Entre essoufflement des récits officiels, inflation d'images jetables et résistances plastiques, l'art en 2025 n'a pas fait sa révolution. Mais il a refusé de disparaître. Face à la logique du slop, plusieurs expositions et gestes artistiques ont opposé une création exigeante. Revue critique d'une année oscillant entre champ artistique sous sédatif et sursauts lucides de la scène contemporaine marocaine. Suivez-nous sur WhatsApp Suivez-nous sur Telegram Il y a eu du silence. Beaucoup. Un silence épais, parfois confortable, parfois coupable. Et puis, par éclats, des œuvres qui résistent, qui cognent, qui persistent à fabriquer du sens quand tout pousse à l'oubli rapide, à l'image jetable, au slop – cette bouillie visuelle produite en série, lisse, sans mémoire ni aspérité. En 2025, l'art n'a pas fait la révolution. Mais il a refusé de dormir complètement. Et c'est déjà beaucoup. Entre patrimonialisation assumée, retours critiques sur les mémoires effacées, gestes plastiques indociles et récits détournés, plusieurs expositions ont dessiné une cartographie fragile mais nécessaire d'un monde de l'art marocain (et diasporique), ballotté entre torpeur et beaux sursauts de création. Revue subjective, mais pas indulgente. L'art est la matière À la galerie L'Atelier 21, Abdelkrim Ouazzani n'expose pas : il réactive. « L'enfance de l'art » n'a rien d'une bluette nostalgique. C'est un geste grave, presque politique, dans un contexte où la spontanéité est devenue un produit marketing et l'innocence une posture. Fer, rouille, pigments : la matière parle avant les concepts. Les formes se déforment, se recomposent, refusent toute fixité. Comme si l'œuvre elle-même hésitait à devenir adulte. Mohamed Métalsi, dans la monographie « Une poétique de la matière », parle d'«éternel enfant» nietzschéen. On y voit surtout un artiste mûr qui sait que le jeu est une chose trop sérieuse pour être abandonnée aux algorithmes. Ouazzani nous rappelle que créer, ce n'est pas illustrer le monde, c'est le réenchanter sans le nier. Visibles les invisibles Avec « Ce que je suis, ce que nous sommes », M'barek Bouhchichi signe l'une des propositions les plus nécessaires de l'année. Pas spectaculaire. Pas décorative. Essentielle. Des portraits peints sur caoutchouc, matière lourde, chargée d'histoire. Des visages noirs, longtemps relégués hors champ, qui reviennent hanter l'espace blanc de la galerie. Ici, la peinture n'est pas représentation : elle est réapparition. Jamila Moroder parle d'«archéologie sensible». Le mot est juste. Bouhchichi creuse dans la terre, dans l'histoire, dans les corps. Il n'illustre pas une identité, il la réinscrit. À rebours du folklore et des assignations, son œuvre impose une éthique du regard : regarder, vraiment, c'est accepter d'être déplacé. Contre-archive On croyait l'Aquarium de Casablanca définitivement englouti sous le béton et l'amnésie urbaine. Mohamed Fariji le fait remonter à la surface. « L'Aquarium imaginaire, épisode #2″ n'est ni une reconstitution nostalgique ni une simple dénonciation patrimoniale. C'est un geste de contre-archive. Reproduire les céramiques, redonner forme à ce qui a été effacé, inventer des récits alternatifs : Fariji travaille là où la ville a renoncé à se souvenir. Son exposition agit comme un cri doux mais ferme : un futur sans mémoire est un décor sans profondeur. Dans une année saturée d'images instantanées, ce travail lent, obstiné, presque entêtant, montre que l'art peut encore être un outil de transmission collective. Hajjaj refuse la gravité Avec « Fiq ! », Hassan Hajjaj fait exactement ce qu'on attend de lui – et c'est tant mieux. Couleurs qui explosent, cadres saturés, références pop assumées, acrobates marocains saisis dans un mouvement suspendu entre tradition et futur. Mais derrière l'esthétique immédiatement reconnaissable, quelque chose insiste : une célébration politique du corps en mouvement, libre, collectif. Le dialogue avec le Groupe Acrobatique de Tanger dépasse la simple collaboration artistique. Il fabrique une image possible d'une jeunesse marocaine inventive, joyeuse, insoumise. Dans une année souvent plombée, « Fiq ! » agit comme une respiration. La preuve que l'art peut aussi être un geste de vitalité pure, sans cynisme. Dessiner le trouble Trois artistes, trois manières de refuser le récit fermé. Chez Mohamed Lekleti, le dessin devient un espace mental instable. « Des mythes sans légendes » ne raconte rien, mais ouvre tout. Figures hybrides, frontières poreuses, symboles détournés : l'œuvre dérange parce qu'elle ne rassure jamais. Elle oblige à penser sans mode d'emploi. Amina Rezki, elle, tourne ses personnages de dos. Geste simple, mais redoutablement efficace. En refusant le regard frontal, elle force le spectateur à projeter, à inventer. Ses scènes, à la fois ordinaires et étranges, rappellent que la peinture peut encore être un art du silence narratif. Quant à Simohammed Fettaka, avec « Dérives », il poursuit un travail de sabotage doux des images établies. Jeux, détournements, hors-champ : l'œuvre ne se fixe pas. Elle glisse. Elle résiste à toute tentative de clôture interprétative. Mémoires en tension La photographie de Mous Lamrabat (Homesick) parle d'exil sans pathos. Loin des clichés diasporiques, ses images construisent un entre-deux lucide, chargé de symboles, où l'identité n'est ni stable ni réconciliée. Chez Zineb Bouchra, le chaos devient forme. « Recovery » n'est pas un hommage aux ruines, mais une plongée dans la déflagration elle-même. Fragments, chutes, éclats : l'œuvre ne reconstruit pas, elle documente la fracture. Et pose une question brutale : comment créer quand le monde semble définitivement disloqué ? L'Art en 2025 n'a pas promis des lendemains radieux. Il a proposé autre chose : des zones de résistance, des gestes obstinés, des œuvres qui refusent la facilité, la vitesse, l'oubli. Entre grand sommeil et beaux sursauts, la création a tenu. Par endroits. Fragile. Mais vivante. Et c'est peut-être là, finalement, sa plus grande victoire.