Il aura suffi d'une intervention parlementaire pour que la farine nationale redevienne un sujet de débat général. La question dépasse l'épisode lui-même. Elle touche à la manière dont un produit subventionné, destiné en priorité aux ménages modestes, circule, se transforme, se contrôle et se raconte dans l'espace public. L'affaire révèle autant les mécanismes de surveillance que les zones d'ombre et les attentes de transparence. Lors de la discussion du Projet de loi de finances à la Commission des finances, Ahmed Touizi, président du groupe du Parti authenticité et modernité à la Chambre des représentants, a déclaré que le soutien au blé tendre et à la farine nationale avait coûté 16,8 milliards de dirhams. Il a ensuite affirmé qu'il n'existait pas de contrôle et qu'«il y a des personnes qui moulent du papier», ajoutant que «ce produit ne peut même pas être consommé dans certaines régions». Toute une polémique s'en est suivie, la formule ayant été détachée de son cadre d'origine. Relayée en ligne et sortie de son registre figuratif, elle a été comprise comme l'accusation d'un mélange matériel entre farine et carton, donnant naissance à une inquiétude diffuse, nourrie par des vidéos d'essais domestiques et des commentaires alarmistes sur les réseaux sociaux, tout au long des derniers jours. Face à cette interprétation, le député a précisé que son propos ne devait «jamais être compris dans son sens matériel ou littéral». Il affirme que «l'expression était imagée et désigne le fait de se jouer des documents ou des factures pour bénéficier du soutien public». Selon lui, «il n'a jamais été question de mélanger du papier ou des substances étrangères à la farine» et «l'interprétation littérale n'a aucun sens, y compris économiquement». Il dit regretter que ses propos aient été «sortis de leur contexte et utilisés à des fins d'exagération et de recherche de sensationnel». Ce qui remonte réellement du terrain Pour savoir si des cas concrets avaient été signalés, Les Inspirations ECO s'est entretenu avec Ouadie Madih, président de la Fédération nationale des associations du consommateur. Sa réponse est directe. «Nous n'avons reçu aucune réclamation concernant la présence de substances étrangères dans la farine. S'il existe un cas isolé dans une zone donnée, il ne peut pas être généralisé. Lorsqu'un doute existe, l'administration compétente se déplace, effectue des prélèvements et procède aux analyses nécessaires», dit-il. Les plaintes reçues, selon Madih, concernent en réalité deux sujets récurrents dans la chaîne d'approvisionnement. D'abord, l'entreposage dans des conditions inadaptées. Le président de la Fédération nationale des associations du consommateur précise que «lorsque la farine est stockée dans des lieux humides ou posée directement au sol, cela peut entraîner l'apparition d'insectes ou une altération du produit». Ensuite, la circulation de la farine subventionnée en dehors des circuits auxquels elle est destinée. «Nous constatons des situations où la farine subventionnée est vendue à un prix supérieur au prix réglementé ou détournée vers des circuits urbains, notamment dans la fabrication de pain de rue», poursuit le président de la FNAC. Au sujet des vidéos circulant en ligne où des consommateurs testent la farine chez eux, Madih tempère. «Nous ne pouvons pas juger la qualité d'un produit sur la base de vidéos ou d'essais réalisés de manière individuelle. Lorsqu'un doute existe, il doit être confirmé par des analyses scientifiques. Le consommateur peut saisir l'Office national de sécurité sanitaire des produits alimentaires (ONSSA), et les associations de consommateurs peuvent accompagner la procédure, notamment lorsque plusieurs réclamations portent sur le même fournisseur.» Des contrôles effectués De son côté, l'Office national de sécurité sanitaire des produits alimentaires confirme que la production de farine relève d'un dispositif d'agrément sanitaire strict. À fin 2025, 191 minoteries disposent ainsi d'une autorisation délivrée après vérification du respect des exigences d'hygiène, de sécurité sanitaire, de traçabilité des étapes de production et d'étiquetage. Ces établissements sont soumis à un suivi continu, avec 212 visites d'inspection réalisées sur la période 2024-2025, destinées à vérifier la conformité au cadre réglementaire en vigueur. La surveillance ne se limite pas aux sites de production. L'ONSSA met en œuvre un programme national annuel de contrôle, comprenant des prélèvements d'échantillons de farine dans les minoteries, les marchés et les points de vente. Les analyses en laboratoire portent sur la recherche de contaminants tels que l'aflatoxine, l'ochratoxine A, le DON et la zéaralénone, ainsi que sur des paramètres liés à la qualité, notamment l'humidité, la teneur en minéraux, la présence de fer et les niveaux de protéines. Parallèlement, des opérations de contrôle sur le terrain sont menées dans le cadre des commissions locales mixtes, afin de vérifier la conformité des produits effectivement commercialisés. Les résultats montrent une activité de contrôle régulière et documentée. En 2024, 710 échantillons ont été analysés, 38 tonnes de farine ont été retirées du marché et 89 dossiers ont été transmis aux autorités compétentes. Jusqu'à fin septembre 2025, 577 échantillons ont été prélevés, 33 tonnes détruites et 60 dossiers adressés. Au cours de la même année, l'ONSSA indique également avoir retiré neuf autorisations sanitaires et suspendu quatre autres concernant des minoteries jugées non conformes aux normes en vigueur. Le parcours de la réclamation Lorsqu'un consommateur soupçonne un problème de qualité, il peut saisir l'ONSSA, l'organisme chargé de vérifier la conformité sanitaire des produits alimentaires. Cette saisine peut se faire auprès de la direction régionale ou du service provincial de l'Office, ou être relayée par l'autorité locale. Les associations de consommateurs peuvent accompagner cette démarche, notamment pour constituer un dossier lorsque plusieurs personnes formulent des réclamations concernant le même fournisseur ou le même lot. Selon Ouadie Madih, «lorsqu'il y a au moins deux plaintes portant sur un même produit et un même point de vente ou de distribution, il devient possible d'engager une procédure d'enquête structurée et, si nécessaire, d'aller en justice». Il est recommandé de conserver un échantillon du produit concerné, l'emballage s'il existe, ainsi que la date et le lieu d'achat, afin de permettre une traçabilité précise. Les analyses doivent être réalisées sur des prélèvements conformes aux procédures officielles, condition indispensable pour établir des éléments recevables. L'accompagnement par une association permet également de suivre l'évolution du dossier jusqu'aux conclusions des autorités compétentes et, le cas échéant, à la prise de mesures correctives ou à des poursuites. Faiza Rhoul / Les Inspirations ECO