À l'heure de clore son second mandat à la tête du patronat, Chakib Alj revendique des avancées sur plusieurs fronts : climat des affaires, commande publique, dialogue social, inclusion, souveraineté industrielle, etc. Entre réformes engagées, chantiers inachevés et volonté de consolider son ancrage international, la CGEM entend transmettre à sa future direction une organisation modernisée. L'air serein, fier et confiant, Chakib Alj, président de la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM), a dressé mercredi 15 avril le bilan de son second mandat à la tête du patronat. Aux côtés de son vice-président général, Mehdi Tazi, l'heure était autant à la rétrospective qu'à la consolidation d'un héritage pour la prochaine présidence. Entre crises exogènes et chantiers structurels, le patronat a cherché à transformer l'essai de la relance et ainsi poser les bases d'une croissance durable, avec pour priorité le sort des très petites, petites et moyennes entreprises (TPME), qui constituent 95% de ses membres. «Après un premier mandat (2020–2023) ayant été marqué par une forte mobilisation pour soutenir les entreprises dans une conjoncture de crise tout en se penchant sur des chantiers économiques structurels, ce second mandat aura été celui de la libération des énergies, de la relance et de la concrétisation. Toutefois, il faut renforcer notre souveraineté industrielle, accélérer la transition énergétique, améliorer notre compétitivité logistique et continuer à consolider l'attractivité du Maroc pour les investissements internationaux», insiste Chakib Alj, qui rappelle que les efforts sous sa présidence se sont concentrés sur quatre principaux axes. Un cadre économique modernisé Le premier engagement a visé à briser le plafond de verre financier qui pèse sur les entreprises. La CGEM a fait de la lutte contre les retards de paiement son cheval de bataille. Avec 400 milliards de dirhams de crédits inter-entreprises, une véritable «banque invisible», la loi 69-21 a instauré un cadre disciplinaire strict. Les résultats sont tangibles : 2 milliards de dirhams d'amendes ont déjà été collectés par la DGI, et une réflexion est en cours pour réinjecter ces fonds au profit des TPME. Dans la continuité de ce chantier, le patronat a voulu sécuriser un autre levier essentiel à l'activité des entreprises : la commande publique, pour laquelle un référentiel plus lisible, mieux harmonisé et plus accessible a été adopté. La commande publique, qui pèse 25% du PIB, a été réformée pour devenir un levier de souveraineté avec l'obligation de réserver 30% des marchés aux TPME nationales. En parallèle, la CGEM a contribué massivement à l'élaboration du dispositif TPME de la Charte de l'investissement, tout en renforçant la mobilisation de ses antennes régionales pour accompagner sa mise en œuvre. L'amélioration du climat des affaires s'est également cristallisée autour d'une réforme de fond du cadre fiscal et douanier. La trajectoire vers un impôt sur les sociétés (IS) cible de 20% pour 2026 est devenue une réalité tangible, complétée par une refonte structurelle de la TVA. Cette quête de compétitivité s'accompagne d'une fluidification sans précédent des relations avec l'administration, le déploiement des «corridors» de la CGEM, désormais étendus à l'Office des changes, la CNSS, la DGI ou encore à l'OMPIC, permet de résoudre les situations complexes par un dialogue direct et régionalisé. Par ailleurs, pour pallier la lourdeur des coûts logistiques (20% du PIB au Maroc contre 10% ailleurs), le programme «PME Supply Chain» a été lancé avec une enveloppe de 100 MDH sur cinq ans. Le pari du capital humain Sur le terrain social, la présidence Alj restera celle de la sortie de l'immobilisme. La promulgation de la loi organique sur le droit de grève, attendue depuis 60 ans, vient combler un vide juridique majeur pour la sécurité des investissements. Ce renouveau législatif appelle une refonte du Code du travail de 2004. Sur le plan des compétences, le constat d'un système de formation continue, dont seulement 1% des entreprises bénéficient, a conduit à une révision radicale de la gouvernance dudit système. Pour transformer les talents en leviers de productivité, le «Morocco Innovation Lab» crée désormais des ponts entre le monde de la recherche, les startups et les entreprises. Cette montée en gamme est soutenue par l'Académie sociale de la CGEM, qui forme chaque année une nouvelle promotion de dirigeants aux mutations des ressources humaines. Ainsi, les jalons d'un dialogue social plus flexible sont posés. L'inclusion et la gouvernance, nouveaux piliers de la performance La conviction qu'une économie performante est indissociable d'une croissance inclusive a guidé le renforcement de la démarche RSE. Le label de la CGEM, accordé à 151 entreprises certifiées et désormais intégré au réseau Responsibility Europe, s'est ouvert aux structures plus agiles. Cette exigence éthique se double d'un effort de transparence avec la publication, en décembre 2025, de cinq nouveaux codes de bonnes pratiques en partenariat avec le ministère chargé de l'Investissement. Mais l'inclusion est aussi un impératif démographique. Face à un taux d'activité féminin qui stagne à 19%, la phase 2 de «Morocco4Diversity» et les conventions avec le Groupe AMH pour l'employabilité des personnes en situation de handicap visent à mobiliser tous les gisements de croissance. Le Baromètre de la gouvernance responsable permet désormais de piloter ces avancées avec une précision scientifique. Par ailleurs, le lancement du label «Made in Morocco» en novembre 2025 symbolise la quête de souveraineté, soutenue par une stratégie de décarbonation agressive incluant l'autoproduction et la mise à jour de l'outil «Bilan carbone». L'accélération numérique est l'autre moteur de cette transformation. À travers l'initiative «CGEM Tech for Founders» et le déploiement de la stratégie Digital Morocco 2030, la Confédération multiplie les passerelles d'open innovation. Pour les TPME, l'accent est mis sur l'intégration de l'Intelligence Artificielle, condition sine qua non de la survie économique de demain. En outre, l'effort de recherche et développement a trouvé une concrétisation majeure via le programme «Tatwir R&D» dont 160 projets ont été soutenus pour un investissement de 852 MDH, injectant 311 MDH de primes à l'innovation dans un pays où l'effort de R&D doit encore dépasser ses 0,8 % du PIB actuels. Le rayonnement international L'action de la CGEM à l'international s'est muée en levier de croissance opérationnelle. Si les liens avec l'Union européenne, premier partenaire historique, ont été consolidés, le patronat a opéré une diversification stratégique vers l'Amérique du Nord, le monde arabe et les puissances asiatiques. Cette offensive s'est doublée d'un ciblage de zones à haut potentiel telles que l'Amérique latine, l'ASEAN et l'Europe centrale. Toutefois, c'est en Afrique que la vision de la CGEM s'est faite la plus structurante, en prônant la construction de chaînes de valeur continentales intégrées. Cette ambition de co-développement s'appuie désormais sur des conseils d'affaires redynamisés, agissant comme des relais de terrain pour transformer les flux diplomatiques en contrats concrets pour les entreprises marocaines. La force de l'analyse Pour asseoir sa crédibilité auprès des pouvoirs publics, le patronat a fait le choix de la rigueur scientifique en produisant une série d'analyses. Certaines, à vocation publique, ont directement irrigué le débat national, en l'occurrence l'étude sur l'emploi, laquelle a nourri la feuille de route gouvernementale. Celle menée avec la Banque africaine de développement (BAD) a, quant à elle, tracé les voies des complémentarités industrielles sur le continent. Dans l'ombre des négociations, d'autres travaux ont servi d'outils de conviction, à l'instar de l'étude sur le financement de l'économie ou encore l'analyse technique des blocages urbanistiques à Casablanca, permettant d'apporter des solutions factuelles aux difficultés des opérateurs immobiliers. Une institution métamorphosée pour l'ère digitale L'héritage de Chakib Alj réside également dans une réforme profonde de la «maison» CGEM. Sur le plan de la gouvernance, la révision des statuts a permis de combler les vides juridiques et de garantir une transparence accrue des processus électoraux. Cette modernisation s'est accompagnée d'un renforcement de l'ancrage territorial avec la structuration de la région Guelmim-Oued Noun et une réorganisation du capital humain interne pour gagner en agilité. Ce renouveau est aussi visuel et technologique. Au-delà du réaménagement des sièges physiques, la Confédération a achevé sa transition digitale. Le défi du mandat 2026-2029 Alors que le processus électoral arrive à son terme, la CGEM s'apprête à tourner une page majeure de son histoire. Le Conseil d'administration a validé, mercredi, les candidatures de Mehdi Tazi et de Mohamed Bachiri pour succéder au binôme sortant. Chakib Alj dit laisser derrière lui une organisation financièrement équilibrée et structurellement solide. La campagne qui s'ouvre, avant l'Assemblée générale élective prévue le 14 mai, marquera le début d'un nouveau cycle où la continuité des chantiers entamés devra composer avec les nouveaux défis d'une économie mondiale en pleine mutation. Maryem Ouazzani / Les Inspirations ECO