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Souveraineté énergétique : le Maroc face à son destin
Publié dans Les ECO le 02 - 04 - 2026

La guerre en Ukraine a brutalement rappelé à quel point l'énergie est une arme. Depuis 2022, les crises géopolitiques se succèdent, du conflit ukrainien à l'embrasement du Moyen-Orient, en passant par les tensions en mer Rouge. Chaque épisode révèle un peu plus la fragilité d'un ordre énergétique mondial bâti sur des interdépendances devenues dangereuses. Pour le Maroc, c'est un défi de souveraineté nationale. Dans un contexte où la transition énergétique cesse d'être un simple impératif climatique pour devenir une nécessité stratégique, le cabinet de conseil Gi2 publie un policy brief qui dresse le diagnostic et propose une feuille de route intégrée. L'analyse, signée par Badr Ikken et Zineb Moulane, pose une question fondamentale : comment transformer une vulnérabilité structurelle en avantage compétitif durable ?
Le 24 février 2022, l'invasion de l'Ukraine par la Russie a provoqué un séisme dont les répliques se font encore sentir. En quelques mois, le prix du gaz naturel en Europe a été multiplié par dix, provoquant une onde de choc sur l'inflation et la compétitivité industrielle de tout un continent. La Russie, fournisseur dominant, avait démontré avec une brutalité inédite comment un Etat pouvait instrumentaliser sa position pour déstabiliser des économies entières. Cette leçon n'a pas été perdue par d'autres acteurs.
Au Moyen-Orient, l'Iran agite régulièrement la menace de fermeture du détroit d'Ormuz, par où transite près de 21% des échanges mondiaux de pétrole. En mer Rouge, les attaques contre les navires marchands ont rappelé la fragilité des routes maritimes mondiales. Pour le Maroc, cette géographie du risque se traduit en termes concrets. Le pays est l'un des plus dépendants aux importations énergétiques au monde. Sa facture énergétique, qui représente entre 6 et 7% du PIB, est dictée à Riyad, Moscou ou Houston.
La fermeture en 2015 de la SAMIR, unique raffinerie nationale, a aggravé cette vulnérabilité en supprimant la seule capacité de traitement local des hydrocarbures. Aujourd'hui, le Maroc importe l'intégralité de ses produits pétroliers sous forme raffinée, une situation qui l'expose doublement et aux fluctuations des prix et aux éventuelles ruptures d'approvisionnement. C'est dans ce contexte de fragilité structurelle que Gi2 publie son policy brief n°3/26, intitulé «De la vulnérabilité géopolitique à la souveraineté stratégique».
Le document, qui mobilise les données les plus récentes de l'Agence internationale de l'énergie (AIE) et de l'Agence internationale pour les énergies renouvelables (IRENA), pose un constat sans appel : «La dépendance aux combustibles fossiles est désormais un passif stratégique que chaque Etat doit impérativement réduire, non plus par conviction environnementale seule, mais par nécessité de survie économique», souligne le cabinet en citant le World Energy Outlook 2023 de l'AIE.
Une bascule économique qui change la donne
Le diagnostic du cabinet repose sur le fait que le basculement économique en faveur des renouvelables est un fait documenté. En 2024, la capacité renouvelable ajoutée dans le monde a atteint un niveau record de 585 GW, représentant une croissance annuelle de 15,1%, la plus élevée depuis l'an 2000.
La capacité renouvelable totale installée mondiale atteint désormais 4.448 GW selon les données d'IRENA. Plus significatif encore, 90% des nouveaux projets renouvelables mis en service affichaient un coût de production inférieur à celui des alternatives fossiles les moins chères. Produire de l'électricité à partir du soleil ou du vent est un choix économique rationnel, souvent le plus compétitif disponible.
Cette transformation des coûts s'explique par des effets d'apprentissage cumulatifs. Le stockage par batteries illustre parfaitement cette dynamique : entre 2010 et 2024, son coût a chuté de 93%, passant de 2.571 dollars par kilowattheure à 192 dollars.
Les auteurs du policy brief soulignent que «cette évolution rend économiquement viables des configurations hybrides solaire-stockage qui semblaient futuristes il y a encore une décennie, ouvrant la voie à une production renouvelable pilotable et fiable, même dans des pays à réseau peu développé».
Pourtant, malgré ces progrès remarquables, un écart préoccupant se creuse entre la trajectoire actuelle et les objectifs adoptés lors de la COP28. Pour tripler la capacité renouvelable mondiale d'ici 2030, conformément à l'UAE Consensus, il faudrait maintenir un rythme annuel de 1.122 GW, soit près du double des records actuels. Au rythme actuel, le monde n'atteindrait que 10,3 TW en 2030, manquant la cible de 11,2 TW de près de 8%.
«Cet écart n'est pas seulement un problème climatique : c'est aussi un problème de sécurité énergétique mondiale, car chaque gigawatt manquant maintient la dépendance aux hydrocarbures et prolonge l'exposition aux risques géopolitiques», avertit le document.
Les auteurs appellent également à anticiper «une nouvelle forme de vulnérabilité stratégique inhérente à la transition elle-même», soit la concentration géographique des métaux critiques. «La République démocratique du Congo assure plus de 72% de la production mondiale de cobalt, tandis que la Chine contrôle plus de 60% du raffinage du lithium et l'essentiel de la chaîne de valeur des panneaux solaires. Substituer une dépendance aux hydrocarbures par une dépendance aux métaux critiques serait reproduire le même schéma de vulnérabilité dans un autre registre», prévient le policy brief.
Le Maroc face à son paradoxe énergétique
Le Maroc occupe une position unique et paradoxale sur l'échiquier énergétique mondial. D'un côté, le pays dispose «d'un des gisements solaires les plus généreux de la planète et d'un potentiel éolien significatif sur ses façades atlantique et méditerranéenne». De l'autre, cette richesse naturelle contraste avec une dépendance chronique : plus de 90% des besoins en énergie primaire sont couverts par des importations, dont 64% de l'électricité produite en 2024 provenait du charbon importé.
«Ce paradoxe n'est pas une fatalité, c'est un déséquilibre structurel que la stratégie nationale doit corriger avec détermination», insistent les auteurs.
Conscient de cette fragilité, le Maroc a engagé depuis plus d'une décennie une stratégie volontariste qui commence à porter ses fruits. La capacité renouvelable installée atteint aujourd'hui environ 5,4 GW, répartis entre hydraulique, éolien et solaire. Des projets emblématiques comme le complexe Noor Ouarzazate ont valeur de démonstrateurs technologiques à réputation internationale. L'objectif national est de porter la part des renouvelables à 52% de la puissance installée d'ici 2030, avec une ambition de 70% en 2040 et 80% en 2050.
Pourtant, le chemin qui reste à parcourir est semé d'obstacles que l'analyse de Gi2 passe en revue avec lucidité. Le réseau électrique national constitue le premier verrou.
«Conçu initialement pour un flux unidirectionnel depuis les grandes centrales thermiques vers les centres de consommation, il génère aujourd'hui des congestions locales et des délais de raccordement pouvant s'étirer au-delà de 24 mois. Ces délais ne sont pas de simples inconvénients administratifs : ils découragent concrètement les investisseurs privés et freinent le développement des projets indépendants de production d'énergie renouvelable», détaille le document.
À cette contrainte technique s'ajoute un déficit de stockage. En dehors de la station de transfert d'énergie par pompage d'Afourer (464 MW), la capacité de stockage à l'échelle du réseau reste très limitée. Or, pour gérer l'intermittence inhérente au solaire et à l'éolien et maintenir la sécurité d'approvisionnement, «le déploiement de batteries stationnaires à grande échelle est une condition sine qua non, pas un complément optionnel que l'on ajoutera une fois les capacités de production déployées».
L'hydrogène vert : un avantage compétitif fondamental
Au-delà de la réduction de la dépendance, la transition énergétique offre au Maroc une opportunité de repositionnement géostratégique majeur. Grâce à son potentiel exceptionnel en ressources renouvelables et sa proximité géographique avec l'Europe, «le pays est structurellement positionné pour jouer un rôle majeur dans le développement de l'hydrogène vert et de ses dérivés industriels, notamment l'ammoniac vert et le méthanol».
L'argument est d'ordre économique autant que stratégique. «Le coût de l'électricité renouvelable représente environ 60% du CAPEX de l'hydrogène et de l'ammoniac verts. Un pays bénéficiant d'un ensoleillement et d'un régime éolien exceptionnels, avec des coûts de production d'électricité renouvelable parmi les plus bas du monde, dispose donc d'un avantage compétitif fondamental et durable dans cette filière», soulignent les auteurs. Un avantage que «les pays européens, quel que soit leur niveau technologique, ne pourront pas reproduire sur leur seul territoire».
Le gouvernement estime que le pays pourrait capter jusqu'à 4% de la demande mondiale d'hydrogène vert d'ici 2030. L'Offre Maroc, lancée par le Chef du gouvernement en mars 2024, offre désormais un cadre d'investissement structuré pour les projets industriels intégrés, de la production d'électricité renouvelable jusqu'à la transformation en ammoniac vert ou méthanol.
Pour se concrétiser, cette ambition requiert que «les signaux d'investissement soient clairs, les procédures d'approbation rapides et les infrastructures d'export planifiées dès maintenant». La proximité avec l'Europe, les interconnexions électriques existantes avec la péninsule ibérique, et le projet de câble sous-marin XLINKS vers le Royaume-Uni positionnent le Maroc comme «un acteur central dans la future cartographie de l'énergie décarbonée».
Le Partenariat Vert Maroc-Union européenne, lancé en octobre 2022, constitue «le socle diplomatique et financier de cette ambition, créant le cadre institutionnel dans lequel les investissements bilatéraux peuvent s'accélérer, les normes s'harmoniser et la confiance mutuelle se consolider».
Une stratégie d'accélération intégrée
Le policy brief propose une stratégie intégrée qui combine quatre registres d'action complémentaires et indissociables. Sur le plan institutionnel, le Maroc dispose déjà d'une architecture robuste qu'il convient désormais d'articuler davantage autour d'une logique de complémentarité opérationnelle. «La convergence entre la planification stratégique portée par MASEN, l'exécution technique assurée par l'ONEE et la régulation économique encadrée par l'ANRE crée ainsi un triptyque institutionnel capable de transformer l'ambition énergétique nationale en réalisations concrètes», estiment les auteurs.
Sur le plan financier, l'enjeu central est de combler le différentiel de coût du capital entre le Maroc et l'Europe, qui atteint en moyenne 4 points de pourcentage. «Un écart de taux d'intérêt qui, appliqué sur des projets très intensifs en capital, peut suffire à faire basculer leur rentabilité», notent les auteurs. Trois instruments complémentaires sont proposés : la création d'un fonds de garantie souverain, le lancement d'un programme d'obligations vertes souveraines, et l'introduction d'une valeur tutélaire du carbone dans l'évaluation des projets publics. Le Maroc a inscrit dans sa NDC 3.0 «un investissement de plus de 21 milliards USD dans la production d'électricité verte d'ici 2030», rappelle le document.
Sur le plan technique, l'effort doit porter en priorité sur la modernisation du réseau et le déploiement du stockage. «Un plan directeur décennal pour la digitalisation et le renforcement du réseau électrique national doit être élaboré, financé et exécuté, en identifiant les investissements prioritaires pour lever les congestions, réduire les délais de raccordement et permettre l'intégration massive des énergies variables. Ce plan doit être traité comme une infrastructure stratégique nationale, au même titre que les routes ou les ports», insistent les auteurs. Enfin, sur le plan de l'efficacité énergétique, le recours aux sociétés de services énergétiques (ESCO) représente un modèle éprouvé.
«Une ESCO conçoit, finance et réalise des projets d'efficacité énergétique "clés en main", avec une rémunération intégralement liée aux économies effectivement réalisées et vérifiées via un Contrat de performance énergétique (CPE). Ce mécanisme permet de surmonter deux obstacles majeurs : le manque de financement initial des bénéficiaires, qu'ils soient publics ou privés, et le risque technique associé aux opérations d'optimisation, transféré à l'opérateur spécialisé», détaille le policy brief.
Les mesures de résilience de court terme
Si la transition vers les énergies renouvelables constitue la réponse structurelle à la dépendance énergétique du Maroc, le policy brief insiste sur la nécessité de ne pas négliger les mesures de résilience de court et moyen terme.
«La période de transition s'étendra sur une à deux décennies au minimum, laissant le pays durablement exposé aux chocs d'approvisionnement. Cette réalité appelle des actions parallèles et complémentaires, indépendantes du calendrier des ambitions 2030», avertissent les auteurs.
La question des réserves stratégiques d'hydrocarbures est la plus urgente. La plupart des grandes économies importatrices d'énergie maintiennent des réserves équivalentes à 90 jours de consommation, conformément aux recommandations de l'AIE.
«Le Maroc ne dispose pas d'un mécanisme institutionnalisé à ce niveau, ce qui le rend particulièrement exposé aux fluctuations brutales des marchés et aux éventuelles ruptures d'approvisionnement. La mise en place d'un cadre formel, définissant un seuil cible, un mécanisme de financement dédié et un protocole de mobilisation en cas de crise, constitue une priorité de sécurité nationale», insiste le document.
C'est dans ce contexte que la question de l'infrastructure SAMIR mérite d'être abordée différemment. Sa fermeture a annulé la seule capacité nationale de raffinage du pays.
«Au-delà de la complexité juridique et financière d'un éventuel redémarrage industriel, les installations existantes sur les sites de Mohammédia et Sidi Kacem représentent une infrastructure logistique à fort potentiel dans une logique de sécurité énergétique. Qu'il s'agisse de stockage stratégique de produits raffinés, de terminal logistique d'approvisionnement, ou de plateforme de réception pour les importations futures, ces actifs ne doivent pas être traités comme des passifs en déshérence mais comme des ressources à valoriser dans le cadre d'une stratégie nationale de résilience», concluent les auteurs.
Hatim Khelladi / Les Inspirations ECO


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