En ce début d'année 2026, le Maroc traverse une période charnière de sa saison pluviométrique, marquée par un changement radical de paradigme dans la gestion de ses ressources hydriques. Alors que le pays a longtemps vécu dans l'angoisse des années de sécheresse successives, le débat national glisse désormais vers la gestion des risques d'inondations, plaçant le système de contrôle des infrastructures hydrauliques face à l'épreuve de la « rationalité de l'abondance ». Cette transition brutale, après des années focalisées sur la gestion de la pénurie, impose aux autorités une vigilance accrue. Tandis que l'opinion publique percevait la hausse des taux de remplissage comme un signe exclusivement positif, l'Agence du Bassin Hydraulique de Sebou a dû prendre une décision technique cruciale en lançant une opération de délestage proactif au barrage Al Wahda. Avec un débit atteignant 250 mètres cubes par seconde, cette manœuvre vise à maintenir l'équilibre délicat entre la préservation de l'ouvrage, dont le taux de remplissage a franchi la barre des 80,57 %, et la sécurité absolue des populations situées en aval. Cette décision intervient dans un contexte météorologique exceptionnel, les bassins du Loukkos et du Sebou ayant enregistré des précipitations intenses qui ont incité les experts à tirer la sonnette d'alarme. Le message est clair : le remplissage rapide des barrages, bien qu'inespéré, pourrait se transformer en une véritable épreuve s'il n'est pas géré avec une anticipation rigoureuse. Face à ces inquiétudes, l'Agence du Bassin Hydraulique de Sebou se veut rassurante, qualifiant la situation de totalement maîtrisée. Selon ses responsables, les lâchers d'eau actuels relèvent d'un protocole technique habituel destiné à protéger la structure du plus grand barrage du Royaume face à des apports hydriques rappelant les années humides de la décennie 1970. Une surveillance permanente est ainsi assurée, en étroite coordination avec les autorités locales, pour suivre l'évolution hydrologique minute par minute. Toutefois, cette gestion de l'excédent se heurte à une réalité de terrain complexe, exacerbée par l'occupation parfois illicite des lits d'oueds durant les longues années de sécheresse, un phénomène qui complique aujourd'hui l'écoulement des eaux et accentue les risques pour les zones basses. L'expert international en ressources en eau, Mohamed Bazza, souligne que le véritable défi du Maroc ne se limite plus à contrer la sécheresse, mais s'étend désormais à la philosophie même de la gestion de l'abondance. Son analyse est sans appel : une incapacité à gérer la rareté préfigure souvent une difficulté à gérer l'excédent. Il estime que le niveau actuel des grands barrages, avoisinant les 80 % dans les bassins concernés, place les gestionnaires devant un dilemme critique entre la volonté de stocker et l'impératif de protéger contre les crues. Les chiffres sont éloquents, puisque le barrage Al Wahda a reçu en seulement 24 heures un volume d'eau équivalent à la consommation annuelle d'une métropole comme Casablanca. Pour Mohamed Bazza, si le barrage atteint sa capacité maximale trop tôt dans la saison, il perdra sa fonction vitale d'écrêteur de crues, exposant ainsi les régions du Gharb et les bassins du Sebou à des scénarios catastrophes similaires à ceux de 2009 et 2010. Pour éviter le pire, l'expert préconise l'abandon de la gestion réactionnelle au profit d'une approche proactive par le biais de lâchages préventifs. Cette technique consiste à évacuer des quantités d'eau calculées pour créer une capacité d'accueil suffisante avant l'arrivée de nouvelles ondes pluviométriques. Bien que cette méthode implique une perte apparente de ressources, elle demeure l'unique garantie contre des déversements incontrôlés qui pourraient dévaster champs et villes. Il appelle ainsi à une révision de la doctrine hydrique nationale, affirmant que le succès d'une politique de l'eau ne se mesure pas à un taux de remplissage de 100 %, mais à la capacité de protéger les vies et les biens par une gestion rationnelle des surplus. Cette vision est partagée par l'ingénieur Mohamed Benabbou, qui note cependant l'impact psychologique et économique positif de ces pluies. En un temps record, le barrage est passé d'un état de stress hydrique inquiétant à des indicateurs confortables, redonnant espoir au monde agricole. Il rappelle que cette amélioration spectaculaire est due aux apports des affluents du Sebou et de l'Ouergha, tout en insistant sur le fait que l'opération de délestage en cours est une mesure purement préventive. Coordonnée avec la protection civile, cette manœuvre contrôlée dirige les eaux vers l'oued Ouergha sans danger pour les riverains, tout en maintenant un niveau de vigilance élevé aux points de confluence stratégiques pour sécuriser les infrastructures routières et ferroviaires face aux prévisions annonçant encore d'importantes précipitations.