Près de 3.600 morts et plus de 150.000 blessés chaque année sur les routes nationales, un coût qui dépasse les 15 milliards de dirhams. Face à ce bilan qui ne faiblit pas, l'Agence nationale de la sécurité routière (NARSA) change de braquet. Pour la première fois, une vaste enquête technique va s'atteler à mesurer avec précision les comportements des conducteurs et passagers sur l'ensemble du territoire. Ceinture de sécurité, port du casque et vitesse pratiquée, trois indicateurs qui seront observés directement sur le terrain, dans les douze régions du pays, pour produire un baromètre annuel. L'accident de la route a longtemps été traité comme une fatalité et les causes semblaient si diverses qu'il paraissait impossible de les réduire à une logique d'action publique. Pourtant, les études internationales, et en particulier celles de l'Organisation mondiale de la santé, ont fini par établir que dans 80% des cas, ce n'est ni l'état de la route, ni le véhicule, ni la météo qui sont en cause, mais bien le comportement de l'usager. La vitesse excessive, l'oubli de la ceinture, le refus du casque, le téléphone au volant... ces facteurs de risque sont connus. Ce qui manquait, au Maroc, c'était un outil fiable et standardisé pour les mesurer. C'est cette lacune que l'Agence nationale de la sécurité routière (NARSA) entend combler avec un projet d'envergure. Une enquête technique sera lancée dans le but d'observer directement, sur l'ensemble du territoire, les comportements des usagers de la route. Pendant cinq mois, des équipes d'enquêteurs parcourront les douze régions pour collecter des données sur trois indicateurs clés : le port de la ceinture de sécurité, le port du casque par les conducteurs et passagers de deux-roues motorisés, et les vitesses pratiquées. À l'issue de ce travail, un baromètre annuel sera publié, permettant de suivre l'évolution des comportements dans le temps et d'évaluer l'efficacité des politiques de prévention. Des comportements qui tuent, des indicateurs pour agir Pourquoi s'intéresser à ces trois indicateurs en particulier ? Parce que leur impact sur la mortalité routière est documenté avec une précision quasi chirurgicale. La ceinture de sécurité, par exemple, réduit de moitié le risque d'être tué ou grièvement blessé. À 50 km/h contre un mur, un corps de 75 kg non ceinturé est soumis à une force de plus de deux tonnes, que les muscles des bras ne peuvent retenir. À 20 km/h déjà, l'absence de ceinture peut être mortelle. L'airbag, quant à lui, ne remplace pas la ceinture. Il en améliore l'efficacité, mais ne s'y substitue pas. Le casque, pour les usagers de deux-roues, est tout aussi crucial. Les blessures à la tête sont la première cause de décès chez les motocyclistes et cyclomotoristes. Or, le port du casque diminue le risque de blessure de plus de 70% et réduit la probabilité d'un décès de près de 40%. Dans les pays à revenu faible ou intermédiaire, les deux-roues représentent souvent plus de la moitié des victimes d'accidents. Au Maroc, où la moto est un mode de transport quotidien pour des milliers de travailleurs, l'enjeu est colossal. Quant à la vitesse, son rôle est double. Elle augmente à la fois le risque d'accident et la gravité des conséquences. Une augmentation de 1 km/h de la vitesse moyenne entraîne une hausse de 3% des accidents avec blessés et de 4 à 5% des accidents mortels. Les distances de réaction et de freinage s'allongent mécaniquement. Par exemple, à 60 km/h sur route sèche, il faut 16 mètres pour réagir à un événement, et 36 mètres pour s'arrêter complètement. À 90 km/h, ces distances passent à 24 et 73 mètres. Autant de paramètres que l'on ne maîtrise plus quand on dépasse les limites. Une méthodologie pensée pour la fiabilité L'ambition de la NARSA ne se limite pas à collecter des données. Il s'agit de produire une photographie fidèle des comportements routiers, qui puisse servir de référence pour les années à venir. Les observations couvriront l'ensemble des douze régions du pays, avec une stratification qui tient compte des différents types de routes (autoroutes, routes nationales, provinciales et régionales). En milieu urbain, dix points d'observation par région et par indicateur seront retenus. En rase campagne, trente points d'observation par région seront sélectionnés. La sélection des emplacements sera réalisée selon un processus aléatoire, afin d'éviter tout biais, avant que les points finaux ne soient choisis manuellement dans les zones identifiées, en respectant des critères techniques précis (sections rectilignes, pente faible, absence de perturbations). Pour la mesure des vitesses, des radars de la NARSA seront mis à disposition du prestataire. Les observations se dérouleront de 8h à 18h, sur trois tranches horaires de trente minutes chacune, pendant deux jours (dont un jour de week-end). Pour la ceinture et le casque, les mesures seront réalisées simultanément par les mêmes équipes, sur des créneaux alternés. Un baromètre pour piloter les politiques publiques Au-delà de l'outil statistique, cette enquête marque un tournant dans la manière dont le Maroc aborde la sécurité routière. Jusqu'ici, les politiques publiques se sont largement appuyées sur les données d'accidents (nombre de tués, de blessés, de véhicules impliqués). Des indicateurs utiles, mais qui ne permettent pas de mesurer les comportements à risque avant qu'ils ne se traduisent par des drames. Le baromètre que la NARSA entend produire changera la donne. Il offrira une photographie en temps réel des comportements, permettra de suivre leur évolution année après année, et fournira aux décideurs des éléments pour cibler les campagnes de sensibilisation, adapter les contrôles et évaluer l'impact des mesures prises. L'Organisation mondiale de la santé souligne par ailleurs que les interventions les plus efficaces en matière de sécurité routière combinent répression, aménagement et prévention. Mais pour que la prévention soit efficace, encore faut-il savoir où et quand elle est nécessaire. C'est précisément ce que permettra le baromètre. Un coût humain et économique qui justifie l'investissement L'ampleur du dispositif se mesure à l'aune de l'enjeu. Chaque année, les accidents de la route coûtent au Maroc plus de 15 milliards de dirhams, soit environ 1,5% du PIB. Derrière ce chiffre se cachent des coûts directs (secours, soins, réparations) et indirects (perte de productivité, invalidités, impact sur les familles). Mais surtout, il y a les vies humaines. Près de 3.600 morts chaque année, plus de 150.000 blessés et bien des familles brisées. Ces chiffres, aussi accablants soient-ils, ne sont pas une fatalité. Partout dans le monde, des pays ont réussi à réduire drastiquement leur mortalité routière en combinant des politiques volontaristes et des outils de mesure performants. C'est pourquoi, en se dotant d'un instrument de mesure standardisé et récurrent, le Maroc se rapproche des standards internationaux et se donne les moyens d'une politique de sécurité routière enfin pilotée par les données. Hatim Khelladi / Les Inspirations ECO