Le récent rapport d'évaluation TADAT du Fonds monétaire international offre une analyse approfondie de l'état de l'administration fiscale marocaine sept ans après son dernier diagnostic. Ce document met en lumière une transformation numérique réussie, mais révèle également des blocages procéduraux et légaux tenaces qui continuent de peser sur l'efficacité globale du système et sur la confiance des acteurs économiques. Détails. Sept ans après son dernier diagnostic, la DGI est-elle devenue une machine à traquer plus performante ? Un récent rapport du FMI pose cette question cruciale. Dans son récent rapport d'évaluation des performances, publié le 24 décembre 2025, le Fonds monétaire international (FMI) dresse un diagnostic précis des forces et faiblesses de l'administration fiscale marocaine. Réalisé via l'outil TADAT et s'appuyant sur une comparaison avec l'évaluation de 2018, ce document n'est pas un simple audit ; il révèle des progrès significatifs mais souligne des défis persistants. Pour les acteurs économiques – entreprises, investisseurs, contribuables – ces conclusions dessinent un paysage fiscal en mutation, où la modernisation rime avec urgences opérationnelles. Mais, auparavant, revenons sur les avancées structurantes soulignées par le FMI. La transformation opérée par la DGI depuis 2018 repose sur trois piliers structurants qui modifient fondamentalement le paysage fiscal. La révolution numérique, avec la généralisation obligatoire de la plateforme SIMPL comme colonne vertébrale, a transfiguré l'interface contribuable-administration. Cette digitalisation, qualifiée par le rapport de pierre angulaire, a permis de basculer vers un traitement électronique de plus de 99,8% des déclarations et des paiements. Les services en continu et l'application mobile Daribati ont significativement réduit les coûts de mise en conformité, particulièrement pour les PME, tout en instaurant une nouvelle norme d'accessibilité. En parallèle, la lutte contre l'informel s'est muée en une stratégie offensive d'élargissement de l'assiette fiscale. La DGI a déployé un dispositif opérationnel concret, avec plus de 1.390 interventions sur le terrain en 2024 ayant permis d'identifier 1.046 entités, et systématisé le recoupement de données avec des organismes clés comme la CNSS et l'OMPIC. Une approche ciblée sur des secteurs prioritaires tels que le BTP ou le commerce de proximité qui accroît mécaniquement le risque de détection pour les acteurs non déclarés, créant une incitation puissante à la formalisation. Enfin, la gestion des risques a été élevée au rang de discipline stratégique grâce à une approche holistique. L'opérationnalisation du Système de recoupement et d'analyse des données (SRAD) permet une détection algorithmique des anomalies, tandis que l'institution d'une Unité de gestion des risques (UGR) et d'un comité dédié, présidé par le directeur général, pilote et évalue les plans d'atténuation. Une refonte complète qui explique que 18 indicateurs sur 32 aient connu une amélioration, avec une progression spectaculaire de la note liée à la gestion des risques de non-conformité, passée de D à A. Ce qui bloque : les failles critiques Le rapport identifie des failles systémiques qui agissent comme de véritables goulets d'étranglement pour l'efficacité et la confiance. L'intégrité compromise du registre des contribuables, notée D sans amélioration depuis 2018, en est une illustration patente. La cause racine est d'ordre juridique : l'article 228 bis du Code général des impôts impose un délai de trois ans avant la désactivation des contribuables inactifs. Un délai légal qui crée un biais statistique majeur et entrave la fiabilité fondamentale du registre, pourtant crucial pour un ciblage efficient des contrôles et une analyse saine de la base fiscale. Le contentieux fiscal constitue un autre maillon faible chronique. Il se caractérise par des délais administratifs excessifs pour instruire les réclamations, et, surtout, par l'absence totale d'engagement de procédures contentieuses à l'issue des contrôles, malgré un cadre formellement existant. Une paralysie procédurale qui engendre pour les entreprises une incertitude prolongée, grippant mécaniquement leur trésorerie et décourageant le recours aux voies de droit. Selon le FMI, le traitement de la TVA cristallise, quant à lui, un double dysfonctionnement économique majeur. La note D, inchangée, sanctionne un processus de remboursement qui ne procède à aucune évaluation des risques, traitant toutes les demandes de manière uniformément lente. Un manque de différenciation, couplé à une gestion des arriérés jugée «nettement inférieure aux bonnes pratiques», qui a un impact direct sur la compétitivité. Les PME exportatrices, structurellement dépendantes du recouvrement de leurs crédits de TVA, voient ainsi leur fonds de roulement étranglé. Enfin, la gestion du capital humain émerge comme un risque institutionnel sous-évalué, avec une note D pour ce nouvel indicateur. Une évaluation qui révèle une absence de formation systématique des responsables stratégiques sur les risques liés aux ressources humaines et, de manière plus alarmante, l'absence d'audit externe sur les plans de continuité des activités, exposant l'institution à des vulnérabilités opérationnelles non maîtrisées. Une nouvelle donne à prendre en compte Ainsi, les conclusions du rapport dessinent une nouvelle donne aux implications différenciées pour chaque catégorie d'acteurs. Pour les grandes entreprises, la modernisation offre des services en ligne optimisés via SIMPL et une perspective d'audits plus ciblés et donc potentiellement moins intrusifs, grâce à une gestion affinée des risques. Toutefois, cette sophistication s'accompagne d'un risque corollaire : les contrôles, nourris par le SRAD, deviennent plus précis et plus à même de détecter les anomalies, exigeant une rigueur déclarative accrue. Les PME et TPE bénéficient, quant à elles, de régimes simplifiés, comme la Contribution professionnelle unique (CPU), et de démarches allégées, telles que les déclarations pré-remplies. Néanmoins, elles subissent de plein fouet le dysfonctionnement chronique des remboursements de TVA, qui constitue une pression directe et récurrente sur leur trésorerie, menaçant leur résilience financière. Pour les acteurs non encore formalisés ou les nouveaux entrants, l'environnement a radicalement changé : la détection active et systématique, via des croisements de données multiples et des interventions terrain, accroît considérablement le risque d'être identifié et de subir un redressement rétroactif, transformant l'option informelle en un pari risqué. Enfin, pour les investisseurs, nationaux et internationaux, l'amélioration de la transparence, notamment via des systèmes de comptabilisation automatisés et des rapports fiables, renforce la prévisibilité macro-fiscale et constitue un signal positif. Cependant, cette avancée est tempérée par la persistance d'un contentieux notoirement lent et peu utilisé, créant une insécurité juridique palpable qui peut retarder ou compliquer la résolution des litiges, pesant ainsi sur l'évaluation des risques opérationnels et juridiques des projets. Les chantiers prioritaires Le rapport TADAT 2025 ne se contente pas d'un diagnostic ; il sert de feuille de route impérative pour la révision du plan stratégique 2024-2028 de la DGI et définit un nouvel ordre des choses pour l'ensemble de l'écosystème économique. Pour les entreprises et les contribuables, il implique une vigilance accrue et stratégique en matière de conformité, face à une administration dont les capacités de détection des risques sont désormais optimisées par des outils numériques et analytiques. La digitalisation devient incontournable et irréversible : l'obligation des téléprocédures, via la plateforme SIMPL, consacre une relation fiscale entièrement dématérialisée, où la résistance au changement n'est plus une option viable. Parallèlement, le rapport légitime et même exige un plaidoyer structuré pour réformer les points de friction identifiés. Les délais paralysants des remboursements de TVA et la lourdeur dysfonctionnelle du contentieux fiscal gagneraient à devenir l'objet d'une coalition constructive entre le secteur privé et la DGI pour pousser aux adaptations législatives et procédurales nécessaires. Comme le souligne le FMI, «cette évaluation établit une base solide pour recentrer les réformes. Elle doit catalyser l'adoption de technologies modernes et d'une culture d'amélioration continue». Le Maroc a réussi la modernisation technique de son administration fiscale, mais sa crédibilité opérationnelle et la confiance des acteurs reposent désormais sur sa capacité à traiter ses vulnérabilités structurelles avec la même détermination. Dans cet environnement, pour les entreprises, s'adapter à ces nouvelles réalités – à la fois plus transparentes et plus exigeantes – n'est plus simplement un avantage concurrentiel, mais une condition fondamentale de résilience et de survie économique. Bilal Cherraji / Les Inspirations ECO