Karim Debbagh est l'un des derniers jeunes à avoir connu Paul Bowles vivant à Tanger. Il s'initie au septième art grâce à l'écrivain et musicologue américain, qui a passé les 52 dernières années de sa vie dans la cité septentrionale. Après des études en littérature, en cinéma et plus de vingt ans de production, le réalisateur a tenu la première mondiale de son documentaire «Five Eyes» au 22e Festival international du film de Marrakech (FIFM 2025). Une archive historique inédite, faite d'images enregistrées il y a plus de 25 ans et montrées au monde pour la première fois. Le poète et artiste romantique anglais William Blake (1757 – 1827) écrit que «si les portes de la perception étaient nettoyées, chaque chose apparaîtrait à l'homme comme elle est, infinie». L'auteur visionnaire a eu une influence considérable sur les grands noms de la Beat Generation, à commencer par Allen Ginsberg, dont la complicité littéraire et intellectuelle avec Paul Bowles (1910 – 1999) a été immortalisée dans divers écrits de la première moitié du XXe siècle. A son tour, l'écrivain et musicologue américain qui a élu domicile à Tanger durant les 52 dernières années de sa vie aura ouvert les portes de la perception à d'autres artistes et auteurs. Parmi eux, Karim Debbagh s'initie au cinéma et s'émerveille de la littérature à travers Paul Bowles, depuis la première fois que celui-ci lui a ouvert les portes de sa maison, un lieu qu'il décrit comme «sombre, chaleureux, empli d'écriture et de livres partout». Né à Tanger en 1972, le cinéaste marocain a 19 ans lorsqu'il rencontre Paul Bowles, 82 ans à l'époque. Emerveillé par les mots et les images, il enregistre ses échanges avec lui, filme l'univers fascinant de l'écrivain amoureux du récit de voyage, du roman, de la poésie et de la musique qui l'a guidé au Maroc des années 1940. A la mort de l'auteur, Karim Debbagh continue de filmer et de conserver précieusement des pellicules, qui deviennent des témoignages inédits où l'on retrouve l'écrivain Mohamed Choukri, le conteur et peintre Mohamed Mrabet, le chauffeur de Bowles pendant trente ans, Mohamed Temsamani, ainsi que Boulaich, son chauffeur durant ses dix dernières années. A l'occasion du Festival international du film de Marrakech (du 28 novembre au 6 décembre 2025), le cinéaste a tenu la première mondiale de son documentaire «Five Eyes», qui rassemblent poétiquement ces témoignages et récits de vie, reconstituant une histoire de Paul Bowles racontée à partir du prisme marocain, loin des clichés orientaliste. «Five Eyes» est inédit à plusieurs titres, c'est le premier à montrer des images qu'on n'a jamais vus avant. Avez-vous voulu montrer l'auteur et le musicologue autrement que dans les récits conventionnels ? En effet, comme vous l'avez dit, le documentaire est basé sur le récit de Paul Bowles et ses rencontres au Maroc. Il le personnage principal au centre du récit, mais son histoire est construite à travers son entourage direct. De cette manière, «Five Eyes» explore surtout la vision, la façon dont les Marocains qui ont vécu et travaillé avec lui le perçoivent. C'est en effet une première et la raison pour laquelle j'ai été si enthousiaste, si soucieux de réaliser un travail uniquement à travers un regard marocain. Au Maroc, Paul Bowles a eu un entourage diversifié, entre écrivains, auteurs, peintres, conteurs, musiciens, mais il a côtoyé aussi des gens ordinaires qui ont beaucoup compté pour lui. Ils ont vécu longtemps avec lui, l'ont accompagné durant ses premières années à Tanger jusqu'à celles de sa fin de vie. Histoire : Les récits de voyages, un héritage de Paul Bowles devenu tangérois Karim Debbagh dans «Five Eyes» On a beaucoup entendu parler du lien entre Paul Bowles et l'orientalisme. Une fois avoir décidé de faire un documentaire à partir de vos archives, avez-vous voulu inverser ces points de vue ? Oui, tout à fait. Mon idée de départ n'a pas été délibérément celle-ci, lorsqu'on sait que les images filmées datent de mes dix-neuf ans. A l'époque, je n'aurais pas été conscient de la chose. J'ai simplement eu à cœur de documenter une rencontre déterminante dans le début de mon parcours de vie d'adulte, car j'ai eu le sentiment que j'étais en train de tisser des liens qui pourraient bouleverser mon parcours. J'ai regardé ensuite les documentaires et les films réalisés sur Paul Bowles et je n'ai trouvé personne du côté marocain. Il y a toujours eu des œuvres sur l'écrivain où l'on ne présente que le point de vue d'un Européen, d'un Américain ou d'un Occidental parlant de l'auteur et du compositeur. Personne ne s'est vraiment intéressé aux Marocains, ou les a complètement ignorés. Cela m'a fait réfléchir. À cette époque, je me suis dit qu'en tant que Marocain, je devais donner la parole à mes concitoyens pour parler de lui. Je le devais aussi parce que, après tous ces documentaires, on voit Paul Bowles comme une star. Mais quand on se penche sur les détails, quand on commence à faire des recherches et à étudier toute cette histoire de Beat Generation, le phénomène Paul Bowles en lui-même, on découvre qu'il est ce qu'il est grâce à sa vie passée principalement avec des Marocains, avec des conteurs comme Mohamed Mrabat, avec des écrivains comme Mohamed Choukri, avec des musiciens locaux comme Jajouka et Jil Jilala ou encore Issaoua, d'autant qu'il a enregistré la musique marocaine entre 1949 et 1951. Quand Paul Bowles documentait la musique ramadanesque des Jbala Paul Bowles dans «Five Eyes» Il en ressort que sa vie a été profondément influencée par les Marocains et la culture marocaine en général. J'ai donc décidé de donner autant de visibilité à lui qu'à cette partie qui s'avère avoir été fondatrice dans son œuvre. En même temps, je voulais m'assurer que les Occidentaux voient ce film et entendent ce que les Marocains racontent de Paul Bowles. J'ai finalement pris la décision d'en faire un documentaire, après 25 ans de réflexion. En travaillant sur ce projet, j'ai fini également par rassembler une équipe technique 100% marocaine. Parlez-nous de votre rencontre avec le producteur et réalisateur allemand Frieder Schlaich, célèbre pour ses adaptations cinématographiques des œuvres de Paul Bowles, comme «Half Moon», et qui vous a ouvert les portes de l'univers de l'auteur ? Je devais avoir 18 ou 19 ans. Je commençais mes études en littérature anglaise. Un jour, j'étais en train de lire «Le vieil homme et la mer» d'Ernest Hemingway, sur la plage de Markala à Tanger. Un Allemand prenait des photos avec un Polaroid, un vieil appareil photo, avec des jeunes tangérois qui faisaient des acrobaties sur le sable. La barrière linguistique s'est installée entre eux et il est venu me demander si je pouvais l'aider, voyant que je tenais un livre en anglais. Le photographe était en fait Frieder Schlaich et tout a commencé ainsi. Il m'a dit qu'il était cinéaste et qu'il était à Tanger pour préparer des courts-métrages inspirés des ouvrages de Paul Bowles et il m'a fait rencontrer ce dernier, chez lui. Il avait 82 ans, il sortait peu et c'étaient les gens qui venaient le voir. Cela donnait à toute cette atmosphère un air de sainteté, avec cet univers enveloppant et cet homme aux cheveux blancs. Tout cela m'a donné envie de revenir à cet endroit. Je sentais qu'il y avait quelque chose d'important que je ne devais pas rater. C'est ainsi que je suis devenu ami avec Paul Bowles, qui m'a accepté dans son univers en tant qu'étudiant en littérature. Depuis et grâce à lui, plusieurs portes se sont ouvertes à moi. Le musicologue et écrivain Paul Bowles dans la rue où il habitait à Tanger, Sidi Bouknadel / DR Histoire : Comment Paul Bowles choisit de s'installer à Tanger L'histoire de Paul Bowles, telle que vous la racontez dans le film, est aussi une histoire de migration et de mobilité guidées par la littérature, qui rejoint finalement votre propre parcours entre la littérature et le cinéma, le Maroc et l'Allemagne. Le voyage a-t-il influencé votre processus créatif à vous aussi ? Absolument. Ce cheminement est le fait de ma rencontre avec Paul Bowles qui m'a plongé dans un monde, un univers, rempli de livres, pas seulement les siens, mais aussi toute l'œuvre d'Edward Saïd, les romans américains et britannique, la poésie, la littérature et la musique… Ces récits, nés de cet univers, m'ont en quelque sorte amené à penser au cinéma, où j'ai décroché mon premier emploi. Pour moi, évoluer dans ces deux mondes– le cinéma, d'abord comme métier, puis la lecture des nouvelles de Paul Balls et l'étude continue de la littérature anglaise – a été une expérience marquante. Tout cela m'a permis de combiner ces deux éléments, avec un impact positif sur ma créativité. En tant que producteur de cinéma, il est essentiel de maîtriser le scénario que l'on lit et celui que l'on va produire. Il faut être créatif pour exceller dans ce domaine. Le fait d'avoir côtoyé Paul Bowles de près et de venir du monde littéraire m'a beaucoup aidé dans ma carrière cinématographique. Karim Debbagh dans «Five Eyes» Histoire : L'atmosphère politique du Maroc documentée par Paul Bowles Dans ce film, vous parlez justement de Paul Bowles comme d'un père spirituel. On vous voit jeune adulte, filmé en 16 millimètres. Quels efforts avez-vous déployés pour obtenir une telle qualité d'image à l'écran ? Le documentaire a été tourné en deux phases, ou en deux périodes. La première partie a été tournée en 1999, avec un pellicule Fujifilm 16 mm et une caméra Atom Super 16 mm. À cette époque, le numérique n'existait pas encore dans le cinéma. Il y avait la Betacam, ou Digital Beta et Beta Cam SP, conçue spécifiquement pour les interviews télévisées. Il fallait donc filmer en 16 mm, Super 16 mm, 35 mm, etc. À l'époque, le premier offrait une meilleure profondeur de champ, mais avec mon ami caméraman, nous avons combiné les deux et le résultat est ce qu'on voit à l'écran. Je suis ravi d'avoir pu réaliser ce projet à partir de ces images, car même après 25 ans et malgré l'utilisation des caméras modernes, comme l'Alexa, Sony et autres, qui sont excellentes, rien ne vaut le rendu du 16 mm. Si vous le voyez sur un écran, vous le ressentez. C'est ce qui donne, je crois, une dimension visuelle exceptionnelle au film. Quand vous le voyez à l'écran, vous sentez que la matière est vivante. Vous sentez qu'il y a quelque chose de flottant dans l'air, qui ondule, comme si l'air que nous filmons est une substance vivante et matériellement présente. C'est quelque chose qu'on ne perçoit plus vraiment en filmant aujourd'hui, sauf si on le recréer avec tous les effets possibles. Je me sens chanceux de disposer d'un tel trésor comme matériau cinématographique. Karim Debbagh et son équipe en première mondiale de «Five Eyes» / Ph. FIFM Qu'en est-il du travail sur la musique du documentaire ? Lorsqu'on réalise un documentaire sur Paul Bowles, on est conscient qu'il est question d'un compositeur de musique. L'élément sonore est donc aussi important que l'image en elle-même. Pendant les sept années où j'ai travaillé avec l'écrivain, j'ai vu ce qu'il produisait, ce qu'il composait. J'ai constaté qu'il était avant tout musicien. Lors du montage du film, je me demandais aussi comment accompagner ces magnifiques images, comment raconter l'histoire de cette figure majeure de la littérature américaine ? Et puis, comment allais-je faire la transition entre deux personnalités marquantes avec les images que j'avais ? Bien sûr, j'ai tout de suite pensé à la musique de Paul Bowles, riche en mélodies, en rythmes, du fait de l'influence de la musique marocaine et des musiciens marocains. La musique classique de Paul Bowles s'accordait parfaitement avec les images que je racontais, les transitions et le rythme du film, en créant une sorte de langage musical en arrière-plan. Ensuite, j'ai ajouté quelques morceaux de musique marocaine qu'il a enregistrés lui-même. Ce film laisse entendre aussi des témoignages inédits, notamment, la toute première interview de Mohamed Choukri en darija. Connaissant la relation conflictuelle entre l'auteur et Paul Bowles, comment avez-vous réussi à obtenir cet entretien donné avec autant d'objectivité ? C'était spontané. Quand j'ai rencontré Mohamed Choukri, les choses se sont déroulées de manière naturelle, comme lors de ma première rencontre avec Paul Bowles. Je suis tombé sous le charme du personnage qu'est notre auteur marocain, avec son esprit libre, le courage de ses mots. J'ai commencé à lire ses livres et à lui rendre visite. Après les courts-métrages sur Paul Bowles que j'ai réalisés, j'ai continué à travailler sur d'autres documentaires, avec la participation de Mohamed Choukri dans l'un d'eux. Nous étions très proches, intellectuellement. Je sentais tellement de proximité que je n'ai pas hésité à poser une caméra et à lui parler en darija. Lorsque je lui ai demandé si on pouvait continuer en dialecte, il a tout de suite approuvé l'idée. Nous avons fait les entretiens ainsi avec tous les autres. Première mondiale de «Five Eyes» / Ph. FIFM Dans le film, vous avez cité Paul Bowles disant : «ce qui fait avancer le monde, c'est la peur». En tant que réalisateur, pensez-vous qu'on crée aussi par peur de perdre quelque chose ? C'est une idée très forte et plausible. Quand j'ai entendu cela de la bouche de Paul Bowles, puis de Mohamed Choukri, j'ai commencé réellement à y songer. C'est devenu, et ça l'est encore, une réalité. Il y a beaucoup de vrai là-dedans. Donc, oui, nous sommes bien mus par la peur et je pense que des choses arrivent parce que nous avons ce sentiment-là. C'est très philosophique, mais ce qu'il dit est très réaliste. Je suis donc entièrement d'accord avec lui. Cela ne concerne pas seulement la littérature, mais tout ce que nous faisons dans la vie. La peur existe bel et bien chez un artiste et le pousse à créer.