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Décarbonation du secteur cimentier : le dilemme des industriels
Publié dans Les ECO le 03 - 04 - 2026

Le Maroc veut construire des stades, des autoroutes, des logements, des barrages. Tout cela nécessite du ciment. Et le ciment représente déjà entre 8% et 10% des émissions nationales de gaz à effet de serre. Construire plus tout en émettant moins, c'est l'équation difficile que les cimentiers marocains ont décidé d'attaquer frontalement le 1er avril 2026, avec une feuille de route qui dit à la fois l'ambition et les conditions sans lesquelles ce document restera un document de conférence.
On peut mettre du solaire sur le toit d'une cimenterie. On peut brûler des déchets plutôt que du charbon dans ses fours. Mais on ne peut pas empêcher le calcaire de libérer du CO2 quand on le cuit à 1.450°C. C'est de la chimie, pas de la politique. C'est ce que dit la feuille de route de l'APC, présentée à Bouknadel le 1er avril 2026. Le constat qui saute aux yeux est qu'il y a dans la présentation de la feuille de route de décarbonation des cimentiers marocains une tension que la formulation institutionnelle cherche à contenir mais que l'analyse fait ressortir immédiatement : le Maroc a besoin de plus de ciment pour construire ses infrastructures, ses logements, ses stades, ses routes.
Or, la production de ce ciment représente entre 8% et 10% de ses émissions nationales de gaz à effet de serre. Ce n'est pas une contradiction gérée. C'est une équation ouverte, dont la feuille de route – présentée le 1er avril 2026 au Centre international Hassan II de formation à l'environnement de Bouknadel – constitue l'une des premières tentatives sectorielles structurées de réponse collective. Saïd Elhadi, président de l'Association professionnelle des cimentiers (APC), l'énonce avec la franchise d'un dirigeant qui sait que son secteur ne peut plus différer la question.
«Je suis confiant quant à la capacité technique de la filière à réduire ses émissions jusqu'à même atteindre le net zéro, sur le très long terme. Ce que nous devons construire maintenant, c'est le cadre qui permettra de fixer les objectifs à atteindre et d'en assurer la faisabilité. Cela ne se fera pas sans une politique publique holistique adressant la décarbonation de cette filière industrielle et d'autres filières portant des problématiques comparables», affirme le président de l'APC.
Une déclaration qui dit trois choses simultanément : la confiance technique existe, le cadre politique manque et le secteur ne peut pas y arriver seul. La première chose que ce dossier révèle, et que le grand public ignore généralement, c'est la nature profonde du problème de décarbonation du ciment. Contrairement à une centrale électrique au charbon qu'on peut remplacer par une ferme éolienne, ou à un véhicule thermique qu'on remplace par un véhicule électrique, la cimenterie ne peut pas simplement changer de source d'énergie pour cesser d'émettre du CO2.
La raison est chimique, et elle est irréductible : la fabrication du clinker, composant principal du ciment, nécessite la cuisson du calcaire à 1.450°C, une réaction qui libère naturellement du CO2 par décarbonation du calcaire, indépendamment de la source d'énergie utilisée pour chauffer le four. Des émissions de procédé qui représentent une fraction incompressible des émissions totales du secteur. On peut décarboner l'énergie mais on ne peut pas décarboner la chimie du calcaire sans capturer le CO2 émis par la réaction elle-même. Rappelons que le secteur est déjà à 80% d'électricité renouvelable et 24% de combustibles alternatifs, des chiffres en ligne avec les meilleurs standards internationaux.
Cette réalité physique est la clé de lecture de toute la feuille de route. Elle explique pourquoi l'objectif de -23% à 2030 est ambitieux mais atteignable avec les leviers disponibles, et pourquoi le net zéro à 2050 nécessite des «technologies de rupture» – notamment le CCUS (Captage, Utilisation et Stockage du CO2) – qui ne sont pas encore déployées à l'échelle industrielle. Ce n'est pas un aveu d'échec. C'est une honnêteté technique que peu d'industries osent afficher aussi clairement dans leurs communications publiques.
Ce qui change concrètement d'ici 2030 : quatre leviers
La feuille de route présente une architecture de décarbonation à horizon 2030 qui mérite d'être détaillée au-delà du chiffre global de -23%. Cette réduction se décompose en quatre leviers dont les contributions respectives sont documentées : combustibles alternatifs (-10%), électricité verte (-6%), réduction du taux de clinker (-4%) et efficacité énergétique (-3%). Les combustibles alternatifs portent, à eux seuls, 43% de l'effort total. C'est le levier à la fois le plus prometteur et le plus dépendant de l'écosystème externe aux cimenteries. L'objectif est d'utiliser entre 700.000 et 1 million de tonnes de RDF (combustibles solides issus des déchets ménagers) à l'horizon 2030, contre des volumes encore très partiels en 2022.
Pour y parvenir, les cimenteries ont besoin que les collectivités territoriales organisent la collecte, le tri et la préparation des déchets ménagers. Or aujourd'hui, cette filière est embryonnaire dans la plupart des villes marocaines. Le protocole signé avec l'Etat en décembre 2021 est un cadre de départ, pas encore une infrastructure opérationnelle. Ce que cela signifie concrètement pour une municipalité comme Casablanca, Fès ou Agadir, c'est qu'elle doit investir dans des centres de tri, organiser la collecte sélective et mettre en place des chaînes logistiques de livraison aux cimenteries. Sans ces investissements municipaux, le levier «combustibles alternatifs» (le plus puissant de la feuille de route) ne peut pas être déployé.
La biomasse est l'autre levier à fort potentiel sous-exploité. Grignons d'olives, boues de stations d'épuration, résidus agricoles. Des matières qui doivent passer de moins de 20.000 tonnes en 2022 à plus de 250.000 tonnes en 2030, puis à 408.000 tonnes en 2050. Quadrupler la consommation de biomasse en huit ans suppose la structuration d'une filière nationale qui n'existe pas encore, avec des acteurs agricoles qui doivent valoriser leurs résidus plutôt que les brûler à ciel ouvert, des intermédiaires logistiques qui collectent et conditionnent, et des prix qui rendent l'opération économiquement viable pour toutes les parties.
La réduction du taux de clinker est le levier le moins dépendant de l'écosystème externe. Il s'agit de substituer une partie du clinker par des matériaux alternatifs (laitiers de hauts fourneaux, cendres volantes, pouzzolanes) qui ont des propriétés liantes comparables mais émettent moins de CO2 à la production. Une évolution qui a des implications directes sur les normes de construction.
En effet, un ciment à taux de clinker réduit n'a pas exactement les mêmes propriétés mécaniques qu'un ciment portland traditionnel. Les architectes, bureaux d'études et maîtres d'ouvrage doivent donc adapter leurs spécifications techniques. C'est pourquoi le programme de formation prévu dans la convention avec la Fondation Mohammed VI cible explicitement les bureaux d'études et les architectes, pas seulement les cimentiers.
Ce qui est faisable d'ici 2030, ce qui ne l'est plus, et ce qui est désormais incontournable
Ce qui est faisable et démontré, c'est que les quatre leviers retenus pour 2030 reposent sur des technologies maîtrisées. La combustion de RDF dans les fours cimentiers est une pratique courante en Europe et en Asie depuis des décennies. L'augmentation de la part des énergies renouvelables dans le mix électrique s'appuie sur un secteur de production marocain d'énergies renouvelables déjà mature.
La réduction du taux de clinker est une optimisation connue et déployée dans de nombreux pays. Quatre leviers qui ne nécessitent pas de percée technologique, mais des investissements, des filières et un cadre réglementaire. Ce qui n'est plus faisable ou du moins qui ne l'est pas encore, c'est de maintenir le statu quo de la gestion des déchets municipaux tout en espérant que les cimenteries atteignent leurs objectifs de combustibles alternatifs. Si les collectivités ne structurent pas la filière de valorisation des déchets, le levier le plus puissant de la feuille de route reste théorique.
De même, continuer à brûler à ciel ouvert les résidus agricoles tout en voulant multiplier par treize la consommation de biomasse dans les cimenteries est contradictoire. La feuille de route des cimentiers laisse entendre, sans le dire explicitement, qu'une série de pratiques actuelles (enfouissement de déchets recyclables, brûlage agricole, gestion désorganisée des résidus industriels) sont incompatibles avec la trajectoire de décarbonation affichée.
Ce qui est désormais incontournable pour les différents acteurs économiques : pour les cimentiers eux-mêmes, la feuille de route sectorielle crée une forme de pression collective qui, même sans être juridiquement contraignante pour chaque entreprise, devient un référentiel de performance visible. Un cimentier qui ne progresse pas sur les combustibles alternatifs alors que le secteur s'est engagé collectivement sur cet objectif s'expose au surcoût des taxes carbone sur les différents débouchés, notamment à l'export, et potentiellement à des désavantages réglementaires futurs.
Pour les institutions financières (banques, fonds d'investissement, bailleurs internationaux), la feuille de route avec la participation de la BERD et du Fonds vert pour le climat crée un signal d'alignement que les investisseurs responsables ne peuvent pas ignorer. Les financements verts, les obligations climatiques, les lignes de crédit dédiées à la transition industrielle deviennent des outils pertinents pour le secteur, à condition que les projets soient documentés et mesurables, ce que la feuille de route permet désormais.
Ce qui change pour chaque acteur économique concerné
Pour les collectivités territoriales, la feuille de route crée une pression nouvelle : sans leur participation active dans la structuration des filières de déchets, le secteur cimentier ne peut pas atteindre ses objectifs. Ce n'est plus une question de bonne volonté environnementale, c'est une interdépendance économique. Une commune qui tarde à organiser le tri et la valorisation de ses déchets ménagers prive potentiellement les cimenteries de son territoire d'un combustible local qui réduirait leur dépendance aux importations fossiles.
Le dossier fait référence au co-processing comme alternative à «la création de nouvelles infrastructures d'enfouissement». Ce qui signifie concrètement que les cimenteries peuvent absorber une fraction des déchets que les communes auraient autrement à enfouir, réduisant ainsi le besoin de nouvelles décharges et le foncier qui leur est associé.
Concrètement, voici une valeur économique réelle que les élus locaux ont intérêt à saisir. Pour les bureaux d'études, architectes et constructeurs, le message est clair : la composition du ciment va évoluer et les normes de construction devront s'adapter. Quant à ceux qui ne se forment pas à ces nouvelles réalités techniques, ils risquent de prescrire des spécifications inadaptées aux nouveaux produits.
Le programme de formation sur trois ans, destiné à plus de 500 professionnels, incluant les bureaux d'études et les architectes, est une réponse directe à ce risque. Mais il suppose que ces professionnels acceptent de consacrer du temps à une montée en compétences qui n'est pas encore obligatoire, et le deviendra probablement quand les normes de construction intégreront les nouveaux ciments à taux de clinker réduit.
Pour les acteurs agricoles, le développement de la filière biomasse représente une opportunité économique nouvelle : valoriser des résidus (grignons d'olives, résidus de récoltes) qui sont actuellement soit brûlés, soit abandonnés, en les vendant aux cimenteries comme combustible. Une valorisation qui suppose l'émergence d'intermédiaires qui collectent, conditionnent et livrent ces matières. Un potentiel de création d'emplois ruraux que le dossier des cimentiers mentionne explicitement comme bénéfice économique du co-processing. Pour les institutions financières marocaines, la feuille de route ouvre un champ de financement nouveau.
Les cimenteries vont devoir investir massivement, notamment dans des équipements de combustion adaptés aux RDF, dans des systèmes de prétraitement des déchets, dans l'optimisation de leur mix clinker. Des investissements qui sont finançables par des instruments verts.
La convention avec la BERD et le Fonds vert pour le climat précise que des financeurs internationaux spécialisés sont déjà dans la boucle. Les banques marocaines qui développent des offres de financement vert pour l'industrie ont là un secteur de taille significative avec un besoin documenté et une feuille de route crédible, à savoir 24,5 millions de tonnes de capacité annuelle, 14 cimenteries et sept centres de broyage.
La question non résolue pour l'heure : qui paie ?
Le dossier des cimentiers relatif à la feuille de route de leur décarbonation est d'une franchise remarquable sur le sujet qui fâche : le coût de la transition. Comment garantir que l'évolution des coûts de production ne se répercute pas de manière excessive sur les prix du ciment et, in fine, sur le coût de construction ? La question est posée explicitement mais la réponse ne l'est pas. Et c'est là que réside la vraie tension.
La décarbonation du ciment a un coût industriel réel, que ce soit les investissements dans de nouveaux équipements, le prix parfois plus élevé des combustibles alternatifs par rapport au charbon ou au coke de pétrole, les coûts de formation et d'adaptation des process. Des surcoûts qui, si rien ne les absorbe, se répercutent sur le prix du ciment, puis sur le prix de la construction, et donc sur le coût du logement, dans un pays où la question du logement abordable est déjà un défi majeur de politique publique.
C'est ce que Saïd Elhadi, président de l'APC, appelle «une politique publique holistique», à savoir un ensemble de mécanismes (subventions à l'investissement vert, mécanismes de prix carbone, protections tarifaires contre les importations non soumises aux mêmes contraintes) qui permettent de partager le coût de la transition entre les industriels, l'Etat et les consommateurs finaux, plutôt que de le faire reposer intégralement sur les prix de production.
Ce dialogue entre l'APC, les cinq ministères impliqués dans la concertation, les partenaires financiers et les institutions normatives est précisément ce que la conférence du 1er avril 2026 a vocation à formaliser. La feuille de route n'est pas une réponse complète. C'est une invitation structurée à construire cette réponse ensemble. C'est à la fois sa limite et sa valeur.
Bilal Cherraji / Les Inspirations ECO


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