Parti pour durer quatre à cinq semaines, selon le président américain Donald Trump, l'escalade militaire entre les Etats-Unis, Israël et l'Iran livre plusieurs enseignements stratégiques majeurs pour le Maroc. Avant d'être pris pour cible lors de l'opération «Epic Fury», Ali Khamenei, guide suprême de la République islamique d'Iran depuis 1989, avait durci, ces derniers mois, ses menaces publiques contre les Etats-Unis. Le 31 mars 2025, soit près de deux mois et demi avant la guerre des douze jours, il mettait en garde Washington contre le coût d'une action militaire contre l'Iran. Le 18 juin, au plus fort des hostilités avec Israël, il avertissait qu'une implication américaine exposerait les Etats-Unis à des «dommages irréparables». Puis, le 26 juin, sur les cendres du cessez-le-feu, il promettait une forte riposte à toute nouvelle frappe, susceptible de viser les bases américaines dans la région. La propagande iranienne ne trouvait guère d'écho dans certaines grilles d'analyse, notamment chez les théoriciens partisans du réalisme politique pour qui le caractère répressif du régime des ayatollahs ne suffit pas à justifier une politique d'ingérence. L'Iran n'en a pas moins mis ses menaces à exécution. Dans les heures qui ont suivi l'offensive américano-israélienne déclenchée le 28 février, Téhéran a multiplié les tirs de missiles — directement ou par l'entremise de groupes qui lui sont affiliés — en direction de pays du Golfe abritant des bases militaires américaines. À en croire plusieurs experts indépendants ayant requis l'anonymat, il y aurait là un véritable tournant et plusieurs enseignements stratégiques à tirer, notamment pour les partenaires de longue date de Washington, dont le Maroc. Absence de «rationalité politique» Le premier a trait à la portée réelle du parapluie sécuritaire que le rapprochement avec le camp occidental est censé offrir. Bahreïn et les Emirats Arabes Unis à titre d'exemple, seuls Etats de la sous-région à avoir franchi le pas de la normalisation avec Israël, figurent en l'occurrence parmi les pays les plus exposés aux représailles iraniennes contre ceux qui abritent des installations américaines. Il en est de même pour les intérêts d'un autre allié stratégique de Washington, le Qatar, ciblé par des tirs de missiles et de drones, avec des interceptions revendiquées par Doha et des perturbations temporaires de l'activité aérienne. À Ras Tanura, une raffinerie d'Arabie saoudite dont la capacité de production atteint les 550.000 barils par jour, une attaque de drones — attribuée par plusieurs sources à l'Iran, accusation démentie par Téhéran — a conduit Aramco à interrompre temporairement ses exportations. «Les investissements saoudiens dans l'économie américaine dépassent à eux seuls le PIB marocain», confie un expert des relations internationales. «Pourtant, au moment où Riyad attend un signal clair, les Américains sont aux abonnés absents». Un aveu de désengagement anticipé par les Saoudiens qui, pour rappel, ont refusé de mettre à disposition leurs bases et espaces aériens pour frapper l'Iran, précisément, «parce qu'ils avaient compris que leur première garantie de stabilité résidait non pas dans l'appui américain, mais dans la préservation d'un canal avec Téhéran», nous explique notre interlocuteur. Le constat vaut aussi pour la France, engagée aux côtés des Emirats Arabes Unis par un partenariat de défense en bonne et due forme, et qui dispose d'une base aérienne à Abou Dabi. «Les Emirats ont pourtant été pilonnés sans qu'un seul Rafale ne décolle», constate l'expert. Le précédent est d'autant plus significatif qu'il concerne un partenaire dont la valeur stratégique pour la France – contrats d'armement, approvisionnement énergétique, investissements croisés – dépasse de très loin celle du Maroc. Cela en dit long sur la nature conditionnelle des alliances contemporaines. Le parallèle ukrainien s'impose, tant Kiev avait, elle aussi, bâti sa posture de défense sur la conviction que le soutien occidental constituerait un filet de sécurité durable. «Les Ukrainiens ont toujours cru que l'appui américain et européen était là. En fait, ils sont seuls», constate l'expert. Méfiance d'ordre structurel Transposée au Maghreb, la leçon interpelle les dirigeants au premier chef. Le Royaume n'a certes pas de contentieux direct avec l'Iran, mais les deux pays n'entretiennent plus de relation depuis la rupture diplomatique de 2018, Rabat ayant accusé Téhéran de soutenir le Polisario via le Hezbollah. La méfiance est d'ordre structurel. Elle est à la fois politique et confessionnelle, Rabat se posant en rempart contre toute projection chiite dans son aire d'influence. Mais dans la grammaire des relations internationales, le régime des mollahs n'est pas une variable déterminante. C'est plutôt le différend avec l'Algérie, face auquel l'option militaire ou l'idée même d'un équilibre des forces adossé à des alliances extérieures ne constitue, selon notre interlocuteur, «pas du tout une garantie de stabilité». Il appelle à prendre exemple sur le rapprochement entre Riyad et Téhéran, issu d'un travail diplomatique, loin des coalitions militaires. «Ces deux pays disposaient de beaucoup plus de raisons politiques, économiques et historiques de se détester que le Maroc et l'Algérie. Malgré cela, ils ont su parvenir à une certaine rationalité politique». Choc énergétique Sur le plan économique, l'escalade entre Washington, Tel-Aviv et Téhéran expose le Maroc à un choc économique immédiat et potentiellement durable. À ce stade, la plupart des analyses de marché écartent l'hypothèse d'un choc pétrolier. Le Brent s'échange autour de 83 dollars le baril ce 3 mars, après avoir gagné un peu plus de 10% en quelques séances. Cette accalmie apparente dissimule pourtant une fragilité bien connue des opérateurs. Il suffit qu'un maillon logistique se durcisse – assurance, transport ou passage maritime – pour que les marchés revalorisent la prime de risque. Le détroit d'Ormuz, par lequel transite 80% des exportations d'hydrocarbures de la sous-région, demeure, de facto, sous contrôle iranien. Si ce goulot d'étranglement est maintenu au-delà de deux semaines et demie, les modélisations des cabinets spécialisés convergent vers un scénario nettement plus sévère. «Au cas où le détroit d'Ormuz resterait verrouillé sur la durée du conflit, le baril franchira la barre des 130 dollars, il n'y a aucun doute là-dessus», estime Anas Abdoun, senior analyst en charge de l'Afrique et du Moyen-Orient chez Stratas Advisors. Le marché gazier, lui, a déjà basculé. Le Qatar, troisième exportateur mondial de GNL et fournisseur de 20% du marché global, a annoncé la suspension de sa production en raison des hostilités. Les prix du gaz naturel liquéfié ont bondi de plus de 30% en quelques séances. Cette hausse ne reste pas confinée au Golfe. Le Maroc, qui importe son GNL des Etats-Unis, est indexé sur les mêmes références de marché. «Le fait que le gaz qatari soit bloqué suffit à renchérir le gaz américain, par simple effet de substitution. La même logique s'applique aux produits raffinés que le Royaume achète en Europe du Nord, puisque ces raffineries transforment elles-mêmes du brut en provenance du Golfe», explique Abdoun. À cette mécanique tarifaire s'ajoute la perturbation des routes maritimes. Les Houthis ont déjà annoncé un durcissement de leurs opérations en mer Rouge, ce qui contraindra les armateurs à emprunter de nouveau le cap de Bonne-Espérance, avec un «surcoût estimé à 10% sur l'ensemble des importations en provenance d'Asie», estime Abdoun. Pour le Royaume, la conjonction de ces facteurs menace directement les perspectives macroéconomiques. La croissance des derniers trimestres reposait sur deux socles favorables, une bonne pluviométrie et un prix du baril durablement bas, entre 60 et 65 dollars. Si le premier échappe à toute emprise géopolitique, le second vient de voler en éclats. Pour Oussama Ouassini, spécialiste en économie géopolitique, le diagnostic est sans appel. «Le Maroc est un importateur net d'énergie à hauteur de près de 98% de ses besoins en hydrocarbures. Il n'a aucune marge de manœuvre politique sur ce terrain, il ne peut que subir.» La facture énergétique, talon d'Achille structurel de la balance commerciale, amplifierait immédiatement le déficit extérieur, entraînant dans son sillage le coût du transport et les prix des intrants industriels, avec le risque d'engendrer, en bout de chaîne, l'inflation importée. Quid des IDE? L'autre vulnérabilité, moins visible, tient à la structure des Investissements directs étrangers dans le Royaume. Le Maroc, éloigné géographiquement du théâtre des opérations, est perçu comme un pôle de stabilité. La structure des flux d'IDE penche au profit des Emirats Arabes Unis, devenus le premier investisseur étranger au Maroc, loin devant les Saoudiens et les Qataris. En l'état actuel, Abou Dabi, désormais absorbé par ses enjeux internes, aura toutes les raisons de réorienter ses flux financiers vers ses propres besoins. La Bourse de Casablanca a immédiatement intégré le choc géopolitique. Après un recul de 4,21% lundi, le MASI a de nouveau décroché mardi, franchissant à la baisse la barre des 17.000 points pour s'établir à 16.641 points à la mi-séance. En deux jours de cotation, la place casablancaise a ainsi effacé plusieurs mois de gains, sous l'effet d'une pression vendeuse sans lien évident avec les fondamentaux locaux ou les résultats des sociétés cotées. Les marchés, eux, n'attendent pas les arbitrages politiques pour tirer leurs conclusions. Le malheur des uns fait le bonheur des autres La crise qui secoue le Moyen-Orient révèle, par contraste, plusieurs leviers dont dispose le Maroc. Le premier est d'ordre logistique. Tanger Med, premier port d'Afrique et de Méditerranée, est positionné sur l'axe Atlantique–Méditerranée, à distance respectable des points de friction du Golfe. Si les flux de transbordement venaient à se redessiner durablement, l'infrastructure pourrait capter une partie des volumes réorientés sans changer de modèle. «Les opérateurs logistiques ajustent leurs routes en temps réel. Tanger Med est déjà un point de passage par sa position et par sa capacité installée», observe Oussama Ouassini, spécialiste en intelligence économique. Le deuxième est énergétique, mais pas au sens habituel. Le pétrole transitant par le détroit d'Ormuz expose le marché à une prime de risque immédiate dès que la zone se tend — via le fret, l'assurance et les délais d'acheminement —, même sans rupture physique d'approvisionnement. L'objectif de 52% de capacité installée en renouvelables d'ici 2030 répond d'abord à une logique de transition interne, mais il joue aussi un rôle d'amortisseur en réduisant la part d'énergie importée exposée aux chocs géopolitiques. «Si l'hydrogène vert atteint une masse critique industrielle, il pourra, à terme, se substituer à une fraction des importations d'hydrocarbures dans certains usages et diminuer la vulnérabilité extérieure de l'appareil productif», analyse Ouassini. Le troisième levier tient au projet de gazoduc Nigeria–Maroc. Ce qui relevait d'une ambition structurante à long terme prend, dans le contexte actuel, une dimension de sécurité énergétique pour le Maroc, les pays subsahariens et l'Europe. Une route atlantique, offshore, indépendante des principales routes maritimes méditerranéennes. Ayoub Ibnoulfassih / Les Inspirations ECO