Professeur à l'Université Hassan II Casablanca Environ un milliard de personnes, selon l'OIT, travaillent dans le secteur de l'agriculture, soit près de 28% de la population active mondiale. Pourtant, les travailleurs agricoles figurent aujourd'hui parmi les métiers les plus en tension dans de nombreux pays, notamment au Royaume-Uni (après le Brexit), en France, aux Etats-Unis, en Espagne et au Canada, et ce, depuis plusieurs années. Aux Etats-Unis, la pénurie de main-d'œuvre agricole est bien documentée. Selon l'American Farm Bureau Federation, près de 2,4 millions d'emplois agricoles restent à pourvoir, illustrant un déséquilibre structurel entre l'offre et la demande de travail dans le secteur. Malgré l'augmentation du recours au programme de visas saisonniers H-2A, celui-ci demeure insuffisant pour répondre aux besoins permanents de nombreuses exploitations, contribuant ainsi à la fragilisation durable de l'agriculture américaine. Au Canada, plus de 28.000 postes agricoles restaient vacants en 2022 (CCRHA), provoquant des pertes estimées à 3,5 milliards de dollars, soit près de 3,7% des ventes du secteur. La situation pourrait encore se dégrader, avec un déficit de main-d'œuvre appelé à progresser d'environ 15% d'ici 2030. Au Maroc, le stress hydrique n'est plus aujourd'hui le seul ni le principal enjeu de l'agriculture. La question centrale est désormais celle de la main-d'œuvre, et elle concerne presque toutes les régions du Royaume. Bien que le secteur agricole demeure l'un des principaux pourvoyeurs d'emplois — concentrant près de 25,5% de l'emploi total en 2025, selon le HCP —, les agriculteurs rencontrent de plus en plus de difficultés à recruter, notamment pour les emplois saisonniers. Cette situation existe depuis plusieurs années, mais elle est devenue récemment plus visible et tend désormais à se généraliser à l'ensemble du pays. Les conséquences sont, d'une part, directement répercutées sur les coûts de production et ressenties par les Marocains dans les marchés, tout en fragilisant la compétitivité de l'agriculture marocaine. Un exemple concret illustre cette situation : certains agriculteurs sont prêts à partager la récolte (olives et agrumes), et non plus seulement le bénéfice, avec leurs employés. Malgré cela, et malgré l'augmentation des salaires journaliers (entre 250 et 350 dirhams, voire plus), certaines parties des récoltes, notamment de l'olivier et des agrumes, ne seraient pas ramassées en raison du manque de main-d'œuvre et de précipitations continues. D'autre part, ces conséquences, à long terme, pourraient influencer l'attractivité des investissements agricoles, voire agroalimentaires, et donc la production. Cette production, selon André Torre, constitue l'une des deux jambes du développement territorial, aux côtés de la gouvernance. Il est clair que le problème n'est plus conjoncturel et que le secteur est devenu moins attractif. Ainsi, les causes sont désormais bien identifiées et largement documentées : la succession de périodes de sécheresse, l'exode rural, l'émigration vers l'étranger, mais aussi l'absence persistante d'une vision structurée du développement territorial, ou, à tout le moins, du développement rural. Dès lors, les réponses ne peuvent plus être ponctuelles ni sectorielles ; elles doivent être structurelles et s'inscrire dans une stratégie de développement territorial durable, pensée dans le temps long. Dans cette perspective, il devient nécessaire de passer d'une logique strictement agricole et sectorielle à une logique territoriale intégrée. L'agriculture ne peut plus être appréhendée isolément, mais doit être inscrite dans un véritable projet de territoire articulant emploi, services, logement et mobilité. Cette intégration constitue une condition essentielle pour stabiliser durablement la main-d'œuvre locale et réduire la vulnérabilité sociale du travail agricole. Ainsi, la main-d'œuvre concernée est en grande partie composée de jeunes actifs, souvent porteurs de projets de vie familiale ou déjà insérés dans des trajectoires familiales. Dès lors, l'enjeu central dépasse la seule question du niveau de rémunération et renvoie plus largement à l'attractivité résidentielle et sociale des territoires ruraux. Investir prioritairement dans les services de base de vie — habitat, santé, éducation, transport — permet de réduire le coût social du travail agricole, d'améliorer les conditions de vie, de rendre le milieu rural habitable et rentable et, in fine, de renforcer l'ancrage territorial de la population active. Mais pour aller plus loin, il est également nécessaire d'investir dans les nouveaux besoins de cette génération : infrastructures technologiques, connectivité numérique effective, flexibilité du travail et accompagnement à l'entrepreneuriat agricole ainsi que la construction collective des lieux de vie ou plus précisément des démarches de «place-making» rural fondées sur la participation des habitants et le renforcement du capital social local, condition essentielle de l'appropriation et de la durabilité des projets territoriaux. Il est clair que les jeunes recherchent le travail, mais aussi la qualité de vie, voire la vie avant le travail. Attaquer ce décalage entre la vie agricole et les aspirations contemporaines des jeunes reste la solution la plus efficace. Certes, cette problématique de main-d'œuvre agricole est mondiale et exige une intervention des Etats ou des gouvernements centraux. Cependant, les gouvernements locaux ne doivent pas rester les bras croisés, car il s'agit également d'une problématique territoriale. Ainsi, les politiques agricoles doivent être territorialisées, car le développement ne descend pas uniquement de l'Etat : il émerge des territoires à travers l'initiative collective et l'innovation sociale, loin de l'implication habitante ou de l'approche participative symbolique. Les gouvernements locaux doivent ainsi comprendre que cette question les concerne au premier chef, mais qu'elle se résout de manière collective. Autrement dit, la gouvernance territoriale multiniveau et multi-acteur constitue une condition centrale dans ce type de problématique : sans coordination entre acteurs publics, privés et associatifs, à tous les échelons, aucun développement territorial durable n'est possible. Par ailleurs, au niveau des politiques territoriales marocaines, il convient de souligner le rôle structurant des petites villes rurales. Celles-ci assurent l'interface entre agriculture, services et marchés, et jouent un rôle déterminant dans la fixation des populations. Enfin, les politiques uniformes se révèlent largement inefficaces : chaque type de territoire exige des réponses différenciées, adaptées à ses spécificités. Quoi qu'on fasse ou quoi qu'on dise, il nous est aujourd'hui demandé de gérer ce défi. Or, il aurait fallu être plus proactif, et nous aurions pu, en partie, l'anticiper et le contourner. C'est ici tout le monde rural qui est en jeu, notamment les petits agriculteurs et la main-d'œuvre agricole. Il est donc essentiel de replacer la main-d'œuvre et l'agriculteur au cœur de la réflexion sur le développement de ces zones. L'agriculteur demeure souvent le maillon le plus vulnérable de la chaîne de valeur. Comme le soulignait déjà John F. Kennedy : «The farmer is the only man in our economy who buys everything at retail, sells everything at wholesale and pays the freight both ways». Autrement dit, l'agriculteur est souvent le seul acteur économique qui ne maîtrise ni ses coûts de production ni ses revenus, ce qui accentue sa fragilité face aux crises structurelles. Bref, nous sommes aujourd'hui face à deux voies : soit investir massivement et stratégiquement dans ce secteur, en redonnant d'urgence du sens et des moyens à la vie rurale/agricole afin d'assurer notre souveraineté agricole et alimentaire ; soit subir les conséquences d'un passage progressif d'un pays producteur à un pays importateur, avec tous les risques économiques et sociaux que cela implique. Bilal Cherraji / Les Inspirations ECO