La mise en œuvre du Mécanisme d'ajustement carbone aux frontières (MACF) au 1er janvier 2026, marque une rupture importante dans la manière dont l'Union européenne articule désormaisses politique climatique et politique industrielle. Loin d'être une simple mesure fiscale, le MACF s'inscrit dans une reconfiguration plus large des chaînes de valeur mondiales et des stratégies de compétitivité. Comme l'ont souligné Dani Rodrik, Philippe Aghion et Joseph Stiglitz, la transition vers une économie bas carbone ne peut être comprise qu'en tenant compte des incitations industrielles, des dynamiques d'innovation et des enjeux de partage de la valeur ajoutée entre capital productif et travail. Cette analyse cherche à montrer dans quelle mesure le MACF peut devenir à la fois un instrument de réduction des émissions et un levier de souveraineté productive, notamment dans la relation économique entre l'Union européenne et le Maroc. Le MACF transforme la politique climatique européenne en véritable outil industriel, en réorganisant les chaînes de valeur mondiales. Pour le Maroc, l'impact immédiat reste limité mais deviendra stratégique, surtout pour les filières exportatrices et l'automobile. Entre risques d'exclusion et opportunités de montée en gamme, tout dépendra de la capacité à innover et à décarboner. Trois hypothèses structurent cette réflexion. Premièrement, le MACF ne relève pas uniquement d'une logique environnementale, mais participe d'un repositionnement industriel européen visant à limiter la fuite de carbone et à préserver une base productive stratégique. Deuxièmement, ses effets directs sur le Maroc resteront sans doute limités à court terme, tout en pouvant devenir structurants à moyen terme pour les filières exportatrices. Troisièmement, l'impact réel du mécanisme dépendra largement de la capacité des pays concernés à internaliser les externalités de la transition bas carbone, qu'il s'agisse d'innovation, d'apprentissage technologique ou de cohésion sociale. I. LE MACF AU CŒUR DE LA POLITIQUE INDUSTRIELLE ET CLIMATIQUE EUROPEENNE Le rapport Draghi (2024) confirme cette lecture en présentant le MACF comme l'un des piliers d'une nouvelle politique industrielle européenne. Il rappelle néanmoins que sa mise en œuvre doit être progressive et prudente, notamment en ce qui concerne la suppression des quotas gratuits et la prise en compte des émissions indirectes. Autrement dit, le MACF ouvre des opportunités, mais il comporte aussi des risques d'ajustement qu'il convient d'anticiper. Le MACF constitue d'abord un instrument de politique industrielle visant à rétablir des conditions de concurrence équitables entre les producteurs européens et les importateurs. Les biens entrant sur le marché européen supportent désormais un prix du carbone, qui n'est pas une taxe, comparable à celui payé par les industries européennes, en particulier dans les secteurs les plus intensifs en émissions, tels que l'acier, l'aluminium, l'électricité, l'hydrogène et les fertilisants. L'innovation verte ne doit cependant pas être perçue comme punitive. Si la tarification du carbone représente une avancée majeure pour le financement de la transition énergétique, elle ne saurait fragiliser les ménages modestes, comme l'a rappelé le mouvement des «Gilets jaunes» en France. À long terme, la transition énergétique implique l'émergence de nouvelles sources d'énergie, moins dépendantes des ressources fossiles, condition indispensable de souveraineté et de soutenabilité, comme l'éolien, le solaire et l'hydrogène vert. II. CONSEQUENCES STRATEGIQUES POUR LE MAROC S'agissant du Maroc, l'impact du MACF devrait demeurer très limité à court terme. Les exportations marocaines vers l'Union européenne, évaluées entre 20 et 25 milliards d'euros par an, concernent majoritairement les produits agricoles, miniers et les biens semi-finis ou assemblés dans les filières automobile et aéronautique. Seuls 3 à 4% des exportations pourraient être directement affectés, principalement les fertilisants et dérivés phosphatés. Cet impact est d'autant plus atténué que l'Office chérifien des phosphates a déjà engagé un processus de réduction de l'intensité carbone de ses procédés industriels. Depuis l'entrée en vigueur de l'accord agricole en 2012, les exportations marocaines à destination de l'Union européenne ont plus que triplé, pour atteindre 3,4 milliards d'euros en 2024, soit 14% des exportations totales du Maroc vers l'UE. Dans le même temps, les importations agricoles européennes à destination du Maroc se sont établies à 3,6 milliards d'euros, représentant environ 10% des exportations européennes vers le Royaume. En 2024, le Maroc est devenu le premier fournisseur de légumes de l'Union européenne, avec plus d'un million de tonnes exportées pour une valeur de 1,7 milliard d'euros. Dans le secteur industriel, les exportations marocaines ont progressé grâce à la montée en gamme des filières automobile, aéronautique et électrique, soutenue par des infrastructures logistiques de haut niveau. L'Union européenne, et plus particulièrement la France et l'Espagne, confirme sa confiance en raison de la stabilité institutionnelle du Maroc et de sa proximité géographique. Les chaînes de production attestent d'un degré croissant d'intégration, de traçabilité et de conformité aux standards européens. La mise en œuvre du mécanisme d'ajustement carbone ne remet toutefois pas en cause la relation industrielle avec l'Europe et tend plutôt à accélérer la décarbonation et la montée en gamme des filières marocaines, ainsi que des nombreux équipementiers européens, asiatiques et américains installés en joint-ventures dans le Royaume. Dans ce cadre, la diplomatie économique marocaine acquiert une dimension stratégique. Sa position de pivot entre l'Europe, la Méditerranée et l'Afrique lui permet de contribuer à l'émergence d'un modèle de croissance partagée, fondé sur la montée en gamme, la création d'emplois qualifiés et la décarbonation progressive des intrants. L'accord de libre-échange entre l'Union européenne et le Mercosur ne constitue pas nécessairement une perspective favorable pour le Maroc. L'intégration de davantage de réglementation carbone sur les produits agricoles au sein du MACF pourrait contribuer à préserver la compétitivité du Royaume tout en soutenant l'agriculture européenne, confrontée à des tensions sociales importantes. III. FOCUS INDUSTRIE AUTOMOBILE ET RECOMPOSITIONS INDUSTRIELLES Dans le secteur automobile, la transition vers les motorisations hybrides et électriques engage le Maroc dans une transformation structurelle profonde. Elle suppose la modernisation continue des capacités industrielles, l'élévation du niveau de qualification des ingénieurs et des techniciens, le renforcement de la recherche-développement et l'intégration croissante de la robotisation et du numérique au cœur des procédés productifs. Cette dynamique ne relève pas uniquement de la compétitivité économique. Les tendances récentes du marché mondial confirment l'ampleur de ces mutations. En 2025, BYD a vendu près de 4,6 millions de véhicules électrifiés, dont environ 2,25 millions entièrement électriques, tout en franchissant pour la première fois le seuil du million de ventes réalisées hors de Chine. Cette progression, visible en Europe, en Asie du Sud-Est et au Moyen-Orient, révèle un déplacement graduel des rapports de force industriels au profit des acteurs capables d'articuler innovation rapide, maîtrise des coûts et contrôle des chaînes d'approvisionnement. On observe de fortes disparités en Europe, les pays nordiques concentrant les parts les plus élevées de véhicules électriques. Dans les grands marchés comme l'Allemagne, la France, l'Italie et l'Espagne, les motorisations thermiques demeurent majoritaires, tandis que les hybrides et l'électrique progressent. À moyen terme, la dynamique semble toutefois orientée en faveur du véhicule électrique, de la même manière que le smartphone asiatique et américain a progressivement mis à l'écart le téléphone à touches européen. IV. LECTURE GEOECONOMIQUE DES TRANSFORMATIONS EN COURS L'entrée en application complète du mécanisme d'ajustement carbone aux frontières de l'Union européenne à partir du 1er janvier 2026 constitue un tournant. En internalisant progressivement le coût du carbone, ce dispositif modifie la hiérarchie de compétitivité entre territoires et incite à la relocalisation d'activités moins émettrices. Pour le Maroc, il crée une fenêtre d'opportunité pour orienter l'industrie automobile vers des trajectoires bas carbone et renforcer son intégration dans des partenariats euro-méditerranéens fondés sur la décarbonation et la montée en gamme technologique. L'expérience européenne de la téléphonie mobile au cours des années 2000 rappelle que toute adaptation tardive face à une rupture technologique peut conduire à un retard difficilement réversible. Malgré une position initialement dominante, l'industrie européenne n'a pas su anticiper la convergence entre logiciel, plateformes numériques et matériel, ce qui a progressivement entraîné sa marginalisation. Une trajectoire comparable ne peut être totalement exclue pour l'automobile lorsque les stratégies industrielles demeurent fragmentées et que l'effort d'investissement dans l'innovation, les batteries, l'électronique de puissance et les logiciels embarqués reste insuffisant. Dans ce contexte, le Maroc peut, tour à tour, devenir bénéficiaire ou victime du changement. Tout dépend de sa capacité à capter et à internaliser les externalités associées à la transition technologique. Les externalités positives, telles que la diffusion des compétences, la formation d'écosystèmes de fournisseurs ou encore l'apprentissage collectif induit par la présence d'acteurs internationaux, peuvent renforcer durablement la productivité et la montée en gamme du tissu industriel. À l'inverse, des externalités négatives peuvent émerger lorsque la production se limite aux segments peu qualifiés et faiblement intégrés, ce qui enferme l'économie dans des chaînes de valeur à faible contenu technologique et la rend vulnérable aux délocalisations. Ainsi, loin d'être seulement un instrument climatique, le MACF apparaît comme un révélateur des rapports de puissance et des trajectoires industrielles en cours, obligeant l'Union européenne, comme le Maroc, à repenser leurs stratégies de développement.