La succession de Youssoufi à la tête du parti semble devoir être assurée sur la base d'un nouveau consensus, fondé sur une définition plus institutionnelle des responsabilités. Les appréhensions qu'avait pu susciter le leadership de Mohamed Elyazghi seraient-elles devenues sans objet ? Le suspense de la succession à Abderrahman Youssoufi à la tête de l'USFP se prolonge, quoique dans une atmosphère moins tendue et avec un pronostic favorable à un “ nouveau consensus ”. L'attitude pondérée et le sang froid manifestés par les deux vétérans, Mohamed Elyazghi et Abdelouahed Radi ont été déterminants pour calmer la tempête dans un verre d'eau soulevée par une partie des membres du bureau politique. L'agitation des médias et les spéculations sur une “nouvelle crise grave” au sein de ce parti sont retombées aussi vite qu'elles étaient apparues. La volonté de dédramatiser les divergences sur la procédure de succession est assez fidèle au style qui a toujours prévalu, au sein de l'USFP, même lorsque les désaccords étaient profonds entre les composantes rivales. On prend toujours le temps de calmer les esprits et de laisser se décanter les positions. Après le départ de Youssoufi et à l'heure du bilan de la participation au gouvernement, qu'est-ce qui est actuellement en gestation dans les discussions internes ? Rappelons que, malgré l'insistance et les déclarations publiques de certains membres, comme Mohamed Achâari, le “sage” Abdelouahed Radi n'a pas pris position pour une procédure d'élection du premier secrétaire avec deux candidatures en lice. Il a surtout manifesté le souci d'éviter une division du bureau politique et de tenir compte des inquiétudes et points de vue formulés par une partie des membres de cette instance. Alors que lors de la première réunion suivant la démission de Youssoufi, aucune réserve n'avait été formulée, c'est au cours de la réunion suivante que des voix ont soulevé la question d'une “élection démocratique”. Achâari a invoqué la fin des chefs historiques et le droit, entre pairs égaux, d'élire démocratiquement le nouveau premier secrétaire, sans recourir au consensus. Dans une longue réponse, assez polémique, publiée par “Al Ahdat al Maghribia” (du 9 novembre), Mohamed El Gahs, membre de la commission administrative, dénonce ce que, selon lui, cette “fumée procédurière” veut camoufler. Il s'agit, souligne-t-il, de vouloir échapper à l'examen critique des déviations qui ont conduit à “liquéfier l'identité sociale-démocratique du parti” dans un mélange hétéroclite où les uns prônaient “le compromis historique” (avec les islamistes), les autres “un mirage populiste”, le tout oscillant entre “le nihilisme” et “la conciliation avec l'adversaire intégriste”. Al Gahs s'en prend aux motivations de ceux qui n'ont plus que des intérêts personnels à défendre et appelle à un retour fervent et mobilisateur “au respect des valeurs de la gauche démocratique”. Procédures ou problème de fond ? Ces deux attitudes, exprimées publiquement, l'une mettant l'accent sur la procédure, l'autre sur les problèmes de fond indiquent, en tout cas, que désormais il y aura moins de sujets tabous ou de non-dits dans les discussions internes. Ceci peut être le prélude à l'institution d'un débat organisé, avec des modalités et des règles à respecter par tous. Cette attente s'est d'ailleurs fait sentir à la base du parti, ou dans toutes les sections à travers le pays des interrogations pressantes et une sorte de malaise ont accueilli les nouvelles des divergences au sein du bureau politique. Nombre de contacts ont été pris par les instances de la Jeunesse ittihadie et les structures régionales du parti avec Elyazghi et Radi. La rumeur selon laquelle une pression extérieure, venant de quelque cercle du pouvoir, s'exerçait contre le choix d'Elyazghi, a provoqué désarroi et vives réactions. Le réflexe de parti aurait ainsi été piqué à vif et la question de la légitimité interne à sauvegarder contre toute intrusion a été posée. On admet toutefois que, malgré certaines velléités, il n'y a pas eu réellement d'ingérence directe du pouvoir, compte tenu du poids de la base et des structures du parti ainsi que de son histoire et de ses traditions. De plus, le pouvoir n'aurait guère intérêt à diviser et déstabiliser l'USFP dans un contexte fragilisé par la menace extrémiste et terroriste et par la déliquescence du champ politique qui s'est traduite au cours et au lendemain des dernières élections communales. Il n'en reste pas moins que la question de la légitimité au sein de l'USFP se pose avec acuité. Il y a tout d'abord la référence au 6ème congrès même si beaucoup constatent, avec amertume, que les résolutions adoptées par ce dernier sont pour l'essentiel restées lettre morte. C'est ici que la direction de Youssoufi est mise en cause, puisque ce dernier se voit reprocher d'avoir trop monopolisé les décisions, gelé l'activité des instances, souvent mises devant le fait accompli et engagé le parti, au cours des dernières élections, dans une stratégie erronée. La nécessité d'un retour aux options et aux schémas organisationnels définies par le 6ème congrès est, à présent, attendue avec impatience. Mohamed Elyazghi laisse entendre que c'est sa préoccupation essentielle et il se réclame de la légitimité qui lui a été conférée par ce congrès en tant que premier secrétaire-adjoint. Sources de légitimité Si le 6ème congrès était censé accomplir la démarcation avec les outrances “populistes” des amis de Noubir Amaoui et les restes du “radicalisme”, idéologiquement opaque, de ceux du Fquih Basri, il devait renvoyer à une source fondamentale d'inspiration, celle remontant à Abderrahim Bouabid. Ce fonds originel de légitimité est revendiqué par Elyazghi qui entend le faire prévaloir sans ambiguïté. Même les personnes qui ont eu à formuler des reproches au numéro deux du parti lui reconnaissent, sans conteste, la légitimité de l'organisateur inlassable, connaissant de très près la base du parti et ayant veillé à préserver la pérennité des structures locales et leur potentiel de mobilisation. C'est ainsi que sur ces trois plans, d'ordre historique, institutionnel et organisationnel, la légitimité de Mohamed Elyazghi est difficilement contestable. Les appréhensions de certains membres, craignant pour leur propre sort dans les instances de direction ou dans les arcanes gouvernementales, ne semblent pas devoir peser sur cet état de choses. Cependant Elyazghi soucieux d'éviter le piège des “problèmes mineurs” s'est employé à jouer franc jeu et à laisser s'exprimer les craintes et les différentes motivations. Voulant à tout prix évacuer les ambiguïtés, il a proposé à ses camarades du bureau politique une plate-forme, dans l'esprit du 6ème congrès, définissant clairement les prérogatives et les responsabilités du premier secrétaire et des différentes commissions relevant du bureau politique. Mettant ainsi à nu les carences connues sous la direction de Youssoufi, formulant implicitement une autocritique du bureau politique, il s'engage, en quelque sorte, à assumer pleinement les exigences et les contraintes d'une direction démocratique du parti. La plate-forme soumise à l'examen des membres du bureau politique devait être débattue et au besoin amendée au cours des réunions prévues dès la fin de la semaine écoulée. En principe, cette démarche va au-devant des objections des “procéduriers” et constitue la base d'un consensus devant aboutir à la cooptation de Elyazghi au poste de premier secrétaire. Si, toutefois, il y a blocage au bureau politique, il est probable que la question sera portée devant la commission administrative. Celle-ci a pleine latitude d'élire un nouveau bureau politique et de valider la plate-forme institutionnelle. Reste, toutefois, la question de savoir qui a eu peur d'un Elyazghi, premier secrétaire ? S'agit-il de ceux qui craignent une “purge” des éléments qui n'ont dû qu'au bon vouloir de Youssoufi leur fulgurante carrière ? On peut supposer que Elyazghi aura trop le souci de jouer un rôle de “rassembleur” - dans la tradition bouabidienne – et s'en tiendra aux seuls critères de la légalité institutionnelle. Supportant mal la classification de “Yazghiste” collant à ce qu'on appelle sa “tendance”, il sera, sans doute aussi, conduit à gérer la complexité du parti, avec ses différentes strates historiques, tout en privilégiant la dominante social-démocrate. Ce qui implique que l'acceptation de “courants” ou de “sensibilités” et l'organisation du débat démocratique entre elles devront être aussi instituées et protégées. Ce pari semble assez utopique à certains mais on peut aussi considérer que l'USFP ne peut sortir de ses crises cycliques que par ce biais. Faut-il croire que, hors du parti, on craigne que Elyazghi ne soit pas un partenaire suffisamment “acquis” et “conforme” pour certains nostalgiques du Makhzen ? Le parcours de ce dirigeant de la gauche qui a depuis plus de 35 ans, opté et travaillé pour “une évolution démocratique dans le cadre de la monarchie constitutionnelle”, ne prête pas à malentendu. Le renforcement des institutions dans une optique moderniste, est selon lui, essentiel et sa formule, devenue célèbre, sur “la fin du Makhzen avec le départ de Driss Basri”, indique que, avec le règne de Mohammed VI, l'ouverture et les réformes entreprises tranchent nettement avec le passé et renforcent l'option démocratique. En politique averti, il rappelle que cette voie n'est pas sans aspérités ni difficultés. Elle exige à la fois de la souplesse et de la modération mais aussi de la cohérence et de la crédibilité. Comme le fit Abderrahim Bouabid, on peut s'attendre à ce que Elyazghi surprenne même ses adversaires.