Les rapports des Marocains à l'institution du mariage connaissent une mutation profonde. C'est ce que révèle le dernier rapport du Haut-Commissariat au Plan (HCP), qui met en lumière un recul significatif de l'attrait pour le mariage, sur fond de contraintes économiques croissantes et de transformation des modes de vie. Selon cette enquête nationale sur la famille, 51,7% des célibataires au Maroc déclarent ne pas souhaiter se marier, contre seulement 40,6% qui expriment une volonté de s'engager. Un chiffre révélateur d'un changement de paradigme, où l'individualisation des parcours de vie gagne du terrain, sans pour autant effacer totalement le poids des valeurs traditionnelles. Un rejet plus marqué chez les hommes L'étude met en évidence des disparités importantes entre les sexes. Les femmes apparaissent globalement plus enclines au mariage, avec 53,6% d'entre elles exprimant ce souhait, contre seulement 31,59% des hommes. À l'inverse, près de 59,8% de ces derniers affichent une réticence à s'engager, traduisant une forme de désengagement masculin face à une institution jugée de plus en plus contraignante. L'envie de se marier évolue également avec l'âge. Elle atteint son pic chez les 40-54 ans (56,4%), avant de chuter fortement après 55 ans (22,5%), âge à partir duquel le célibat tend à devenir un mode de vie assumé et stabilisé. Le désir de famille toujours central Malgré cette tendance au recul, le mariage reste associé, pour une majorité, à un projet de vie structurant. Environ 78% des célibataires évoquent comme principale motivation la volonté de fonder une famille et d'avoir des enfants. Cette aspiration est encore plus marquée en milieu rural (81,8%) qu'en milieu urbain (75,4%), ainsi que dans les familles élargies (80,2%) comparées aux structures nucléaires (76,8%), confirmant la persistance d'un socle culturel attaché à la cellule familiale. Le frein économique en première ligne Mais face à cette aspiration, les obstacles sont nombreux, à commencer par les contraintes financières. Le coût du mariage, du logement et de la vie quotidienne constitue le principal frein, notamment chez les hommes et les jeunes âgés de 25 à 39 ans. Chez les plus jeunes, le report du mariage est souvent lié à la poursuite des études, avant de laisser place, avec l'âge, à des considérations plus complexes d'ordre relationnel, social ou familial. Ce facteur économique s'impose aujourd'hui comme un élément structurant des décisions individuelles, dans un contexte marqué par la montée du coût de la vie et la fragilisation du pouvoir d'achat. L'étude met également en lumière des différences marquées dans les critères de choix du conjoint. Les hommes accordent relativement peu d'importance au niveau d'instruction ou à l'origine géographique, privilégiant en revanche des partenaires plus jeunes et appartenant à leur milieu social, avec une forte réticence à épouser des femmes déjà mariées. Les femmes, de leur côté, tendent à rechercher des conjoints du même âge ou plus âgés, souvent issus d'un statut social supérieur, tout en affichant une préférence similaire pour des partenaires célibataires. Malgré ces évolutions, les valeurs morales et le sens des responsabilités demeurent au cœur du projet matrimonial (44,7%), devant les dimensions affectives et psychologiques (21,2%), signe que le mariage continue de s'inscrire dans un cadre normatif fort. Autre évolution notable : le recul de l'âge au premier mariage, qui atteint désormais 26,3 ans pour les femmes et 33,3 ans pour les hommes. Cette tendance est plus marquée en milieu urbain et dans les familles nucléaires, traduisant un allongement des trajectoires individuelles avant l'engagement. Parallèlement, le mariage entre proches recule sensiblement, passant de 29,3% en 1995 à 20,9% en 2025, signe d'un élargissement des cercles de sociabilité et d'un affaiblissement des logiques traditionnelles d'endogamie. Malgré ces mutations, certains traits demeurent. L'intermédiation familiale continue de jouer un rôle clé, intervenant dans 58,3% des unions, avec une présence plus marquée en milieu rural. Le principe de l'homogamie sociale reste également dominant : 83% des femmes se marient avec des partenaires issus du même milieu social, et 62,5% du même espace géographique. Enfin, les modes de vie après mariage évoluent eux aussi. Plus de 55,7% des femmes vivent désormais dans un logement indépendant, contre environ 40% en 1995, traduisant une aspiration croissante à l'autonomie résidentielle, même si la cohabitation familiale persiste dans certaines configurations.