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La préservation du sens de la beauté et l'amour possible du monde.
Publié dans Albayane le 07 - 10 - 2021


Par Noureddine Mhakkak
Hassan Wahbi, universitaire à la faculté des lettres et des sciences humaines d'Agadir, est enseignant de littérature, d'histoire des idées, des enjeux interculturels et des questions d'esthétique (la culture du regard, les savoirs du voir, le goût etc.). Il est auteur de plusieurs essais de critique littéraire, de réflexions sur le divers culturel, sur la société marocaine ; de plusieurs recueils poétiques et d'aphorismes. Son cheminement d'écriture est essentiellement travaillé par la question de la présence, de la quête de la lucidité de l'appartenance et d'une liberté de pensée. Parmi ses derniers livres, on cite : La tyrannie du commun (La croisée des chemins, 2019), Petit éloge de l'aimance, (A. Gorius- AL Manar, 2020), Cet obscur objet du désir poétique, (Faculté des lettres, Agadir, 2018).
1 – Que représentent les arts et les lettres pour vous ?
Ce n'est pas quelque chose que je vois de l'extérieur pour chercher à savoir sa valeur, ce que cela représente. C'est intrinsèque à ma conduite de vie, constitue le complexe de soi. Point de séparation ; plutôt de l'existence sociale accompagnée, augmentée par la culture non comme posture académique ou socialement mimétique, mais comme corps vivant, incarnée en soi. Rappelez-vous la phrase du poète Pessoa : « Si la vie se suffisait à elle-même, il n'y aurait pas de littérature ». C'est une façon de dire qu'on ne peut voir, percevoir le monde frontalement. Ce qu'on a sous les yeux nous échappe immanquablement. Il faut passer par des médiations : l'art, la littérature, la vie de l'esprit, les cérémonies de l'altérité sensible, le besoin du sacré... D'un autre côté, pour faire vite, je dirai que c'est une façon aussi de se libérer des domesticités, de l'auto-suffisance et pouvoir être dans « la douceur d'un mystère qui n'est que la pénombre que nous avons traversée » (Proust). Mais sans oublier que la culture n'est pas une boîte à outils, une nomenclature de distinction, mais un désir constant de ce qui échappe dans l'incomplétude. C'est ce désir qui me nourrit. La culture- arts, lettres...- est le contraire d'un retranchement. Elle n'est présente que dans le mouvement des choses, d'autant mieux qu'elle ne peut cesser de s'y confronter comme images de la vie. Et ce qui est difficile avec la culture, c'est qu'on ne peut ni s'en passer, ni s'en contenter. S'en passer, c'est être dans la rétention des possibles, s'en contenter, c'est oublier les puissances de l'existence, la beauté des évidences. Finalement, vivre l'une et l'autre, l'une avec l'autre, l'une dans l'autre comme une solidarité joyeuse, parfois mélancolique.
2 – Que représente l'écriture/la lecture pour vous ?
D'abord je suis tenté de les associer toutes les deux comme articulation possible, car chacune renvoie à l'autre, chacune appelle ou désire l'autre en étant son ombre portée. La lecture est la mémoire de l'écriture ; celle-ci est improbable sans le parcours de connaissance des écritures des autres. La lecture peut se contenter de procurer du plaisir, se suffire à elle-même comme pratique culturelle, individuelle. Car il est beau d'ouvrir un livre pour soi, pour rien, pour entendre des histoires, le phrasé d'autres vies et d'autres corps, pour cette fameuse « diversion » dont parle Montaigne, qui permet d'être dans l'écart entre le réel et le possible. Et surtout d'être dans cette capacité de déport, de liberté de se vivre autrement par le plaisir du texte. J'y suis chaque jour comme rituel, respiration ; comme solitude habitée.
Mais l'écriture, c'est une autre histoire. C'est devenue mon histoire comme tension qui refigure les choses et à laquelle il est impossible de renoncer. Il y a là une sorte d'aveuglement car elle reste énigmatique sans être réduite au professionnalisme, au savoir fabriquer. Partir plutôt de la vulnérabilité, de l'inaccompli vers une sorte d'augmentation de son corps matériel en corps autre. Cela laisse entendre qu'avant il y a quelque chose qui demande à venir, à promettre ce qui a été omis par l'existence ou tu par l'assurance des certitudes sociales. Cela inaugure le mouvement de la conscience d'autre chose. L'écriture est, à mon avis, un dédoublement qui cherche à faire conjoindre ce qui est et ce qui peut advenir, l'opacité des choses et les transparences possibles. C'est l'humanité de l'humanité. Cela engage le sujet décidé, frappé par ce désir, à faire aboutir ce désir. Pour moi, la seule raison, l'unique joie est dans cette nudité première du désir. Le reste est affaire de pratique, de doute, de la nostalgie de la beauté. Chaque fois, c'est ça : ce désir qui vient occuper le regard, s'enliser dans notre poitrine, dans le ventre de notre croyance. Cela vient comme des arguments existentiels, pour s'y tenir, y témoigner de certaines formes de vie, certaines alliances imaginaires, en prose comme en poésie. Même si personne ne nous a demandé de témoigner. C'est finalement de l'ordre de la promesse à soi, de la conviction. Est-ce que cela aboutit. Je n'en sais rien. Ce que je sais, c'est que c'est un « second souffle », une non nécessité devenue nécessaire. Cela essentiellement dans le travail poétique ou la régularité de la rédaction de mes Carnets. Cela me maintient debout dans la survie possible, dans l'incertitude des jours. Cela me soulève après avoir été terrassé par certains événements.
3 – Les villes visitées et leurs influences.
Je n'aime pas les voyages en soi comme mobilité frénétique tout en aimant être ailleurs parfois. Cela me rappelle ces quelques vers de Lao Tseu :
« On connait le monde sans pousser la porte
On voit les chemins du ciel sans regarder par la fenêtre
Plus on va loin, moins on apprend ».
Il y a un tel folklore dans les déplacements que cela ne fait qu'effacer les beautés de l'ailleurs. Voir vite, ramasser les expressions dans les clichés, penser au retour et en revenant penser à un autre voyage. Je crois que rester chez soi peut devenir un foyer lumineux de la connaissance du monde, de son divers. Bien sûr, j'ai vu des villes, je suis touché par des atmosphères propres à ce divers ou ce que permet ce divers : la mobilité libre, le corps ouvert, la beauté des lieux, l'espace patrimonial, les œuvres des autres... Oui, c'est incontestablement bénéfique, mais c'est bien aussi de vivre les choses dans la distance et laisser les cultures des autres tranquilles, sans les saccager par le nombre. Voyager, avant, n'a jamais été nécessaire, en dehors des pèlerinages, du commerce humain, des voyages initiatiques qui approfondissent les expériences par le « trouble de l'ailleurs » (Eco). Aujourd'hui, ça en devient une obéissance au consumérisme, une façon de se réapproprier le monde superficiellement et on finit souvent par devenir l'idiot du voyage. Je préfère que le monde garde ses secrets, y songer comme un lointain ou alors séjourner un peu plus longtemps dans des lieux pour mieux les vivre, les sentir, se laisser se transformer par eux.
4 – Que représente pour vous la beauté ?
Mon dieu, qui peut répondre à cette question ?
Par souci de clarté, comme pour toute notion générique qui nous forme, je dirai que cela a une histoire liée aux habitudes anthropologiques, à l'esthétique, à l'évolution du goût, à la diversité des attitudes culturelles (les habitus). Ce n'est pas le lieu de développer cela. Mais aujourd'hui, une seule chose peut être dite promptement : c'est une qualité sans véritable argument, une rencontre qui impose quelque chose qui nous dépasse, nous tient : un visage, un paysage, une œuvre, une phrase, une grâce, un silence de vie, l'évidence d'un sourire, la fulgurance d'une pensée... Que sais-je encore ! La beauté reste un plaisir des sens, « une promesse de bonheur » (Stendhal), la surprise du désirable, les effets d'un réel positif, attractif. Même si les « choses considérées en elles-mêmes ne sont ni belles ni laides » (Spinoza), mais dépendent intensément de notre regard. Tout est là. Et par rapport à l'écriture cela reste l'objet d'une quête, la hantise de se rapprocher d'elle. C'est le propre de la littérature et de toute obstination de chercher la preuve d'autre chose qui demande d'être reconnu dans la vie même. Être reconnu et aimé.
5 – Parlez-nous des livres / films que vous avez déjà lus / vus et qui ont marqué vos pensées.
Je peux difficilement désigner des choix arrêtés à propos des livres ou des films marquants car on ne peut s'enfermer dans des choix qui risquent de limiter l'étendue de son propre goût. Cela dépend des moments de l'existence au fil du temps et au long des années. Ce qui a été décisif à un moment donné ne l'est plus à un autre. Bien sûr il y a des auteurs importants dans ma formation, de Sartre à Kundera ou Khatibi, de Baudelaire aux poètes contemporains comme Roberto Juarroz, Jaccottet, Char, Bonnefoy, etc., mais je rechigne à reconnaître des maîtres, à admettre plutôt des compagnons symboliques, des médiateurs du plaisir littéraire. Et je reste dans une bonne appétence qui frôle parfois l'avidité des bibliophages à travers les genres confondus (Roth, Coetzee, Mankel, Molina, en ce moment le philosophe François Julien ou la merveilleuse correspondance de Flaubert, etc.).
Pour le cinéma, celui-ci reste très important depuis l'enfance, depuis les projections gratuites des films en plein air. Aujourd'hui encore, c'est véritablement de l'ordre de la réjouissance visuelle, du bonheur des grands récits, malgré la mort des rituels en l'absence des salles (comme à Agadir). Ce que j'en retiens, de plus en plus, c'est la beauté du leurre, l'émotion : être fasciné, déporté que ça soit par un western crépusculaire, un thriller noir ou une histoire particulière pour le plaisir d'être envahi par des images, des tons de lumière, des corps, des dialogues intelligents comme chez Visconti, certains films japonais ou coréens et bien d'autres...
6 – Parlez-nous de vos projets culturels.
L'important, ce n'est pas d'avoir des projets, mais de protéger le présent à soi, ce qui se fait au jour le jour dans le silence à gagner chaque fois, dans la discrétion qui éloigne de la toxicité ambiante, même à l'université. Rester éveillé dans sa propre marge. C'est cela qui sauve : un rythme de vie et de pensée, une respiration, une écologie de soi-même. Cela a donné cette année trois manuscrits soumis aux éditeurs : « La Nuit humaine » (Carnets), « Ordre et désordre des êtres » (poésie), « Les Maladies de la littérature » (textes d'humeur sur la littérature). Et ça continue comme mouvement parfois tranquille, parfois intranquille, dans le rituel plein qui donne aux mots leur chair de vie, leur lieu de consécration. « On donne à son existence une sorte d'absolution » (Foucault). Ce qui est indispensable pour le maintien de son propre temps, la préservation du sens de la beauté, de la volupté, de l'amour possible du monde.
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