Entre la pétition numérique qui dépasse les 340.000 signatures sur «change.org», la nécessité d'une étude scientifique qui énumère les coûts cachés de l'heure d'été permanente et les modalités de la loi, qui encadrent strictement le droit de pétition, le débat sur GMT+1 prend une tournure inédite à quelques mois des élections législatives de 2026. Mais suffira-t-il pour que l'Exécutif renonce à une mesure qu'il a pourtant généralisée en 2018 ? L'expert Mohammed Jadri livre son analyse, tandis que les expériences étrangères (Turquie, UE, Etats-Unis, Egypte) montrent que le sujet divise partout. Comme chaque année, le retour à GMT+1 après le Ramadan a réveillé la grogne. Mais cette fois, la mobilisation s'organise. Une pétition en ligne a déjà recueilli plus de 340.000 signatures sur la plateforme en ligne «change.org». Dans l'optique d'encadrer ce mouvement sur les réseaux sociaux, une coordination nationale a été créée avec des relais dans les douze régions du Royaume, pour franchir le seuil légal de 4.000 signataires et déposer une pétition officielle via la plateforme eparticipation.ma ou d'autres supports conformément à la loi organique 70-21 promulguée en 2021. Parallèlement, le Centre africain d'études stratégiques et numériques (CAESD) a déjà publié une note intitulée «La souveraineté temporelle au Maroc». Son verdict est sans appel : l'alignement sur l'Europe a un coût. Vivre à l'ouest du fuseau GMT+1, comme c'est le cas pour la majorité des Marocains (notamment les régions atlantiques), provoque une perte moyenne de 19 minutes de sommeil par nuit. Les adolescents perdent jusqu'à 32 minutes de sommeil (étude Medina et al.), avec un impact direct sur leurs performances scolaires, d'autant que les cours commencent tôt au Maroc. Dans ce diagnostic, la sécurité routière n'est pas épargnée. En effet, les matins sombres augmenteraient aussi de 21,8% les accidents mortels (étude Gentry et al.) avec une hausse de 34% en cinq ans. Et l'argument des économies d'énergie s'effondre. Dans les climats chauds, le coucher tardif alourdit la climatisation, comme l'a démontré l'étude de Kotchen & Grant dans l'Indiana, confirmée par l'expérience turque. Aussi, les femmes et les élèves des zones rurales, contraints de se déplacer avant l'aube, voient leur sécurité menacée. «Cette variable socio-territoriale doit être considérée comme un obstacle à la justice territoriale et à l'égalité des chances», insiste le CAESD. Le verrou juridique et politique Sur le papier, la mobilisation a des arguments solides. Mais le chemin vers un abandon de GMT+1 est semé d'embûches. D'abord, la loi 70-21 impose des règles strictes : la pétition officielle doit être déposée sur «eparticipation.ma» par une commission d'au moins cinq citoyens inscrits sur les listes électorales, désignant un mandataire et un suppléant. Le seuil de 4.000 signatures – largement dépassé sur les réseaux sociaux via la plateforme numérique change.ma– devra être atteint sur la plateforme publique. Ensuite, la Commission des pétitions dispose de 60 jours pour examiner la recevabilité et transmettre son avis au Chef du gouvernement, puis ce dernier dispose de 30 jours pour notifier sa décision (acceptation ou rejet motivé). Soit 90 jours de procédure – un délai qui placerait une éventuelle réponse en plein été, juste avant la campagne des législatives. Ensuite, l'argument économique central du gouvernement – l'alignement sur l'Europe – est réel. La note du CAESD le reconnaît : GMT+1 offre huit heures de chevauchement avec l'Europe en hiver contre sept en GMT. Mais il réduit d'une heure le chevauchement avec le Royaume-Uni, les Etats-Unis et la Chine. «Le gain européen est compensé par une diminution des heures de chevauchement avec l'espace anglo-saxon et asiatique, ce qui pourrait affecter la diversification des partenariats économiques», conclut la note. Un arbitrage stratégique, pas une fatalité technique. L'expert Mohammed Jadri, interrogé sur cette question, tempère l'enthousiasme tout en ouvrant des pistes. Il rappelle d'abord le cadre juridique : «Au-delà du nombre de signatures, qui reste minime sur 37 millions de Marocains, les pétitions des plateformes électroniques privées n'ont aucune valeur juridique. Pour une pétition officielle, il faut être inscrit sur les listes électorales avec copie de la carte nationale ou son numéro et la signature physique». Il préconise ensuite une étude d'impact de trois à six mois, associant gouvernement, syndicats, opérateurs et un échantillon représentatif de citoyens, pour mesurer les répercussions économiques, énergétiques et sanitaires. «Le point d'entrée doit rester une étude d'impact et scientifique permettant d'adopter une décision judicieuse : maintien, abandon ou solution de juste milieu, comme dans l'Union européenne, avec une saison GMT et une saison GMT+1, surtout pendant l'été». Enfin, il insiste sur la dimension citoyenne : «Aujourd'hui, il est nécessaire de consulter un échantillon de Marocains pour avoir leur avis, car c'est en fin de compte une affaire d'opinion publique». Le poids des précédents D'autres pays ont hésité et leurs expériences éclairent le débat marocain. L'Union européenne a voté la fin du changement d'heure en 2019, mais reste bloquée faute de consensus entre Etats membres sur l'heure permanente (hiver ou été). La Turquie, passée à l'heure d'été permanente en 2016, n'a réalisé aucune économie d'énergie notable ; les études n'ont trouvé que des effets économiques négatifs. Les Etats-Unis sont polarisés : le Sénat a voté l'heure d'été permanente en 2022 (Sunshine protection act), mais la Chambre n'a pas suivi, illustrant la tension entre préférences populaires et recommandations scientifiques. L'Egypte, elle, a réintroduit l'heure d'été saisonnière en 2023 dans un contexte de crise économique, montrant que l'heure peut être un outil tactique même si son efficacité énergétique est douteuse. Quant à la Chine et au Japon, ils n'ont jamais adopté l'heure d'été, et leur compétitivité ne doit rien à l'alignement horaire mais à des facteurs structurels (productivité, chaînes d'approvisionnement, capital humain…). La pétition, peut-elle vraiment faire plier le gouvernement ? La réponse dépend de trois facteurs. D'abord, la capacité des organisateurs à transformer la mobilisation numérique en une pétition officielle recevable, un défi logistique et juridique, mais que leur coordination nationale (douze régions, relais locaux) rend crédible. Ensuite, l'évolution du rapport de force politique en année électorale : un gouvernement déjà contesté sur le pouvoir d'achat, la santé et l'éducation peut-il ignorer plusieurs centaines de milliers de voix, surtout si la pétition officielle atteint le seuil requis et bénéficie d'une large couverture médiatique ? Enfin, la publication éventuelle d'une étude d'impact officielle, que l'expert Jadri appelle de ses vœux, donnerait une légitimité scientifique à la contestation ou non, et offrirait au gouvernement une porte de sortie honorable (ajustement de la mesure sans perdre la face). Pour l'instant, le gouvernement n'a pas bougé. Mais pour la première fois depuis 2018, la contestation dispose à la fois d'une mobilisation citoyenne massive sur les réseaux sociaux (343.000 signatures, et potentiellement davantage), d'une expertise scientifique solide (étude CAESD, études internationales citées), et d'un cadre légal pour se faire entendre (loi 70-21, plateforme eparticipation.ma). La fronde ne garantit pas la victoire, mais elle a cessé d'être un simple rituel estival. Reste à savoir si l'Exécutif, à l'approche des urnes, préférera l'écoute au statu quo. Yassine Saber / Les Inspirations ECO