En 2025, le Maroc a consolidé son virage productif. L'industrialisation gagne en épaisseur, portée par quelques filières motrices, une politique d'investissements moins centrée sur l'axe historique et un cadre incitatif davantage orienté vers la création de valeur. Les prochains arbitrages s'appuient sur trois leviers, à savoir la disponibilité des compétences, une énergie compétitive et un guichet administratif plus fluide. Le Maroc a choisi, en 2025, de remettre l'industrie au centre du jeu économique et d'en faire un marqueur de souveraineté. Batteries, aéronautique, automobile… de la première unité continentale dédiée aux batteries à l'extension du site de Safran à Nouaceur, jusqu'au cap du million de véhicules franchi par Stellantis. Cette dynamique s'appuie sur un cadre moderne, une gouvernance territoriale renforcée et le déploiement élargie de la Charte de l'investissement. Encore faut-il convertir l'élan en résultats probants en levant trois verrous, la formation, l'énergie et l'exécution administrative. L'industrie, pilier réaffirmé de la souveraineté nationale Parmi les faits marquants de l'année, la montée en puissance de la filière des batteries électriques, avec le lancement de la première unité de production à l'échelle continentale, constitue une avancée autant symbolique que stratégique. Elle place le Maroc non seulement dans la course mondiale à la mobilité verte, mais aussi dans une dynamique de captation de valeur technologique sur le long terme. Autre jalon structurant : la consolidation de l'écosystème aéronautique, avec l'extension des capacités industrielles de Safran à Nouaceur et la densification des chaînes locales de sous-traitance, traduisant une montée en compétence nationale. Dans l'automobile, Stellantis a franchi un cap historique avec le million de véhicules produits, dont une part croissante à destination de marchés exigeants. Plus que les volumes, c'est le degré d'intégration locale (jusqu'à 65% pour certains modèles) qui témoigne d'une mutation profonde. L'ère de la valeur ajoutée nationale commence à supplanter celle de la délocalisation basique. Une planification industrielle à l'échelle des territoires L'époque où l'activité productive se concentrait sur l'axe Casablanca-Tanger semble désormais révolue. Ce que révèle l'analyse des flux d'investissement public et privé, c'est une volonté de faire émerger des pôles spécialisés au sein des régions, à partir de leurs atouts propres. Dans l'Oriental, l'installation d'un cluster de logistique industrielle verte à proximité d'Oujda. À Fès-Meknès, l'orientation vers la mécatronique, les composants électroniques et les biotechnologies repose sur un tissu académique solide et une main-d'œuvre déjà formée. Plus au sud, dans la région Souss-Massa par exemple, l'agro-industrie retrouve un nouveau souffle grâce à l'industrialisation de la chaîne de valeur, depuis les coopératives agricoles jusqu'aux plateformes logistiques et d'export. Un cadre réglementaire au diapason des ambitions Cette mutation n'aurait pas pu s'opérer sans un socle réglementaire innovant. L'entrée en vigueur de la nouvelle Charte de l'investissement, véritable "loi-cadre" de la production nationale, a marqué une inflexion majeure. En rompant avec la logique de guichet unique et en instaurant une logique d'impact – sur l'emploi, la territorialisation, et l'empreinte environnementale – le Maroc s'est doté d'un outil incitatif plus intelligent, plus lisible, plus stratégique. La révision du cadre fiscal applicable aux entreprises industrielles, avec une fiscalité incitative sur les réinvestissements, a également renforcé la compétitivité locale. Pour les PME, l'instauration du Statut unique de l'entreprise a permis à des milliers d'acteurs informels de franchir le cap de la formalisation, grâce à des démarches simplifiées, une fiscalité transitoire adaptée et un accompagnement digitalisé. Au-delà des textes, c'est le mode de gouvernance des politiques publiques industrielles qui évolue, à travers la mise en réseau des Centres régionaux d'investissement (CRI), plateformes d'analyse en temps réel, Comité national de pilotage du développement industriel, et surtout, intégration de la voix des territoires dans les prises de décision stratégiques. Des effets d'entraînement sur l'économie réelle L'industrialisation, telle qu'elle s'est déployée en 2025, ne se limite pas à un secteur. Elle reconfigure les dynamiques de croissance à l'échelle de l'ensemble de l'économie. Le tourisme, notamment, en a bénéficié. En régions, le développement de zones industrielles a renforcé la demande pour des infrastructures hôtelières, ainsi que pour des services de restauration, de transport et de logistique. À Tanger, Fès, et Agadir, le tourisme d'affaires est venu renforcer la saisonnalité touristique traditionnelle. Le numérique, lui aussi, a trouvé de nouveaux débouchés. De nombreuses startups marocaines, soutenues par des incubateurs publics ou privés, ont pivoté vers des solutions "industry-tech" (ERP, cybersécurité industrielle, gestion prédictive des chaînes d'approvisionnement, jumeaux numériques, etc). En somme, une "tech made in Morocco" est en train d'émerger, au contact direct de l'industrie. Dans ce cadre, le système financier n'est pas en reste. En 2025, les lignes de crédit orientées vers les projets industriels à impact territorial se sont multipliées. Les banques participatives ont continué à élargir leur base, tandis que des véhicules de financement spécialisés ont vu le jour. Enjeux stratégiques La trajectoire de 2025 est prometteuse, mais elle n'est pas exempte de tensions. Le problème structurel de la formation reste entier. Les instituts sectoriels peinent à répondre à la demande en main-d'œuvre qualifiée. Les passerelles entre formation technique et universitaire restent fragiles. L'accès à l'énergie reste également un point noir. Malgré la montée en puissance des énergies renouvelables, le coût de l'énergie industrielle reste supérieur à la moyenne régionale, en l'absence d'un marché libéralisé et d'une logistique énergétique optimisée. L'adoption des PPA reste lente, freinée par des incertitudes réglementaires. Enfin, la coordination interministérielle et le manque d'agilité administrative peuvent encore ralentir la concrétisation des projets. L'année 2026 devra être celle de la fluidification, de la synergie et de la mise à l'échelle. Maintenant, si 2025 a posé les fondations, 2026 devra bâtir l'architecture. Il ne s'agira plus d'impulser, mais d'accélérer. L'avenir proche appelle à trois impératifs : la continuité stratégique, la maturité institutionnelle et l'intelligence territoriale. Ayoub Ibnoulfassih / Les Inspirations ECO