Le Maroc a instauré une prime de 750 DH/t pour encourager l'exportation de tomates vers de nouveaux marchés lointains (Amérique, Golfe, Asie) afin de réduire sa dépendance vis-à-vis de l'Europe. Toutefois, ce dispositif exclut le marché africain, suscitant des inquiétudes chez les professionnels quant à la pérennité de la présence marocaine sur le corridor subsaharien. Cette stratégie cible la haute valeur ajoutée pour une filière qui pèse déjà 11,47 MMDH, soit 2,5% des exportations nationales. Avec une production de 1,69 million de tonnes cultivées sur 16.374 hectares, le Maroc s'est hissé au troisième rang mondial des exportateurs de tomates fraîches en 2024. Fort d'une part de marché globale de 11%, le Royaume a expédié un total de 767.000 tonnes vers les marchés internationaux, contre 659.000 tonnes l'année précédente, selon le rapport annuel de l'Office des changes sur le commerce extérieur pour l'année 2024. Cette performance est portée par la tomate de segmentation (cerise, cocktail, grappes...) qui domine désormais les exportations avec 56% du volume total, devançant la tomate ronde qui en représente 44%. Par marché, la géographie des exportations demeure très concentrée sur le continent européen, qui absorbe la quasi-totalité de la production exportée. En somme, le Top 4 des clients du Maroc — France, Royaume-Uni, Pays-Bas et Allemagne — concentre plus de 86% de la valeur totale de cette filière, soit environ 661.100 tonnes sur les 767.000 tonnes exportées, illustrant une forte dépendance aux marchés européens. En vue de réduire cette dépendance, un nouvel arrêté conjoint, daté du 9 février 2026, vient d'être publié au Bulletin officiel pour encadrer le soutien financier de l'Etat à l'exportation de tomates fraîches. Ce texte a fixé le montant de la subvention à 750 DH par tonne. Si cette mesure s'inscrit dans une stratégie de diversification des débouchés commerciaux du Royaume, visant à encourager les opérateurs à conquérir des marchés au-delà des destinations traditionnelles, elle a écarté le marché subsaharien, notamment les pays de l'Afrique de l'Ouest (Mauritanie, Mali, Sénégal, Côte d'Ivoire et Guinée...), déjà développés par le biais du transport routier. Limiter le développement des marchés de l'Afrique de l'Ouest Dans le détail, l'analyse de l'article premier de l'arrêté conjoint n° 1281.25 révèle une orientation de la prime à l'exportation ciblant exclusivement les expéditions réalisées hors des pays de l'Union européenne, du Royaume-Uni et particulièrement hors des pays africains, qui présentent pourtant une opportunité à saisir pour le secteur marocain des fruits et légumes frais. En fixant cette aide de 750 DH/t pour ces destinations lointaines, en dehors des trois marchés précités, l'arrêté semble vouloir compenser les coûts logistiques élevés liés au «grand export» (Asie, Amérique, Moyen-Orient). Toutefois, cette exclusion des marchés subsahariens interroge les professionnels sur la cohérence de la stratégie de diversification. Alors que le marché subsaharien est déjà ciblé par une politique de régulation des flux et quotas (via des restrictions temporaires en période de forte inflation locale), son éviction du dispositif de soutien financier limite de facto l'incitation des exportateurs à structurer davantage leurs expéditions vers ce marché. Ce dernier se heurte à plusieurs difficultés, dont notamment la faible disponibilité des moyens logistiques et l'absence quasi totale de lignes directes de transport maritime, ce qui génère des surcoûts et limite la compétitivité-prix des produits exportés en raison du transit time et du caractère périssable de la tomate. D'un point de vue macroéconomique, en écartant l'Afrique du champ d'application de la subvention, l'arrêté peut créer une distorsion d'incitation : les opérateurs pourraient délaisser les routes africaines au profit de destinations lointaines désormais plus attractives financièrement. À long terme, cette politique risque d'affaiblir la présence marocaine sur le corridor ouest-africain au profit de concurrents régionaux. Le nouveau dispositif vise le marché américain, le Golfe et l'Asie Par ailleurs, en excluant les destinations traditionnelles, l'arrêté conjoint n° 1281.25 dessine une nouvelle cartographie ciblée. Cette mesure semble prioritairement fléchée vers les marchés de «grand export», là où les barrières logistiques ont longtemps freiné la compétitivité nationale. En premier lieu, l'Amérique du Nord (Etats-Unis et Canada) apparaît comme une cible naturelle pour les tomates à haute valeur ajoutée. L'aide permettrait d'absorber une partie des frais de fret maritime transatlantique et de répondre aux exigences phytosanitaires rigoureuses de ces marchés solvables. Parallèlement, la zone du Moyen-Orient, et plus spécifiquement les pays du Conseil de coopération du golfe (Arabie Saoudite, Emirats Arabes Unis ou Qatar notamment), représente un débouché stratégique offrant un potentiel de croissance important. La subvention permettrait aux opérateurs nationaux de mieux concurrencer les producteurs régionaux, tels que la Turquie ou l'Egypte, en compensant les coûts liés au transport aérien. Un autre axe concerne l'Europe non communautaire et l'Eurasie, notamment la Russie qui reste une destination clé malgré les défis géopolitiques. Enfin, l'Asie de l'Est, avec la Chine, le Japon et la Corée du Sud, constitue la «nouvelle frontière» visée par cet arrêté. Tomate exportée : 2,5% de la valeur des exportations marocaines La France se maintient comme le principal partenaire du Maroc, captant à elle seule 54,7% de la valeur totale des exportations (6,27 milliards de dirhams). Le Royaume-Uni consolide sa place de débouché majeur avec 13,9% de parts de marché, tandis que les Pays-Bas affichent une croissance de 19% pour atteindre 11,3%. L'Allemagne devient également un axe prioritaire avec 6,2%. En somme, ce Top 4 concentre plus de 86% de la valeur de la filière. Sur le plan financier, ces exportations ont généré une recette globale de 11,47 MMDH, faisant de la tomate fraîche un moteur essentiel pesant pour environ 2,5% de la valeur totale des exportations de marchandises du Royaume. Yassine Saber / Les Inspirations ECO