Dans un contexte marqué par une amélioration du remplissage des barrages et une reprise pluviométrique encourageante, l'expert en sciences de l'agriculture, professeur à la Faculté pluridisciplinaire de Nador – Université Mohammed Ier, Kamal Aberkani, analyse les perspectives de la campagne agricole 2026. Entre retour de l'eau, contraintes persistantes sur les intrants et tensions géopolitiques affectant les marchés mondiaux, il décrypte les enjeux d'une saison qui s'annonce à la fois prometteuse et fragile. Les barrages affichent 72% de remplissage en mars 2026 et près de 75% en avril. Cela suffit-il pour garantir une campagne agricole satisfaisante ? La reprise pluviométrique est un signal positif et attendu après plusieurs années de stress hydrique. La recharge des nappes phréatiques et l'amélioration de l'indice de végétation créent des conditions favorables pour les cultures de printemps, avec des perspectives réelles pour les filières maraîchères, fourragères et arboricoles. Toutefois, une campagne agricole réussie repose sur l'ensemble de la chaîne de production, et pas uniquement sur la disponibilité de l'eau. Il faut par ailleurs tenir compte d'un décalage temporel structurel. Les produits présents sur le marché aujourd'hui ont été semés lorsque les barrages enregistraient des niveaux très bas. Les effets positifs de la pluie ne se feront sentir sur les prix qu'au fil de l'avancement des cultures printanières. La contrainte hydrique s'est atténuée, mais la contrainte liée aux intrants, elle, reste entière. Dans quelle mesure les tensions géopolitiques actuelles aggravent-elles la situation ? Le Maroc importe la quasi-totalité de ses besoins en pesticides, engrais azotés, semences et équipements agricoles. Les tensions autour du détroit d'Ormuz, en se superposant aux répercussions du conflit ukrainien, ont maintenu les prix de l'énergie à des niveaux élevés. Le gasoil frôle aujourd'hui les 15 dirhams, alourdissant considérablement les coûts logistiques liés à l'acheminement des intrants. Sur le terrain, des producteurs peinent d'ores et déjà à s'approvisionner en certains engrais. Il y a là un paradoxe criant. Le Maroc est un acteur reconnu dans la production de phosphate, mais il reste tributaire des importations d'azote et de potassium pour fabriquer des engrais complexes. Les perturbations des marchés mondiaux de ces éléments se répercutent ainsi directement sur les exploitations agricoles nationales. Quelles solutions préconisez-vous pour que cette campagne de rattrapage atteigne ses objectifs ? À court terme, la priorité est de mettre en place une démarche préventive de sécurisation des stocks d'intrants, filière par filière et région par région. Une coordination entre l'Etat, les chambres d'agriculture, les industriels et les fournisseurs est indispensable pour éviter que les tensions d'approvisionnement actuelles ne se transforment en ruptures de stocks dans les mois à venir. L'exploitation des outils de traitement des données constitue également un levier stratégique pour anticiper les chocs et cartographier avec précision les besoins. À moyen terme, il est nécessaire d'inscrire dans la continuité de la stratégie «Génération green» un volet dédié à la production locale d'intrants, engrais azotés, semences, plastiques agricoles. La disponibilité de l'eau d'irrigation reste fondamentale, mais elle n'est pas le seul facteur de production que nous devons sécuriser pour renforcer durablement la résilience du secteur. Mehdi Idrissi / Les Inspirations ECO