Santé, éducation, sécurité routière, justice territoriale... Sept ans après le changement permanent de l'heure légale, une note stratégique du Centre africain d'études stratégiques et de la digitalisation (CAESD) dresse le premier bilan documenté des coûts cachés de la décision. Loin des arguments d'économies d'énergie, l'analyse révèle un arbitrage politique douloureux entre coopération économique et bien-être des citoyens. Le 26 octobre 2018, le Maroc franchissait un cap horaire. Par le décret 2.18.855, le gouvernement fixait définitivement l'heure légale à GMT+1, mettant fin au changement saisonnier. L'argument officiel : l'alignement sur l'Europe et des économies d'énergie. Sept ans plus tard, une note stratégique du Centre africain d'études stratégiques et de la digitalisation (CAESD) vient bousculer ce narratif. Fondée sur des preuves scientifiques internationales et des données nationales, elle pose une question aussi simple qu'inconfortable : et si l'heure supplémentaire avait un coût bien plus élevé que prévu ? Avant même d'entrer dans les chiffres, la note plante un cadre conceptuel puissant, celui de souveraineté temporelle. L'heure légale n'est pas un simple outil d'organisation administrative. C'est une structure qui encadre la relation entre l'économie, la santé, l'éducation et le marché du travail. Elle détermine notre degré d'intégration dans les espaces économiques régionaux, mais aussi le rythme biologique de 37 millions de Marocains. Le choix du GMT+1 permanent constitue un arbitrage clair : un gain de chevauchement horaire avec l'Europe contre un coût social et sanitaire potentiel lié au décalage entre l'horloge biologique et l'heure légale. Un «décalage social» que la littérature scientifique internationale documente désormais précisément. Une cascade de coûts Le coût invisible est sanitaire. Le CAESD cite l'étude de référence de Giuntella & Mazzonna qui démontre, à travers une méthodologie rigoureuse, que vivre du côté occidental d'un fuseau horaire – exactement la situation du Maroc avec GMT+1 – est associé à une perte moyenne de 19 minutes de sommeil par nuit. Ce chiffre peut sembler anodin, mais cette privation chronique est corrélée à une augmentation des risques d'obésité, de diabète et de maladies cardiovasculaires. L'heure d'été permanente impose un coucher du soleil tardif qui retarde l'endormissement sans décaler le réveil professionnel ou scolaire. Les adolescents sont en première ligne. Une autre étude établit que le passage à l'heure d'été entraîne chez eux une perte de sommeil pouvant atteindre 32 minutes par nuit, avec un impact direct sur leur vigilance et leurs performances scolaires. Quand on sait que l'école commence tôt au Maroc, la combinaison est explosive. Deuxième coût : la sécurité routière. Une étude de Gentry et al. établit une corrélation forte entre la vie à l'ouest d'un fuseau horaire et une augmentation de 21,8% des décès liés aux accidents de la route. Pourquoi ? Parce que les matins sombres, combinés aux heures de pointe, multiplient les risques, notamment pour les piétons, les deux-roues et les travailleurs précoces. La note du CAESD compile les données officielles de la NARSA et du ministère du Transport sur la période 2020-2024. Le bilan est éloquent avec 3.005 morts en 2020, 3.685 en 2021, 3.242 en 2022, 3.819 en 2023, et 4.024 décès en 2024. La tendance est nettement haussière depuis 2022. La note prend soin de préciser que ces chiffres seuls ne constituent pas une preuve causale directe de l'impact de l'heure légale, car d'autres facteurs entrent en jeu. Elle invite aussi à croiser ces données avec les heures exactes des accidents afin de mesurer la part imputable aux matins sombres. Par ailleurs, le chapitre éducatif est tout aussi préoccupant. La note rappelle que les adolescents sont les plus vulnérables au décalage circadien. Le coucher tardif induit par GMT+1, combiné à des horaires scolaires matinaux, génère une dette de sommeil chronique. L'étude de Medina et al., déjà citée, documente une perte de 32 minutes de sommeil chez les adolescents lors du passage à l'heure d'été. Transposée au contexte marocain, cette donnée interpelle directement le ministère de l'Education nationale. La note recommande d'ailleurs, parmi ses mesures urgentes, le report de l'entrée scolaire à 09h00 de novembre à février. Cet «allègement hivernal» protégerait la santé et la sécurité des élèves et du personnel. L'énergie, un mirage L'un des arguments fondateurs de la décision de 2018 était l'économie d'énergie. La note le déconstruit méthodiquement. L'étude de référence de Kotchen & Grant, menée dans l'Indiana (centre-est des Etats-Unis), a démontré que l'adoption de l'heure d'été avait en réalité entraîné une augmentation de 1% de la consommation résidentielle d'électricité, notamment à cause de la climatisation en soirée. L'expérience turque, citée en comparaison internationale, confirme cette analyse. La Turquie a adopté l'heure d'été permanente en 2016. Les études ultérieures n'ont trouvé aucune économie d'énergie notable, et ont même signalé des effets économiques négatifs. Dans les climats chauds comme le Maroc, le raisonnement est implacable car le coucher du soleil tardif augmente l'utilisation de la climatisation en soirée, annulant ainsi toute économie sur l'éclairage matinal. L'argument énergétique ne tient donc pas. La fracture territoriale, angle mort du débat La note introduit une dimension trop souvent négligée : celle de la justice territoriale. Vivre à l'ouest du fuseau GMT+1 n'a pas le même coût que vivre à l'est. Les régions orientales du pays, plus proches du centre du fuseau, subissent moins le décalage entre l'heure solaire et l'heure légale. À l'inverse, les régions atlantiques, les plus peuplées, sont en première ligne des matins sombres. Cette inégalité territoriale devant l'heure a des conséquences concrètes. La note alerte sur la sécurité des groupes vulnérables. L'obligation pour les femmes, les filles et les étudiants des zones marginales et rurales de se déplacer dans l'espace public avant l'aube augmente les indicateurs de perception d'insécurité et multiplie les risques d'agressions ou de harcèlement. «Cette variable socio-territoriale ne doit pas être limitée au coût du déplacement, mais doit être considérée comme un obstacle à la justice territoriale et à l'égalité des chances d'accès sécurisé aux infrastructures éducatives et professionnelles», insiste le CAESD. La note alerte par ailleurs sur l'écart entre l'heure légale et l'heure du marché traditionnel. L'économie informelle et les activités liées aux marchés hebdomadaires, qui constituent une part vitale du cycle économique national, dépendent naturellement du cycle solaire. L'imposition de l'heure GMT+1 crée une forme de «désynchronisation» avec ces activités, qu'il s'agisse de l'agriculture ou du commerce de proximité matinal. Cet écart engendre un coût indirect qui se traduit par la perturbation des chaînes d'approvisionnement locales et une augmentation de la pression sur une main-d'œuvre déjà vulnérable, laquelle peine à concilier son activité professionnelle avec le rythme administratif et éducatif imposé par l'Etat. Vous avez dit «alignement avec l'Europe» ? Reste le cœur de l'argument pro-GMT+1 : l'intégration économique avec l'Europe. La note ne le nie pas. Elle consacre même une analyse détaillée au chevauchement horaire. En hiver, avec l'Europe à GMT+1, le GMT+1 marocain offre 8 heures de chevauchement avec l'Europe contre 7 en GMT. Mais il réduit d'une heure le chevauchement avec le Royaume-Uni, avec la côte Est américaine et avec la Chine. En été, avec l'Europe à GMT+2, le GMT+1 marocain offre toujours 7 heures de chevauchement avec l'Europe contre 6 en GMT, et offre 8 heures avec le Royaume-Uni contre 7 en GMT. Mais cela réduit encore d'une heure le chevauchement avec les Etats-Unis. La conclusion de la note est limpide : le gain européen est compensé par une diminution des heures de chevauchement avec l'espace anglo-saxon et asiatique, ce qui pourrait affecter la diversification des partenariats économiques en dehors de l'espace européen. Le choix temporel reflète donc un arbitrage structurel entre approfondir l'intégration européenne ou renforcer l'ouverture multidirectionnelle. Un choix qui n'a rien de technique, mais tout de stratégique. Instabilité chronique La décision de 2018 s'inscrit dans une chronologie juridique dense. Le décret 2.12.126 du 18 avril 2012 avait instauré un système de changement saisonnier calqué sur l'Europe, avec passage à GMT+1 du dernier dimanche de mars au dernier dimanche de septembre. Un an plus tard, le décret 2.13.781 alignait encore davantage le Maroc sur le calendrier européen en repoussant le retour à l'heure GMT au dernier dimanche d'octobre. C'est finalement le décret 2.18.855 du 26 octobre 2018, publié au Bulletin officiel n° 6720 bis, qui a abrogé ce système saisonnier pour fixer GMT+1 comme heure légale permanente. Le texte se fonde sur le décret royal n° 455.67 de 1967 et comporte une particularité souvent mal comprise : son article 2 confère au chef du gouvernement le pouvoir de revenir temporairement à l'heure de Greenwich pendant le mois de Ramadan. Une décision du 29 janvier 2026 a ainsi acté ce retour pour le Ramadan 1447 H, illustrant par là même l'instabilité chronique d'un système qui prétendait justement apporter de la stabilité. Sous d'autres cieux La note du CAESD consacre un développement éclairant aux expériences étrangères. Cinq cas sont analysés. L'Union européenne, malgré le vote du Parlement en 2019 pour la fin du changement d'heure, reste gelée faute de consensus sur l'heure permanente, offrant au Maroc une marge de décision souveraine. La Turquie, avec son heure d'été permanente depuis 2016, n'a produit aucune économie d'énergie. Les Etats-Unis, où le Sénat a voté l'heure d'été permanente en 2022 sans que la Chambre ne suive, illustrent la polarisation entre préférences populaires et recommandations scientifiques. L'Egypte, qui a réintroduit l'heure d'été saisonnière en 2023 dans un contexte de crise économique, montre que l'heure peut être un outil tactique même si son efficacité est douteuse. La Chine et le Japon, enfin, n'adoptent pas l'heure d'été, et leur compétitivité ne doit rien à l'alignement horaire mais à des facteurs structurels comme la productivité, les chaînes d'approvisionnement et le capital humain.