Face à la fragmentation du commerce mondial, le Maroc doit adopter une «interdépendance intelligente» pour sécuriser ses approvisionnements céréaliers tout en protégeant ses exportations de fruits et légumes vers l'Europe. Le Royaume renforce sa résilience par le dessalement et la diversification de ses marchés. Le rapport préconise d'ériger la traçabilité numérique en infrastructure publique pour maintenir la compétitivité du «Made in Morocco» face aux nouvelles exigences. Cette transition repose sur une diplomatie réglementaire active et une coordination public-privé pour intégrer les petits agriculteurs aux chaînes de valeur. Alors que le Salon international de l'agriculture au Maroc (SIAM 2026) bat son plein à Meknès, le récent rapport du Forum mondial de l'agriculture (WAF), publié il y a quelques jours, dresse un constat sans appel : le système alimentaire mondial bascule d'une ère de libéralisation effrénée vers une phase de fragmentation géopolitique. Face à la montée des protectionnismes et aux exigences climatiques, le concept d'interdépendance intelligente s'impose comme la nouvelle boussole pour les nations comme le Maroc cherchant à concilier souveraineté et échanges internationaux. Selon le rapport en question, l'interdépendance intelligente est un cadre stratégique qui rejette le faux dilemme entre l'autosuffisance totale et l'ouverture commerciale incontrôlée. Elle se définit comme un équilibre dynamique entre trois piliers : des systèmes de production performants, une intégration régionale renforcée et des relations commerciales diversifiées. Contrairement à la dépendance, ce modèle considère que la souveraineté alimentaire repose sur la force institutionnelle et la capacité d'un pays à participer aux marchés mondiaux avec résilience, flexibilité et un pouvoir de négociation. En gérant activement l'exposition aux risques globaux, elle transforme le commerce international en un levier de stabilité plutôt qu'en une vulnérabilité. Dans le détail, le rapport du WAF souligne que les systèmes alimentaires mondiaux traversent une période de transition profonde, marquée par une «polycrise» où s'entremêlent tensions géopolitiques, volatilité climatique et ruptures de chaînes d'approvisionnement. Le modèle traditionnel basé sur l'avantage comparatif, où chaque pays se spécialise et compte sur un marché mondial ouvert, est aujourd'hui mis à mal. En 2025, une hausse brutale des tarifs douaniers a été observée, marquant une rupture avec trois décennies de libéralisation commerciale. Cette fragmentation crée un environnement instable où le commerce, autrefois facteur de stabilisation, est devenu à la fois un risque et un remède. Les enjeux principaux pour le Maroc Pour un pays comme le Maroc, le rapport résonne doublement. D'une part, en tant qu'importateur de céréales et d'huiles végétales, le Maroc est vulnérable à la volatilité des prix exacerbée par les restrictions à l'exportation de certains partenaires. D'autre part, en tant qu'exportateur de primeurs, agrumes, fruits rouges et avocats vers l'Europe, le Royaume est en première ligne face aux nouvelles normes de l'UE. La stratégie marocaine de diversification des marchés (vers l'Afrique et l'Asie) et son investissement dans le dessalement pour maintenir la productivité s'alignent sur les recommandations de résilience prônées par le Forum. De surcroît, l'intégration régionale, notamment pour le Maroc, est présentée comme une voie de salut, particulièrement pour le continent africain. La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), qui connecte un marché de 1,4 milliard de personnes, offre une opportunité historique de renforcer les chaînes de valeur intra-africaines. Le WAF estime que pour réaliser ce potentiel, il ne suffit pas de réduire les tarifs ; il faut investir massivement dans la logistique transfrontalière, l'accès au financement pour les acteurs privés et la coordination des politiques agricoles entre les Etats membres. Les chiffres alarmants de l'insécurité-productivité L'un des indicateurs les plus préoccupants selon le rapport concerne la faim dans le monde : en 2024, environ 673 millions de personnes ont souffert de la faim, soit 8,3% de la population mondiale. Parallèlement, la croissance de la productivité globale des facteurs (PGF) dans l'agriculture s'est essoufflée depuis le milieu des années 2010. Le rapport pointe une baisse des investissements dans les biens publics essentiels (recherche, infrastructures rurales et services de vulgarisation). Si le soutien financier global à l'agriculture reste massif (entre 700 et 800 milliards de dollars par an), sa part relative dans la valeur de la production a été divisée par deux, passant de 30% au début des années 2000 à environ 15% aujourd'hui. Le rapport met en exergue aussi un changement de paradigme : les barrières tarifaires classiques sont remplacées par des exigences de conformité liées à la durabilité. Des politiques telles que le Règlement sur la déforestation de l'Union européenne (EUDR) transforme des engagements autrefois volontaires en conditions impératives pour l'accès au marché. Pour les pays exportateurs, la durabilité n'est plus une option commerciale mais une condition structurelle. Le WAF avertit que sans soutien technique et financier, ces régimes de conformité risquent d'exclure des millions de petits producteurs des marchés à haute valeur ajoutée. Le concept d'interdépendance intelligente Au cœur des recommandations du WAF figure l'interdépendance intelligente. Ce cadre stratégique rejette le faux dilemme entre l'autosuffisance totale et l'ouverture commerciale incontrôlée. Il propose un équilibre entre des systèmes de production domestiques robustes, une intégration régionale forte et des relations commerciales mondiales diversifiées. Pour le WAF, la souveraineté alimentaire moderne ne réside pas dans l'isolement, mais dans la capacité institutionnelle à participer aux marchés mondiaux avec résilience, flexibilité et pouvoir de négociation. Le rapport cite le cas du secteur du café au Kenya pour illustrer comment l'adaptation réglementaire peut devenir un levier de croissance. Alors que 55% des exportations de café kenyan sont destinées à l'UE, le pays a mis en place un système national de traçabilité géospatiale couvrant plus de 500.000 agriculteurs. Résultat : les cafés certifiés ont obtenu des primes de prix d'environ 6% à la Bourse du café de Nairobi. Cela démontre que des systèmes de conformité inclusifs peuvent transformer une barrière réglementaire en une source de compétitivité mesurable. Faire de la traçabilité une infrastructure publique Le WAF recommande aux gouvernements de considérer les systèmes de traçabilité et de certification non pas comme des coûts privés, mais comme des infrastructures publiques partagées. À l'instar des routes ou de l'énergie, les données numériques et les registres d'agriculteurs sont essentiels pour maintenir l'accès aux marchés internationaux. Pour le Maroc, cela signifie renforcer la numérisation des exploitations agricoles pour garantir que les produits «Made in Morocco» répondent aux futurs standards de l'UE sur le carbone et la biodiversité, tout en évitant la marginalisation des petits fellahs. Une conclusion clé du rapport est l'importance de la «diplomatie réglementaire». Le report de la mise en œuvre de certaines réglementations européennes, obtenu grâce à une coordination entre pays exportateurs, montre que le dialogue peut équilibrer les objectifs environnementaux et les réalités productives. Le Maroc, fort de sa position de hub entre l'Europe et l'Afrique, a un rôle stratégique à jouer pour influencer ces normes au sein des instances internationales, afin qu'elles ne deviennent pas des instruments de protectionnisme déguisé. Par ailleurs, le rapport appelle à passer d'actions parallèles à une responsabilité coordonnée entre les gouvernements et le secteur privé. Les sept priorités identifiées – de l'investissement dans les biens publics à la réforme des subventions vers des interventions «intelligentes» et ciblées – exigent un leadership politique. Pour les nations émergentes, la capacité à aligner les politiques nationales sur les exigences de durabilité mondiales déterminera leur place dans le nouvel échiquier de la sécurité alimentaire mondiale d'ici 2030. Yassine Saber / Les Inspirations ECO