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Maroc : Lecture sociologique de l'évolution des modèles de la famille
Publié dans Yabiladi le 13 - 04 - 2026

La dernière Enquête nationale de la famille du HCP révèle des évolutions sociétales profondes, qui nécessitent des politiques publiques adaptées. Entre nucléarisation, natalité en baisse et divorce ou célibat en hausse, la sociologue Soumaya Naamane Guessous éclaire sur ce que disent les chiffrent sur ces changements.
DR


Sur une génération, le tissu familial au Maroc a connu des changements majeurs. Si le modèle de la famille reste un élément central de la société, celui-ci a évolué vers une nucléarisation, de 1995 à 2025, avec une baisse aussi bien de la taille que de la diversité des générations par ménage. Rendue publique la semaine dernière par le Haut-commissariat au plan (HCP), l'Enquête nationale sur la famille (ENF) révèle l'impact des évolutions démographiques sur ce qu'elle qualifie de «remodelage progressif».
En effet, ces données «mettent en évidence un resserrement de la taille des ménages, ramenée de 4,6 personnes en 2014 à 3,9 en 2024, une progression de la féminisation de la chefferie de ménage, passant de 16,2% à 19,2% sur cette période, ainsi qu'une accentuation du vieillissement démographique, avec une proportion des personnes âgées s'élevant à 13,8% en 2024, contre 9,4% dix ans auparavant», note le HCP.
Une tendance croissante des couples sans enfants s'observe également. Ces derniers représentent 9,4% en 2025, contre 3,4% en 1995 (+6%). Par ailleurs, l'enquête montre que 51,7% des adultes célibataires déclarent ne pas souhaiter se marier, contre 40,6% favorables. Par genre, 53,6% des femmes approuvent encore le projet du mariage, contre 31,5% des hommes.
Un changement des perceptions
Commentant ces évolutions auprès de Yabiladi, la sociologue Soumaya Naamane Guessous estime nécessaire d'interpréter ces tendances, compte tenu de l'environnement économique et social global dans lequel elles s'opèrent. Selon elle, ces chiffres évocateurs sont en effet le fruit d'évolutions dont le processus a commencé bien avant les deux années de comparaison, à savoir 1995 et 2025. Pour avoir suivi ces changements depuis les années 1980, la chercheuse considère ces résultats comme une suite logique.
«Lorsqu'on constate une augmentation du célibat, il faut garder à l'esprit que pendant longtemps, les filles ont été mariées à un très jeune âge, voire dès la puberté. Les garçons l'ont été au lendemain de leur puberté», analyse la sociologue. Selon elle, «la notion moderne de l'adolescence est désormais prise en compte. De même, la formation, l'apprentissage et la scolarité participent à l'autonomie».
«Dans les temps actuels, on pense à un idéal d'âge du mariage plus tardif qu'il y a 30 ans. Pour les femmes, on est à une moyenne de près de 27 ans et pour les hommes, on est vers 31 ans», ajoute-t-elle, expliquant cependant que «le mariage est toujours perçu comme idyllique par les femmes».
«Cela s'explique par le représentation que les jeunes filles se font de l'amour. Elles veulent choisir leur mari idéal elles-mêmes. Peu à peu et avec l'âge, elles revoient leurs exigences à la baisse, dans une société qui perçoit mal le célibat des femmes», analyse encore Soumaya Naamane Guessous. Celle-ci mentionne la désillusion qui suit et qui peut donner lieu à des séparations ou à des divorces, souvent demandés par les femmes elles-mêmes.
«Pour leur part, les hommes se marient plus tardivement. Avant cela, ils peuvent se satisfaire sexuellement. La perception du mariage fonctionne aussi selon les représentations sociales. Pour les femmes, c'est une promotion et un bonheur trouvé. Il est représenté aux hommes avec une notion de finitude. Un autre facteur important est que le mariage revient désormais cher. On est attaché au faste et aux apparences.»
Soumaya Naamane Guessous
Des facteurs économiques et sociaux
Selon Soumaya Naamane Guessous, les conditions économiques du mariage se sont de plus en plus élevées également, avec des attentes et des exigences à la hausse. Un autre élément, selon la sociologue, est que «les jeunes couples pensent aussi à où scolariser leurs enfants et avec quels moyens, sachant que la scolarité représente parfois jusqu'à 60-70% du budget conjugal».
«La pauvreté, les bas salaires et le faible pouvoir d'achat est par rapport au niveau de vie ont longtemps existé, certes. Mais si les couples sont plus nombreux à ne plus avoir d'enfants, c'est aussi parce qu'ils sont moins sûrs que l'Etat garantisse une éducation de qualité.»
Soumaya Naamane Guessous
La sociologue considère que cette dimension «contribue directement à l'augmentation de l'âge du mariage, à la décision d'avoir un enfant unique, ou aucun». Abordant un autre facteur socio-économique, la chercheuse met en avant «l'évolution des prix de l'or, qui limitent de plus en plus les budgets prévus à cet effet», entre autres raisons.
Plus largement que le contexte local, Soumaya Naamane Guessous évoque «l'environnement international» qui met à mal le sentiment de sécurité des jeunes adultes et les fait réfléchir sur leurs choix de vie. «L'atmosphère générale est teintée de morosité, les guerres éclatent, les prix à la consommation flambent, ce qui fait qu'ils vivent dans un monde plus connecté, mais moins sécurisant», affirme la spécialiste.
Celle-ci note également une évolution des habitudes de consommation qui privilégient les loisirs, les voyages, les sorties et les produits usuels, y compris pour les enfants, ce qui constitue des charges supplémentaires. «Avant, avoir des enfants faisait office du retour sur investissement, par le biais de la reconnaissance. Aujourd'hui, les parents savent que leurs enfants auront eux-mêmes besoin d'un accompagnement plus long, vu les difficultés et les facteurs précités», explique Soumaya Naamane Guessous.
«Peu d'enfants ont actuellement la possibilité de prendre en charge financièrement leurs parents. On pourrait dire qu'ils sont devenus individualistes, mais le fait est que c'est surtout leur rythme de vie qui est devenu plus contraignant.»
Soumaya Naamane Guessous
Les femmes accumulent plus de responsabilités
La sociologue note que dans cette dynamique, les femmes sont de plus en plus nombreuses à aspirer à un modèle de vie «dans lequel l'homme marocain n'est pas encore prêt à s'investir, à savoir la répartition des rôles : les hommes commencent à contribuer aux travaux ménagers, mais ils ont encore peu nombreux».
Pour leur part, «les jeunes femmes sont parfois survoltées et vont être dans la contestation, ce que de jeunes hommes considèrent comme une atteinte à leur virilité, d'où la nécessité aussi du dialogue serein au sein du couple», explique la spécialiste.
Ainsi, Soumaya Naamane Guessous souligne l'évolution du statut des femmes au sein de la société marocaine, laquelle ne suit pas toujours cet élan. «Même si elles ne travaillent pas en dehors du foyer, elles sont actives parce qu'elles endossent des responsabilités masculines», dit-elle. «Avec la nucléarisation des familles, elles n'ont plus d'aide familiale ou à proximité. Lorsqu'une mère travaille également à l'extérieur, la situation devient encore plus délicate», souligne la chercheuse.
Selon elle, les concitoyennes «sont entrées dans la modernité, mais l'environnement et les équipements, les infrastructures de base n'accompagnent pas». Dans ce contexte, Soumaya Naamane Guessous estime «nécessaire» que les politiques publiques suivent ces évolutions.


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