Le Parlement européen a voté, mardi, de nouvelles mesures qui permettent aux Etats membres de renvoyer des demandeurs d'asile vers des pays tiers considérés comme «sûrs», même si les ressortissants n'en sont pas originaires. Depuis des décennies, cette question est restée en suspens entre l'UE et le Maroc. Le Parlement européen / DR. ‹ › Au Parlement européen, deux textes qui durcissent la politique migratoire des Vingt-sept ont été votés. Adoptés définitivement, mardi, ces deux cadres juridiques modifient les dispositions relatives à la procédure d'asile, tout en créant une liste des pays tiers considérés comme sûrs, dont le Maroc. Les demandeurs peuvent y être renvoyés, bien qu'ils n'en soient pas originaires. Ces accords devront encore être formellement adoptés par le Conseil de l'Europe. Dans l'Hémicycle, le vote de ces dispositions a bénéficié de la mobilisation des composantes de droite et d'extrême droite, dont le Parti populaire européen (PPE), les Conservateurs européens (ECR), les Patriotes pour l'Europe (PfE) et l'Europe des nations souveraines (ESN). Les eurodéputés ont approuvé la création d'une liste européenne des pays d'origine sûrs par 408 voix pour, 184 voix contre et 60 abstentions. Pour sa part, l'accord sur le règlement relatif à l'application du concept de pays tiers sûr a été approuvé par 396 voix pour, 226 voix contre et 30 abstentions. Selon le Parlement européen, la nouvelle liste européenne «permettra d'accélérer le traitement des demandes d'asile des ressortissants des pays figurant sur la liste – Bangladesh, Colombie, Egypte, Kosovo, Inde, Maroc et Tunisie». Dans ce sens, «il appartiendra à chaque demandeur de prouver que cette disposition ne devrait pas s'appliquer à son cas en raison d'une crainte fondée de persécution ou du risque de préjudice grave s'il était renvoyé dans son pays». Un renforcement de l'externalisation des frontières de l'UE La même source précise que «la désignation d'un pays tiers comme pays sûr tant au niveau européen qu'au niveau national peut faire l'objet d'exceptions pour des parties spécifiques de son territoire ou des catégories de personnes clairement identifiables». Cette disposition et «les procédures accélérées à la frontière pour les demandeurs dont la nationalité affiche un taux de reconnaissance du droit d'asile inférieur à 20%», peuvent s'appliquer avant l'entrée en vigueur du nouveau Pacte européen sur la migration et l'asile, prévue en juin de cette année. En revanche, les mesures votées ne concernent pas les mineurs non accompagnés. Leurs demandes d'asile «continueront d'être traitées par les pays européens ou par les pays avec lesquels ils ont un lien ou par lesquels ils ont transité». En dehors de ce cas particulier, l'exigence d'un lien entre un demandeur et un pays de transfert n'est plus requise. Commentant ce nouveau tour de vis, le professeur de géographie à l'Université Ibn Zohr d'Agadir, directeur de l'Observatoire régional des migrations – espace & société, Mohamed Charef déclare à Yabiladi qu'il s'agit d'«une énième tentative de resserrer l'étau, une barrière cherchant à retenir, endiguer et freiner l'émigration vers l'Europe», dans un contexte politique marqué par une remontée en puissance de la droite et de l'extrême droite dans le continent. S'agissant du positionnement du Maroc et tant que pays sûr, le chercheur estime que le royaume «pourrait accepter d'accueillir ses ressortissants, mais probablement pas ceux d'autres pays tiers». Selon Mohamed Charef, cette forme d'externalisation des frontières n'est d'ailleurs pas un élément nouveau dans les relations entre l'UE et son voisin du sud. Migration : Des chercheurs alertent sur les conséquences de la politique de l'UE en Afrique «Depuis les années 1990, le renvoi de demandeurs issus de pays tiers a souvent été abordé dans les réunions entre divers acteurs institutionnels des deux parties, mais sans que cela donne lieu à un feu vert, du côté marocain», nous déclare Mohamed Charef. En l'espèce, il considère que l'extension de cette mesure à des non-ressortissants du Maroc ne serait pas en phase avec «les orientations nationales voulue pour la politique migratoire», notamment au regard des engagements du royaume au niveau africain. «C'est l'une des principales raisons pour lesquelles le Maroc n'a jamais pris la décision d'accueillir des demandeurs en dehors de ses concitoyens depuis l'Europe. Cela m'étonnerait donc qu'il change de position, dans un avenir proche.» Mohamed Charef En vertu des nouvelles dispositions, les Etats de l'UE peuvent sceller un accord avec les gouvernements étrangers pour accepter des migrants, dans le cadre d'un programme soutenu financièrement, à l'image d'une précédente initiative menée dans ce sens par gouvernement britannique avec le Rwanda. Seulement, la Cour suprême du Royaume-Uni a bloqué le projet, qui a fini par être abandonné par l'exécutif actuel. En Italie, la présidente du conseil des ministres, Giorgia Meloni, a déjà testé cette formule avec des centres en Albanie. Là encore, ces dispositions se sont confrontées à des obstacles juridiques, nous rappelle Mohamed Charef, illustrant le difficulté d'appliquer une telle mesure au Maroc. Une incidence sur les demandeurs d'asile marocains Enseignant-chercheur en sociologie au Laboratoire d'économie et sociologie du travail à l'Université d'Aix-Marseille, spécialiste des questions des mobilités internationales, Mustapha El Miri estime pour sa part que «ces nouvelles dispositions auront surtout une incidence sur les demandes d'asile des ressortissants marocains, amené à prouver encore plus rigoureusement les raisons pour lesquelles ces mesures ne s'appliqueraient pas à eux, sachant que leur pays est considéré comme sûr et stable, économiquement et politiquement». Contacté également par Yabiladi, le sociologue considère que les exigences européennes seraient accueillies par le Maroc dans une approche d'équilibre entre les intérêts communs des deux parties. En effet, le royaume tend à concilier entre concertation et indépendance en matière de prise de décisions, indique Mustapha El Miri. Mohamed Charef souligne, de son côté, que «la droite et l'extrême droite européennes ont poussé vers ce vote, en ligne droite avec le discours fermé de ces formations dans les pays d'Europe». «Ce discours politique court-termiste et électoraliste porte malheureusement ses fruits. Il est adopté par des pays européens, bien que des régularisations d'immigrés continuent en parallèle. La gauche n'y répond, souvent, que par des actions ponctuelles, alors que la question nécessite d'être abordée dans le fond pour expliquer les besoins nécessaires de l'immigration en Europe, autant sur le plan économique que social.» Mohamed Charef Pour Mustapha El Miri, ce contexte n'est pas sans rappeler non plus un héritage colonial, au-delà de la conjoncture. «L'Europe affirme souvent sa vision de supériorité par rapport à ses voisins du sud global, comme si ces derniers devaient encore se plier à ses volontés», note le chercheur. A ce titre, Mustapha El Miri ajoute que le royaume reste «perçu comme un gendarme potentiel des frontières de l'UE sur la rive sud, parce que c'est un partenaire africain de confiance, avec parfois une confusion entre confiance et allégeance». «Or, le Maroc a montré à plusieurs reprises, sur différents sujets, que lui ne confondait pas les deux termes», affirme le chercheur, convaincu que «le Maroc ne se transformera pas en hub d'accueil de migrants non ressortissants refoulés par l'UE».