Dans un récent avis consacré au fonctionnement concurrentiel du marché des matériaux de construction, le Conseil de la concurrence dresse un état des lieux surprenant du secteur cimentier. Selon l'institution, le ciment « Made in Morocco » affiche des tarifs plus attractifs que ceux pratiqués sur le Vieux Continent et demeure compétitif à l'échelle africaine, malgré une forte concentration du marché. Contrairement à certaines idées reçues sur la cherté des matériaux de construction, le prix du ciment au Maroc se situe en deçà des standards européens. C'est le constat principal dressé par le Conseil de la concurrence dans son dernier rapport sur le modèle du marché du ciment. L'analyse comparative révèle qu'avec un prix moyen de 96 euros la tonne, soit environ 1 051 dirhams en 2023, le Royaume pratique des tarifs inférieurs à ceux observés en France, en Espagne ou en Pologne. Cette compétitivité s'étend également au continent africain, où le Maroc se positionne favorablement face à des pays comme la Mauritanie, le Gabon ou le Cameroun, tirant profit d'un écosystème industriel mature capable de produire localement le clinker, composant essentiel du ciment. Cette performance tarifaire s'inscrit pourtant dans un marché à la structure oligopolistique très marquée. Le rapport souligne l'hégémonie de trois acteurs majeurs, à savoir LafargeHolcim, Ciments du Maroc et Ciments de l'Atlas, qui verrouillent entre 80 % et 90 % des ventes nationales. Cette concentration s'accompagne d'une répartition géographique inégale des capacités industrielles, la région Casablanca-Settat concentrant à elle seule un tiers de la production nationale, loin devant le Souss-Massa et l'Oriental. Toutefois, une nouvelle dynamique émerge avec la montée en puissance des centres de broyage indépendants, qui représentent désormais 17 % des capacités productives, bien que l'accès au secteur reste verrouillé par des barrières structurelles lourdes. La création d'une usine intégrée exige en effet des capitaux colossaux et une décennie de mise en œuvre, dissuadant de nombreux entrants potentiels. L'analyse financière de la filière met en lumière une structure de prix où les coûts de production pèsent pour 40,5 % du tarif final chez les opérateurs intégrés, tandis que la marge brute avoisine les 32,5 %, le reste étant absorbé par la fiscalité. Le Conseil note une sensibilité extrême du secteur aux coûts énergétiques, l'énergie représentant plus de 41 % du coût du clinker. Cette vulnérabilité a été particulièrement exposée en 2022, lorsque le prix du coke de pétrole, combustible vital pour les fours, a flambé pour atteindre des sommets à 151 dollars la tonne. Face à cette inflation des intrants, les cimentiers ont opté pour une répercussion partielle et différée sur les prix de vente, augmentant le sac d'un à deux dirhams seulement pour amortir le choc sans étouffer la demande. Malgré ces fondamentaux, le régulateur pointe du doigt plusieurs dysfonctionnements majeurs, notamment une surcapacité chronique avec un taux d'utilisation des usines ne dépassant pas 60 %, ce qui limite l'ajustement naturel du marché par les prix. Plus inquiétant, le Conseil met en garde contre les risques d'entente tacite entre producteurs, favorisés par l'homogénéité du produit et la transparence des coûts. Sur le terrain, la distribution reste dominée par les revendeurs qui contrôlent 92 % du ciment destiné à l'auto-construction, jouant un rôle de catalyseur concurrentiel grâce à leur flexibilité. Cependant, ce maillon de la chaîne n'est pas exempt de reproches. Le rapport dénonce des pratiques frauduleuses au niveau de la vente au détail, évoquant la circulation de volumes sans factures officielles, une brèche utilisée pour fournir des factures de complaisance aux promoteurs immobiliers. Parallèlement, le marché du béton prêt à l'emploi souffre du non-respect des normes techniques par certaines petites unités, posant des risques pour la sécurité des ouvrages. Pour assainir le secteur, le Conseil de la concurrence formule une série de recommandations impératives. Il appelle à une régulation stricte de l'activité de revente pour contrer l'informel et à une certification obligatoire pour les centrales à béton. Sur le plan environnemental, l'urgence est de réduire la dépendance au coke de pétrole en accélérant la transition vers le gaz naturel et les combustibles alternatifs. Enfin, l'institution plaide pour l'intégration du ciment dans la liste des produits sous surveillance de la Commission interministérielle des prix, afin de garantir la protection du pouvoir d'achat des Marocains tout en assurant une concurrence plus loyale et transparente.