L'escalade militaire récente impliquant les États-Unis, Israël et l'Iran a envoyé des ondes de choc à travers le Moyen-Orient, ravivant les craintes d'un conflit régional majeur. Si les affrontements se déroulent à des milliers de kilomètres de Rabat, leurs répercussions résonnent fortement au sein de la société marocaine. Comme souvent lors des crises géopolitiques touchant le monde musulman, l'opinion publique marocaine se trouve polarisée. D'un côté, une faction mobilisée par la solidarité religieuse et la cause palestinienne voit en l'Iran un rempart, de l'autre, une voix, souvent qualifiée à tort d'« indifférente », prône la distance et la priorisation des intérêts nationaux. Dans un contexte international volatil, l'analyse académique et géopolitique suggère que la posture la plus salutaire pour le Royaume n'est pas l'alignement idéologique, mais une réflexion approfondie sur la souveraineté et la stabilité intérieure. La fracture de l'opinion : Solidarité confessionnelle ou prudence stratégique ? La crise actuelle a mis en lumière deux courants de pensée au Maroc. Le premier, vibrant et actif sur les réseaux sociaux, défend une ligne de solidarité avec l'Iran. Pour ce clan, le conflit dépasse la simple géopolitique, il est perçu comme une guerre existentielle pour l'Islam et, par extension, pour la Palestine. S'appuyant sur des liens religieux et une narration anti-impérialiste, ce groupe considère que tout recul face à l'axe de résistance est une trahison de la cause palestinienne. Des analyses publiées dans des revues comme Orient XXI ou Jeune Afrique soulignent que cette vision est alimentée par une émotion légitime face à la souffrance à Gaza, mais qu'elle tend à occulter les spécificités du chiisme politique iranien, distinct du sunnisme majoritaire au Maroc. Le second clan, souvent décrit comme « inactif » ou « indifférent », mérite une réévaluation de sa posture. Ce qui ressemble à de l'indifférence est, pour de nombreux observateurs et analystes politiques, une forme de pragmatisme silencieux. Cette partie de la population, ainsi que l'establishment politique, comprend que le Maroc n'est pas un acteur direct de ce conflit. Pour eux, la distance n'est pas un désintérêt pour la Palestine, mais une protection contre l'importation de conflits sectaires qui ne servent pas la stabilité du Royaume. L'impératif de l'intérêt national : au-delà des passions La géopolitique contemporaine, telle qu'analysée par les chaires de relations internationales, repose sur le concept de Realpolitik. Dans cette optique, les États ne doivent pas agir selon des affinités idéologiques, mais selon la préservation de leur sécurité et de leur prospérité. Pour le Maroc, les enjeux actuels sont multiples et internes : la consolidation du développement économique, la gestion de la question du Sahara marocain, la sécurité énergétique et la stabilité sociale. S'impliquer idéologiquement dans un axe Téhéran-Washington-Tel-Aviv comporte des risques disproportionnés. 1. La diplomatie d'équilibre : le Maroc entretient des relations normalisées avec Israël depuis les accords d'Abraham (2020), tout en maintenant une position de principe ferme sur la solution à deux États pour la Palestine. Le Royaume a également rouvert son ambassade à Téhéran en 2023, signalant une volonté de dialogue. Prendre parti ouvertement pour l'Iran dans ce conflit militaire mettrait en péril cet équilibre diplomatique délicat, notamment avec les partenaires occidentaux et golfeux sunnites qui voient l'influence iranienne avec méfiance. 2. La stabilité intérieure : l'histoire récente du Moyen-Orient (Syrie, Irak, Yémen) montre que les guerres par procuration (proxy wars) basées sur des clivages sectaires déstabilisent les États de l'intérieur. Le Maroc, société sunnite de rite malékite, n'a aucun intérêt à importer des grilles de lecture conflictuelles qui pourraient exacerber des tensions communautaires inexistantes chez lui. 3. La priorité économique : Comme le soulignent les rapports économiques récents, le Maroc vise à devenir un hub industriel et énergétique reliant l'Afrique et l'Europe. Cette ambition nécessite la paix et la sécurité. Une polarisation de l'opinion publique sur des conflits lointains peut distraire l'attention des réformes structurelles nécessaires au développement. Pourquoi la distance est une posture responsable Les critiques qualifiant le clan « distant » d'indifférent négligent une réalité fondamentale : la responsabilité citoyenne. Dans un monde interconnecté, la panique et l'émotion collective peuvent pousser les gouvernements à prendre des décisions hâtives. En maintenant un calme relatif et en refusant de diaboliser ou de sanctifier l'un des belligérants, cette partie de l'opinion publique offre une marge de manœuvre à la diplomatie marocaine. Les articles de presse récents et les analyses de think tanks internationaux s'accordent à dire que les puissances régionales qui ont survécu aux turbulences du Printemps arabe sont celles qui ont protégé leur « jardin » avant de s'occuper de celui du voisin. La cause palestinienne, chère au cœur de tous les Marocains, ne sera pas servie par une adhésion aveugle à la stratégie iranienne, qui possède ses propres agendas nationaux et régionaux distincts de la cause palestinienne pure. Donc, la tension actuelle entre l'Iran, Israël et les États-Unis est un test de maturité politique pour les opinions publiques arabes. Si l'émotion et la solidarité religieuse sont des moteurs puissants, elles ne doivent pas éclipser la raison d'État. Le Maroc, fort de son histoire de stabilité et de sa diplomatie agile, a tout intérêt à encourager une réflexion basée sur ses propres intérêts politiques. La posture de distance vis-à-vis de ce conflit n'est pas un reniement, mais une stratégie de préservation. Elle permet au Royaume de rester un acteur crédible de médiation, de protéger sa cohésion sociale et de continuer à œuvrer, par la voie diplomatique et humanitaire, pour une paix durable au Proche-Orient, sans se consumer dans un brasier idéologique qui ne sert, in fine, ni le Marocain, ni le Palestinien. L'intérêt national bien compris reste la meilleure boussole dans une région en feu. *Chercheur en Sciences politiques