maroc est un pays de tolérance et d'ouverture sur le monde extérieur et la diversité culturelle de celui-ci. Le noeud gordien de cette posture de tous les risques est de garder la juste mesure entre deux pôles de référence: D'une part, des habitudes de consommation qui ne sont pas vraiment des emprunts, puisque nous les avons nous-mêmes glorifiés par la littérature et la poésie, dans la péninsule arabique et dans l'Andalousie musulmane. Et, d'autre part, les réalités du moment transportées par les vents irrésistibles et déstabilisants qui soufflent sur le monde arabo-musulman. Le Maroc a fait le choix d'une position intermédiaire qui réfute toute fermeture hermétique, tout autant qu'une exposition sans gestion vigilante de ses propres impératifs intérieurs.
Force est de constater que l'on cherche à pousser jusqu'à l'extrême cette volonté d'ouverture et de bonne disposition d'esprit. Les faits, qui ont régulièrement défrayé la chronique ces derniers temps, participent de cette tendance malveillante. Cela va de l'exhibitionnisme homosexuel sur l'esplanade des Oudayas, haut lieu de religiosité séculaire, à la pellicule de Nabil Ayouch sur la prostitution et la pédophilie. La liste est loin d'être exhaustive.
Ceci dit, il ne s'agit pas, sur ces colonnes, d'un appel à la prohibition pure et simple des rafraîchissants et autres liquides alcoolisés. Officiellement, la vente de ce genre de produits aux musulmans est interdite. En cas de consommation d'alcool dans un lieu public, la sanction prévue est de six mois de prison assortie d'une lourde amende. La loi est ainsi en décalage flagrant avec la réalité. Car, si les 343.000 hectolitres écoulés en 2014 n'avaient eu pour clients que les quelques dizaines de milliers de ressortissants chrétiens et les quelques milliers de juifs marocains; cela ferait des barils entiers par individu et par minute. Le compte n'est donc pas bon. Il est même ridicule.
Entre ostentation et discrétion
En plus d'un fait qui n'échappe à personne, les bars ne font le plein qu'avec des musulmans dans l'âme, coupables d'entorse à la pratique religieuse.
Est-ce pour autant que le législateur est de la pure veine hypocrite? Pas vraiment. Le déphasage est ailleurs. Il est dans cet espace de comportement et de discernement entre l'ostentation et la discrétion, entre le public et le privé, entre la liberté des uns et les convictions des autres. Une ligne de démarcation, certes subtile, que les Brasseries du Maroc n'ont pas perçue ou n'ont pas voulu prendre en compte. Ils ont plutôt donné la priorité à la baisse de 13% de leurs ventes, soit un manque à gagner de 43% pour l'exercice 2014-2015.
Ce calcul est, somme toute, celui de toute entreprise dont la raison d'être est de produire de la plus-value. Il n'est donc pas à rejeter, quel que soit l'a-priori. Les Brasseries du Maroc crient également à l'étouffement par la multiplication des taxes et la frénésie à la hausse du fisc. Rien n'empêche ce souci de rentabilité, parfaitement compréhensible. À la seule condition que les Brasseries du Maroc soient respectueuses des réalités culturelles du pays. Et que les actionnaires soient moins gourmands et surtout moins expansifs.


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