Marginalisation du dialogue social, engagements non appliqués, cadre des libertés syndicales jugé contraignant et précarisation du travail, plusieurs arguments sont avancés par les analystes pour expliquer l'affaiblissement de la force de frappe des organisations syndicales. Plus qu'un essoufflement interne, c'est l'accumulation de ces entraves structurelles qui redéfinit leur rôle et interroge l'effectivité du modèle de concertation sociale. Analyse… En plein round d'avril du dialogue social, le rôle des syndicats se retrouve de nouveau au centre du débat public. Entre affaiblissement structurel, recul de l'influence, ou essoufflement organisationnel, les diagnostics divergent. Toutefois, un point de convergence se dégage : si les organisations syndicales semblent aujourd'hui fragilisées, cela tient en partie à un environnement politique, économique et institutionnel devenu de plus en plus contraignant. Une portée qui s'amenuise «Le problème n'est pas lié aux lois, mais à la manière dont le dialogue social est géré. L'essentiel se joue moins dans les textes que dans leur traduction politique et institutionnelle. Le cadre légal existe. Il s'est construit au fil de décennies de négociations, d'accords successifs et de dispositifs censés encadrer les relations entre gouvernement, patronat et syndicats. Mais ce cadre, aussi stabilisé soit-il, ne produit d'effets qu'à condition d'être activé par une volonté réelle de concertation», souligne Abderrahim Rammah, président du Forum marocain pour le développement social. C'est précisément cette condition qui, aux yeux de nombreux acteurs, fait aujourd'hui défaut. Du côté de la CDT, le constat est sans détour. Pour Younès Firachine, vice-secrétaire général de la centrale, les difficultés actuelles du syndicalisme tiennent d'abord à l'absence d'un dialogue social réel, régulier, responsable et productif, au profit d'un processus qui s'apparente le plus souvent à un exercice formel ou à des rencontres dictées par les circonstances. «Les rounds s'enchaînent, mais les syndicats peinent à y voir un espace de négociation capable de produire des résultats concrets, de traiter les urgences sociales ou d'installer une méthode durable de concertation», déplore-t-il. La critique porte notamment sur le non-respect de la charte d'institutionnalisation du dialogue social. La CDT rappelle que la session de septembre, qui devait constituer un moment important de concertation, ne s'est même pas tenue. Pour la centrale, cette absence ne constitue pas un simple retard d'agenda, mais un signal politique. Elle affaiblit également la crédibilité du dialogue social. Au-delà du niveau central, la CDT insiste sur un autre angle mort. Il s'agit de l'institutionnalisation du dialogue social censée se prolonger dans les secteurs, les territoires et les entreprises, et encourager la conclusion de conventions collectives. Or, sur ce terrain, les avancées demeurent marginales. Cette perte de densité du dialogue social se lit également dans le devenir des accords conclus ces dernières années. Toutefois, les accords du 30 avril 2022 et du 9 avril 2024 demeurent des références importantes. Mais leur mise en œuvre reste, selon la centrale, largement en deçà des attentes. Plus de 40% des engagements n'auraient pas été honorés, ce qui nourrit chez les syndicats l'idée d'un dialogue sans garantie d'exécution. Dans ces conditions, la négociation collective perd de sa force symbolique autant que de son efficacité pratique. Une influence contestée Face à l'idée d'une perte d'influence des syndicats, la réponse syndicale se veut plus nuancée. La CDT refuse de lire la situation actuelle comme le simple résultat d'un affaiblissement interne. Elle y voit plutôt l'effet d'un environnement défavorable à l'action syndicale. Cette lecture déplace l'analyse. Au lieu de faire du recul syndical un problème de leadership ou d'organisation seulement, elle le rapporte à des transformations plus profondes du marché du travail et du cadre politique. Parmi ces facteurs, la précarisation du travail occupe une place centrale. À cela s'ajoutent, selon les organisations, l'insuffisance des garanties démocratiques et les atteintes répétées aux libertés syndicales, qui limitent concrètement leur marge d'action. Dans cette perspective, la faiblesse de l'adhésion syndicale ne peut être interprétée isolément. Elle s'inscrit dans un contexte où le travail lui-même devient plus discontinu, moins protégé et plus difficile à encadrer par les formes classiques de représentation. Le syndicalisme marocain ne serait donc pas confronté à un déclin mécanique et irréversible, mais à une reconfiguration profonde de son terrain d'intervention. Néanmoins, les syndicats conservent une capacité d'action, mais celle-ci demeure étroite et souvent entravée. La question dépasse largement le seul registre juridique. Elle engage la qualité du cadre politique et institutionnel dans lequel évoluent les corps intermédiaires. C'est ce que souligne également Abderrahim Rammah. Pour lui, les débats qui reviennent régulièrement sur la réforme du système syndical portent souvent sur des aspects techniques ou organisationnels, sans pour autant s'atteler au cœur du problème. Or, celui-ci réside moins dans l'architecture des textes que dans la marginalisation du dialogue social, le non-respect de certaines dispositions du droit du travail et l'absence d'une volonté forte de traiter les questions de fond, au niveau central comme au niveau sectoriel. Cette tension apparaît aussi dans la question de la représentativité syndicale, y compris au Parlement. En théorie, les mécanismes existent. En pratique, leur effectivité dépend étroitement des conditions dans lesquelles se déroulent les élections professionnelles et de la capacité à faire respecter les règles. Selon Rammah, des dépassements continuent d'être observés, notamment dans les petites entreprises, ce qui brouille le jeu de la représentation et fragilise la crédibilité des syndicats. La crise actuelle du syndicalisme marocain est moins une crise de droit qu'une crise de méthode, de mise en œuvre et de hiérarchisation politique des priorités sociales. Les textes existent, les accords sont signés, les chartes sont posées, mais l'ensemble peine à se traduire en mécanismes réguliers, crédibles et productifs. Tant que le dialogue social restera intermittent, partiellement appliqué et insuffisamment institutionnalisé, les syndicats continueront d'évoluer dans un espace toujours plus restreint. Maryem Ouazzani / Les Inspirations ECO