Hier dimanche 7 juin, le Sunday Times britannique a publié une information selon laquelle le président de la FIFA Joseph Blatter avait tronqué le résultat du vote du Comité exécutif le 15 mai 2004 ; le Maroc aurait été gagnant, mais Blatter avait déclaré que c'était l'Afrique du Sud qui avait recueilli le plus de voix, 14 contre 10 pour le Maroc, et d'autres sources ont affirmé que Rabat et Pretoria avaient donné de l'argent pour avoir l'honneur d'accueillir la Coupe du monde 2010. La vérité est quelque peu différente… Comment se déroule un vote pour l'attribution d'un Mondial ? Les membres du Comité exécutif se réunissent dans leur salle, et procèdent au vote, secret, qu'ils remettent sous enveloppe fermée à des huissiers de notaire. Ceux-là se réunissent dans un bureau fermé et procèdent au dépouillement. Ils vont alors annoncer aux membres du CE que le vote est clair, et qu'il y a un vainqueur, ou qu'un second tour est nécessaire. Le samedi 15 mai, le vote se tient comme prévu. Les huissiers récupèrent les suffrages des uns et des autres, puis annoncent un quart d'heure après que le vote est valable. Il est alors communiqué à Blatter qui vient en salle plénière et en informe le monde. Cela signifie qu'il est quasiment impossible que le président ait pu annoncer un autre résultat que celui validé par les huissiers, qui l'auraient immédiatement dénoncé, car ils sont assermentés et responsables devant la justice helvète. Les votes sont d'ailleurs conservés sous scellés, et une simple vérification pourrait confirmer que c'est bien l'Afrique du Sud qui avait gagné. Seul Blatter pourrait faire ouvrir les scellés et apporter éventuellement les éclairages en cas de besoin. Mais est-ce vraiment utile alors que ce vote s'est tenu voici 11 ans, que la Coupe du monde s'est jouée depuis 5 ans et que la page a été tournée ? L'Afrique du Sud a-t-elle pu tricher, en corrompant les membres ? Oui, car les Sud-Africains, encore emportés par l'élan du Mondial de rugby en 1995, voulaient absolument organiser sur leur sol la plus prestigieuse compétition sportive au monde, le Mondial. L'enjeu était donc bien plus politique que sportif et les Sud-Africains avaient déployé les grands moyens pour cela. De plus, le versement en 2008 de 10 millions de $ à la Concacaf (confédération de football d'Amérique du nord et des Caraïbes), dont le président à l'époque des faits était Jack Werner (aujourd'hui inculpé et recherché par la justice US pour corruption) a servi pour grande partie à ses dépenses personnelles. Cet argent avait été discuté en 2007 entre le président sud-africain d'alors, Thabo Mbeki, et Joseph Blatter. Il a été versé en trois tranches de janvier à mars 2008, pour raison de « solidarité panafricaine ». Le fait que les fonds aient ensuite et en réalité servi à Werner à des fins personnelles n'avait fait réagir ni la FIFA ni le gouvernement sud-africain, qui reconnaît le versement de la somme. Or, Jack Werner est poursuivi par les Américains, entre autres, pour avoir servi d'intermédiaire auprès de membres de la FIFA pour s'assurer de leur vote en faveur de l'Afrique du Sud. Il faut savoir que le vote d'attribution du Mondial 2010, qui devait pour la première fois se tenir en terre africaine, était sous la surveillance de l'ensemble de la planète football, et de la planète tout court. Le « décalage » dans le temps – que les Sud-Africains prennent comme argument pour réfuter tout acte de corruption – pourrait s'expliquer par la crainte de scandale en 2004. Le Maroc aurait-il pu donner de l'argent ? Non. On a dit que le Maroc avait versé de l'argent pour obtenir le Mondial 1998, et PanoraPost l'avait aussi écrit. Mais des informations obtenues par la rédaction suite à cela montrent que feu Abdellatif Semlali, alors ministre de la Jeunesse et des Sports et également président du Comité de candidature 1998, n'avait à sa disposition qu'un budget de 2,5 millions de $. Et Chuck Blazer, l'homme qui a « révélé » la corruption marocaine, était effectivement venu au Maroc en 1992, lors d'une visite non programmée, mais il n'avait rencontré aucun membre du comité de candidature. De plus, à cette époque-là, il n'était pas assez connu pour prétendre servir d'intermédiaire de corruption. Sous le coup de graves accusations de fraude fiscale aux Etats-Unis, Blazer dit tout et donne tout le monde, ayant accepté de porter des micros pour confondre ses anciens collègues, et éviter la prison. Pour le Mondial 2010, et selon Saïd Belkhayat, ancien membre de la CAF, ancien membre du Comité de candidature du Mondial 2010 et l'un des meilleurs connaisseurs marocain du football international et de ses instances, le président du Comité de candidature Mondial 2010 Saâd Kettani avait été formel, interdisant tout acte de corruption et même toute discussion au sujet d'une offre de corruption qui serait exprimée au Maroc. Lui-même avait reçu ces instructions en haut lieu. Par ailleurs, le Maroc a obtenu les voix de grands noms du football, ou déjà très riches ou d'une moralité irréprochable. Or, dans les milieux du football international, tout se sait. Corrompre un votant aurait immédiatement coûté au Maroc le retrait des membres de la FIFA qui lui étaient acquis et qui ont une certaine idée du football et de la morale. De plus, les comptes du Comité d'organisation ont été épluchés par la Cour des Comptes et examinés par le parlement en 2005. PanoraPost a pris contact avec le Dr Abdallah Bouanou, actuel chef du groupe PJD et alors membre du groupe parlementaire de son parti. « Oui, nous avions décortiqué les comptes du Comité d'organisation et nous avions auditionné les responsables du Comité. Nous avions contesté des dépenses mais rien n'indique ni ne laisse penser à un acte de corruption. Tout, dans les comptes, était clair et justifié ». A l'époque, le PJD était non seulement dans l'opposition, mais une opposition aussi agressive que vindicative ; s'il y avait eu acte malveillant, nul doute que ses membres l'auraient dit, selon une technique de répartition des rôles qu'ils connaissent bien. Enfin, selon un témoin sur place, lors de cette fameuse cérémonie d'annonce des résultats, Nelson Mandela était dans la salle au moment de l'annonce du résultat par Blatter… Que les deux anciens présidents Nelson Mandela et Frederik De Klerk, en plus de Desmond Tutu, tous trois prix Nobel de la Paix, aient fait le déplacement à la salle de conférence indique très clairement qu'ils avaient la certitude de leur victoire. Or, selon ce témoin, des bruits courraient dans la salle sur « des choses qui se seraient produites dans la nuit du 14 au 15 mai », et un sentiment de malaise régnait… Pourquoi deux anciens chefs d'Etat faisaient antichambre pendant le vote s'ils n'étaient assurés de la victoire ? Pourquoi Joseph Blatter avait donné le sentiment de découvrir l'heureux gagnant en ouvrant l'enveloppe alors qu'il le savait déjà, selon le protocole de vote et de dépouillement des voix de la FIFA ? D'où viennent les informations, et pourquoi ? Les informations peuvent également avoir de la crédibilité de par leur origine. En effet, le Botswanais Ismail Bhamjee, qui a révélé l'indélicatesse des Sud-Africains, est en délicatesse avec la FIFA, qui l'avait exclu en 2006 pour fraude. Tentative de vengeance, volonté de régler les comptes ? Cela est en effet plausible, mais que les informations soient reprises par la BBC leur confère de la crédibilité car la vénérable maison est connue pour la fiabilité de ses informations, et la vérification de ses sources. Les Anglais ont certes toujours eu maille à partir avec Blatter, pour ne pas avoir organisé de Mondial depuis une quarantaine d'années ; alors, qu'ils le mettent en position embarrassante en ce moment précis est de bonne guerre. Mais à ce niveau de responsabilité et vu l'ampleur du scandale, il est peu probable que la BBC se soit laissé aller à reproduire des informations non recoupées.
Et donc, en conclusion, le Maroc avait présenté un dossier bien ficelé, tant matériellement que moralement, le roi Mohammed VI s'étant alors lui-même engagé à la réussite de la compétition si elle était confiée au Maroc. Les Sud-Africains avaient montré une agressivité peu coutumière, étant sûrs que la FIFA voulait se faire pardonner à leurs yeux pour ne pas leur avoir attribué le Mondial 2006, leur préférant alors l'Allemagne. Mais face à la solidité du dossier marocain, Pretoria avait dû se montrer généreuse pour enlever le maximum de votes, sur conseil semble-t-il de Blatter et de son Secrétaire général de l'époque. Pour cela, l'Afrique du Sud avait eu recours aux services du sulfureux Jack Werner, dont la confédération, la Concacaf, avait reçu 10 millions de $ en 2008 de l'Afrique du Sud, pour « solidarité panafricaine », sans que pour autant elle ne se montre trop regardante sur le destinataire final de cette « solidarité »… le même Werner. Le Maroc, pour sa part, devrait rester en position de spectateur, laissant les événements se dérouler sans intervenir, se maintenant dans sa position de victime des turpitudes de plus en plus avereés d'une FIFA de moins en moins morale, afin de ne pas hypothéquer ses chances pour l'attribution du Mondial 2026 qui pourrait se tenir en Afrique, bien que Blatter semble être revenu sur la décision de rotation des continents. Mais Blatter est déjà de l'histoire ancienne.